Django d’Etienne Comar

affiche du film

Ce film était sorti en 2017 et il s’agit du premier film d’Etienne Comar (né en 1965), connu en particulier comme scénariste et producteur du film Des hommes et des Dieux (en 2010).

Présentation du début du Film :

Ce biopic du célèbre guitariste de jazz Django Reinhardt nous transporte en France, pendant la période de l’Occupation allemande : le grand musicien d’origine tzigane est alors la coqueluche du tout-Paris, ses concerts remportent d’énormes succès et même les officiers allemands aiment son swing et se pressent pour aller l’écouter. Il est d’ailleurs prévu que Django fasse bientôt une tournée dans l’Allemagne nazie, car il se préoccupe assez peu de politique et ne songe qu’à la musique. Mais une de ses anciennes connaissances, Louise de Klerk, une femme ambiguë et séduisante, le met en garde contre les nazis et leurs exactions racistes contre les juifs et les tziganes, dont il pourrait finir par être victime. (…)

Mon Avis :

C’est un film agréable, les images sont souvent belles, avec des éclairages tamisés et un peu brumeux, des couleurs chaudes et douces, qui vont bien avec les concerts de jazz et le côté trouble et incertain de cette période historique, marquée par le doute, la méfiance, la duplicité des caractères.
Le personnage de Django est d’abord insouciant, peu intéressé par les problèmes politiques, et l’idée de jouer pour les nazis ne le dérange pas du tout. Puis, petit à petit, il commence à se rendre compte du danger : la haine des nazis contre les tziganes se manifeste de plus en plus clairement et le célèbre musicien commence à prendre conscience de la réalité.
J’ai appris grâce à ce film que même la musique ne pouvait pas être jouée librement durant la période hitlérienne : des tas de normes et de règles arbitraires étaient édictées pour qu’on joue le plus lentement possible, en évitant certains rythmes et sans trop de swing, sous peine d’interdiction de représentation. Bien sûr, Django Reinhardt, montré comme un caractère libre, audacieux et courageux, ne pouvait pas se plier à ces diktats et les contournait à la première occasion.
Un biopic assez bien fait, où j’ai eu surtout beaucoup de plaisir à écouter la musique tantôt entraînante et tantôt émouvante de Django Reinhardt !

Cette chronique était mon dernier article pour Le Printemps des Artistes 2021, qui se termine aujourd’hui et dont vous aurez bientôt le Bilan !

Deux sonnets de Jean Cassou

Jean Cassou (1897-1986) est un poète, écrivain, romancier, historien d’art et traducteur français.
Il publie son premier roman en 1926. Participe au Front Populaire à partir de 1936. En 1939, avec la signature du Pacte germano-soviétique, il quitte le Parti Communiste. Dès septembre 1940 il s’engage dans la Résistance. Arrêté comme résistant en 1941 la prison militaire de Furgole à Toulouse où il compose de tête, sans papier ni stylo, ses Trente-trois sonnets composés au secret, publiés clandestinement au printemps 1944 sous le pseudonyme de Jean Noir, avec une préface de Louis Aragon qui signe François La Colère.
A la libération, Jean Cassou retrouve ses fonctions de directeur du Musée d’Art Moderne.

Voici la fiche Wikipédia du recueil Trente-trois sonnets composés au secret :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Trente-trois_sonnets_composés_au_secret

Je n’ai pas choisi les sonnets les plus connus de Jean Cassou (comme les sonnets I, IV ou VI), car vous les trouverez très facilement sur d’autres blogs et sites.
Je préfère mettre en lumière des textes peu diffusés ailleurs.

Sonnet XIX

Je suis Jean.
V.H.

Je suis Jean. Je ne viens chargé d’aucun message.
Je n’ai rien vu dans l’île où je fus confiné,
rien crié au désert. Je porte témoignage
seulement pour le songe d’une nuit d’été.

Pour le songe d’une jeunesse retrouvée
sous les chaudes constellations d’un autre âge,
et parce que je veux entendre le langage
brûlant et vif de ce firmament éclaté.

Quant à moi, je ferai silence, étant indigne
de nouer le cordon des approches insignes
qui monteront vers l’aube ou d’apaiser mon front

sur le scintillement des hymnes révélées :
précurseur et disciple en toi s’aboliront,
ô nuit de l’ombre blanche et du total reflet !

**

Sonnet XXIII

La plaie que, depuis le temps des cerises,
je garde en mon cœur s’ouvre chaque jour.
En vain les lilas, les soleils, les brises
viennent caresser les murs des faubourgs.

Pays des toits bleus et des chansons grises,
qui saignes sans cesse en robe d’amour,
explique pourquoi ma vie s’est éprise
du sanglot rouillé de tes vieilles cours.

Aux fées rencontrées le long du chemin
je vais racontant Fantine et Cosette.
L’arbre de l’école, à son tour, répète

une belle histoire où l’on dit : demain…
Ah ! jaillisse enfin le matin de fête
où sur les fusils s’abattront les poings !

**

Trente-trois sonnets composés au secret est paru chez Folio plus classiques en 2016, avec un dossier pédagogique par Henri Scepi.

Les Emigrants de W.G. Sebald

couverture du livre chez Babel

J’ai lu Les Emigrants dans le cadre du défi « Les feuilles allemandes » de Patrice et Eva.

Cette lecture était pour moi une découverte de l’univers littéraire insolite et particulier de W.G. Sebald, dont je vous propose une petite note biographique afin de situer l’écrivain et son œuvre :

W.G. Sebald (1944-2001) est un romancier et essayiste allemand, né pendant la Seconde Guerre Mondiale et qui a tenté dans son œuvre littéraire de rendre compte des horreurs de la guerre et du nazisme et d’en perpétuer la mémoire. Ses textes littéraires sont toujours accompagnés de photos, qui ancrent les textes dans une réalité vérifiable, quasi journalistique, mais aussi poétique. Sebald a été pressenti comme un lauréat possible du Prix Nobel de Littérature. Il a émigré en Grande Bretagne à partir de la fin des années 60, occupant des fonctions de professeur d’Université à Manchester puis à Norwich. Il est décédé à 57 ans d’une crise cardiaque au volant de sa voiture. Son œuvre littéraire a suscité plus d’intérêt dans les pays anglo-saxons que dans son propre pays d’origine. (source : Wikipédia vu par moi)

Présentation des Emigrants par l’éditeur en Quatrième de Couverture :

Avec un prégnant lyrisme teinté de mélancolie, Sebald se remémore – et inscrit dans nos mémoires – la trajectoire de quatre personnages de sa connaissance que l’expatriation (ils sont pour la plupart juifs d’origine allemande ou lituanienne) aura conduits – silencieux, déracinés, fantomatiques – jusqu’au désespoir et à la mort.
Mêlant investigations et réminiscence, Sebald effleure les souvenirs avec une empathie de romancier, une patience d’archiviste, une minutie de paysagiste, pour y découvrir le germe du présent. A la lisière des faits et de la littérature, son écriture est celle du temps retrouvé.

Mon humble avis :

Parmi les quatre histoires qui nous sont racontées dans ce livre, on retrouve certains éléments qui se font écho mais qui sont chaque fois développés et envisagés sous des angles différents, comme si le sujet du déracinement et de l’exil était chaque fois un peu plus approfondi.
Les origines juives de ces quatre hommes sont généralement révélées par de petites touches allusives, et l’auteur laisse beaucoup de place à l’imagination et à la réflexion du lecteur pour faire ses propres déductions et comprendre l’effroi et la détresse qui a pu saisir ces émigrants.
Même si ces hommes ont échappé à l’Allemagne nazie, et n’ont pas connu directement l’horreur des camps dans leur propre chair, on sent à quel point cette Histoire est imprimée en eux, dans leur esprit, leur cœur et leur mémoire, et les ronge de l’intérieur, faisant d’eux des victimes à retardement de l’antisémitisme hitlérien.
Certaines visions reviennent à plusieurs reprises, comme celle des villes en ruines, où des bâtiments anciennement luxueux se changent rapidement en lieux insalubres, avec des images de décrépitude, de déchéance, d’anéantissement, et on sent que les personnages eux-mêmes sont fragiles et menacés de destruction.
Il m’a semblé que Sebald tentait souvent de nous faire basculer d’une vérité documentaire, historiquement datée et très vérifiable, constituée de faits et d’événements, à des visions plus intérieures, bizarres, peut-être symboliques ou impressions d’irréalité, avec des récits de rêves, des imbrications de témoignages les uns dans les autres ; la présence de photographies, qui dans un premier temps semble nous ancrer dans le réel, finit par provoquer chez le lecteur une sensation d’étrangeté ou certains questionnements.
J’ai eu souvent à l’esprit tout au long de ces pages que Sebald était lui-même un émigrant d’origine allemande, et on sent sa profonde implication à travers ces récits, et son empathie pour les quatre homme dont il nous parle.
L’écriture est magnifique, à la fois précise et imagée, avec de belles descriptions de paysages, des phrases souvent longues et complexes, de même qu’un sens psychologique affûté.

Une lecture qui restera pour moi marquante et importante !
Une grande expérience littéraire, même si elle n’est pas toujours aisée.

Extrait page 190 :

De fait, en voyant Ferber travailler des semaines durant à l’une de ses études de portrait, il m’arrivait souvent de penser que ce qui primait chez lui, c’était l’accumulation de la poussière. Son crayonnage violent, opiniâtre, pour lequel il usait souvent, en un rien de temps, une demi-douzaine de fusains confectionnés en brûlant du bois de saule, son crayonnage et sa façon de passer et repasser sur le papier épais à consistance de cuir, mais aussi sa technique, liée à ce crayonnage, d’effacer continuellement ce qu’il avait fait à l’aide d’un chiffon de laine saturé de charbon, ce crayonnage qui ne venait à s’interrompre qu’aux heures de la nuit n’était en réalité rien d’autre qu’une production de poussière. J’étais toujours étonné de voir que Ferber, vers la fin de sa journée de travail, à partir des rares lignes et ombres ayant échappé à l’anéantissement, avait composé un portrait d’une grande spontanéité ; mais étonné je l’étais encore plus de savoir que ce portrait, le lendemain, dès que le modèle aurait pris place et que Ferber aurait jeté un premier coup d’œil sur lui, serait infailliblement effacé, pour lui permettre à nouveau, sur le fond déjà fort compromis par les destructions successives, d’exhumer, selon son expression, les traits du visage et les yeux en définitive insaisissables de la personne, le plus souvent mise à rude épreuve, qui posait en face de lui. (…)

Les Emigrants de Sebald étaient parus chez Babel (Actes Sud) en 1999 dans une traduction française de Patrick Charbonneau.

La Plage de Scheveningen, de Paul Gadenne


J’ai lu ce roman car il m’a été conseillé par Goran, du blog Des livres, des films. Sans ses conseils, je n’aurais sans doute jamais lu Paul Gadenne (1907-1956), écrivain et poète français, mort de la tuberculose à 49 ans.

Ce roman se déroule juste après la deuxième guerre mondiale, en 1944, pendant l’Epuration. Le héros, Guillaume Arnoult, est écrivain et il cherche à retrouver une femme qu’il a aimée et qu’il n’a plus revue depuis la guerre. Cette femme, Irène (un prénom qui signifie « la paix » en grec), l’a abandonné sans un mot d’explication, et Guillaume voudrait comprendre les raisons pour lesquelles elle l’avait mal jugé. Au moment où il retrouve Irène, il apprend qu’un de ses proches amis de jeunesse, Hersent, a été arrêté pour collaboration avec les nazis. Hersent sera bientôt condamné à mort, à la grande stupeur de Guillaume, qui ne peut comprendre un tel verdict.
La plus grande partie du roman se déroule au bord de la mer, dans une chambre d’hôtel où Guillaume et Irène discutent durant toute une nuit de veille. Il veut la faire parler d’elle, la comprendre, mais il parvient surtout à s’expliquer à lui-même son sentiment de culpabilité, son idée que le mal est en chaque homme.

Mon avis :
La construction de ce roman est assez complexe, mêlant passé et présent, dialogues et réflexions philosophiques, dans de multiples va-et-vient entre intériorité et extériorité du héros.
L’écriture est d’une grande beauté, très littéraire, raffinée, concise, sensible, capable d’une extrême profondeur, mais aussi habile dans les descriptions de paysages ou de personnages.
Paul Gadenne défend un point de vue chrétien dans son approche du Bien et du Mal mais nulle part il n’assène de certitudes sur Dieu ou sur des dogmes, il se situe plutôt dans une recherche de la vérité, du côté de l’ignorance et du mystère.
Un livre qui, selon moi, mérite des relectures car il ne se laisse pas appréhender entièrement du premier coup, et recèle des zones d’ombres et des symboles à décrypter.
Paul Gadenne me donne en tout cas l’impression d’être un immense écrivain, qui mériterait plus de notoriété.

Extrait page 306

Il y a des doutes que l’esprit refuse d’examiner, mais c’est une victoire qui lui coûte. Ces gens, cette vie végétative, puissante et morne, cette insouciance animale, était-ce là ce qui avait été sauvé à si grand prix ? Était-ce donc pour ces épiciers, ces charcutiers repus, qui avaient attendu la paix derrière des remparts de cervelas, que l’on continuait à mourir ? une idée abominable s’empara de lui. Il eût préféré mourir dans la peau d’un traître avéré plutôt que de vivre dans la peau de ces gens. Hélas, cette lenteur de la vie quotidienne, cette insignifiance des gestes, cette sourde rumeur de train roulant dans la nuit, cela recouvrait l’agonie d’Hersent dans sa prison. Guillaume s’était juré de ne pas le plaindre, mais il continuait à ne pas comprendre.

J’ai lu La Plage de Scheveningen de Paul Gadenne dans la collection L’imaginaire Gallimard.

Un enfant de l’amour de Doris Lessing


J’ai eu envie de me procurer ce livre après avoir lu un billet d’Eléonore sur son blog A mes heurs retrouvés que je vous invite à regarder dès que possible en suivant ce lien.
J’avais déjà lu de la même auteure le fameux « Carnet d’Or », qui m’avait emballée, aussi l’idée de redécouvrir sa plume me plaisait bien.

Ce livre est un bref roman – en réalité une novella – qui raconte la vie, de l’adolescence à l’âge mûr, d’un homme idéaliste et sensible, qui aime les livres et la poésie et ne se satisfait pas de la réalité. Une période de la vie de cet homme est particulièrement développée : son enrôlement dans l’Armée en 1939, alors qu’il était étudiant en comptabilité, et son voyage horrible pendant de longs mois en mer en direction de l’Inde. Pendant cette traversée, lors d’une escale en Afrique du Sud, il a le coup de foudre pour une femme mariée, mais il est obligé de réembarquer au bout de quatre jours avec les autres soldats. Ces quatre jours idylliques le marquent pour le reste de sa vie, et toujours il aura le désir de retrouver cet amour perdu.

Au début de ce livre, on a un peu de peine à s’attacher à ce personnage falot, qui ne semble pas s’intéresser à grand chose et se laisse porter par les événements, et puis peu à peu on apprend à cerner son caractère épris d’absolu et plus sentimental qu’on ne l’imaginait.
Le bref séjour de quatre jours au Cap – un moment de passion inattendu – est d’autant plus intense que le jeune homme sait qu’il finira bientôt et qu’il a à peine le temps d’apprendre à connaître cette femme, jetant son dévolu sur elle avec d’autant plus de fougue.
C’est un homme qui vit dans des fantasmes. Il n’en est pas heureux mais en même temps ces fantasmes le protègent d’une réalité sans doute trop envahissante et en tout cas insatisfaisante.
Un beau livre, que j’ai commencé avec réticence et que j’ai beaucoup apprécié au final car il mérite qu’on y réfléchisse attentivement.

Rigodon, de Céline


N’ayant jamais lu de livre de Céline et n’ayant pas envie de m’embarquer dans la longue aventure du Voyage au Bout de la Nuit, je m’étais dit que Rigodon me permettrait de tester le fameux style du grand écrivain dans un volume un peu plus court.
Quand j’ai commencé Rigodon je ne savais pas qu’il s’agissait du dernier tome d’une trilogie autobiographique, où Céline fuit en Allemagne avec sa femme Lily, son chat Bébert et leur ami l’acteur La Vigue, en 1944, au moment de la défaite allemande et de l’arrivée des Alliés pour libérer l’Europe.
Pour autant, malgré le contexte qui s’y prêtait, Céline ne cherche pas à expliquer ses positions politiques dans ce livre : à trois ou quatre reprises il vocifère à propos de la race blanche et de sa prochaine extinction, mais il n’essaye pas de défendre ou de justifier ses idées.
J’ai eu beaucoup de mal à rentrer dans ce livre car, au début, on rentre directement dans le vif du sujet sans que rien ne soit expliqué et sans qu’on sache qui est qui et qui fait quoi, ni les raisons d’agir des protagonistes. Au bout d’un moment on comprend quand même où on se trouve et le but de nos quatre personnages : aller de trains en trains et de gares en gares, en traversant l’Allemagne jusqu’au Danemark, alors que tout le pays est bombardé par les alliés et que les gares et les trains sont particulièrement visés. Voyage chaotique semé de rencontres, d’accidents, de menaces, de violences … Un livre d’action, où tout est en mouvement, où tout est périlleux, où nos quatre personnages sont sur le qui-vive, dans l’urgence de la guerre : dans ce livre il se passe sans cesse quelque chose, il n’y a pas de place pour la réflexion posée ou la mise à distance d’une analyse raisonnable.
Le style de Céline est certes très vivant, très moderne, mais il a un côté hystérique et même frénétique qui m’a un peu fatiguée : tronçons de phrases séparés par des points de suspension, interjections, exclamations, impression d’être bousculé et malmené.
Je crois que le mieux est encore de vous donner un extrait représentatif.

Extrait page 176

Oh, que vous vous dites : que ce vieux con est assommant ! … oh certes, je veux, j’admets, je débloque … que je revienne à mes trois notes … dare-dare ! sans prétention … pour mon panorama d’Hanovre… vous comprenez il le faut !… avant que cette brique m’atteigne, m’ébranle, je n’avais pas de soucis, je me laissais bourdonner, tranquille, fuser sans ordre ni façon, trombonner n’importe comment, je me cherchais pas de musique… mais là, bon gré, mal gré, il me la faut!… je dirais même, une mélodie… voyez-moi ça ! pas instruit ni doué forcé de me grognasser des bribes… autre chose! mes cannes!… perdu les deux dans cette idiote explosion… que tout s’est abattu sur nous, enfin la façade… je crois, je suis pas sûr…

Hiroshima fleurs d’été, de Tamiki Hara


J’ai lu ce livre dans le cadre d’une lecture commune avec Goran du blog Des livres et des films, dont je vous invite à lire l’article dans la foulée : ici !
Ce récit se compose de trois parties chronologiques qui correspondent à l’avant, pendant et après l’explosion de la bombe atomique.
Pendant les quelques mois qui précèdent l’explosion de la bombe, Hiroshima nous est montrée comme une ville en alerte constante où, chaque nuit, les habitants évacuent leurs maisons par crainte d’un bombardement. Dans la journée, le héros assiste, impuissant, aux dissensions familiales et se promène dans la nature. Les usines continuent tant bien que mal à tourner.
Au moment de l’explosion de la bombe, le narrateur est plus ou moins protégé de la mort par le fait qu’il se trouve aux toilettes. Chercher à savoir si ses proches sont encore en vie est son principal souci. Dans ses déambulations au milieu des ruines, il témoigne de l’horreur de ce qu’il voit. Il essaye de sauver certaines personnes mais, parfois, c’est impossible.
Après l’explosion de la bombe, la famille a trouvé refuge dans un village non loin d’Hiroshima et essaye de panser ses plaies, mais pour certains, le mal s’aggrave, les plaies s’infectent, certains meurent dans de terribles souffrance, d’autres en réchappent mystérieusement.

Mon avis : Ce livre est un précieux témoignage sur la bombe atomique, et nous donne une idée des répercussions physiques et psychologiques subies par les victimes.
J’ai trouvé que la phase la plus dure, celle qui dégageait le plus de souffrance, était sûrement la troisième, l’après, où les blessures continuent à s’envenimer sans soin possible.
J’ai trouvé aussi que les caractères des uns et des autres semblaient se révéler au moment de la catastrophe : avec beaucoup d’entraide d’un côté, mais aussi des égoïsmes et des petitesses, d’autres encore se sentant coupables de n’avoir pas pu aider tel ou tel voisin coincé sous des décombres.
Je dois dire que c’est aussi un récit court et qu’il est très bien écrit.
Les descriptions sont à la fois précises et pudiques, nous en disant juste assez pour que nous puissions imaginer l’horreur, et sans excès de détails.

Voici un extrait (page 79) :

Sur l’autre rive le feu, un moment calmé, avait repris. Maintenant on voyait une fumée noirâtre s’élever au milieu du brasier rouge, et cette masse noire se développait, s’étendait furieusement. La chaleur de l’incendie augmentait à chaque instant. Mais ce feu sinistre, après avoir brûlé tout ce qu’il pouvait, se transforma finalement en un désert de décombres. C’est alors que, juste au milieu de la rivière, un peu plus bas, je vis se déplacer vers nous une énorme couche d’air, transparente, toute agitée d’oscillations. J’eus à peine le temps de penser à une tornade que déjà un vent d’une violence terrible passait au-dessus de ma tête. Toute la végétation alentour se mit à trembler et presque au même instant la plupart des arbres furent arrachés du sol et emportés en l’air. Dans leur folle danse aérienne ils allèrent se ficher comme des flèches dans le chaos ambiant. Je ne me souviens pas vraiment de la couleur du ciel à ce moment-là mais je crois qu’il était voilé d’une lumière verte et lugubre comme dans ce fameux rouleau qui représente l’enfer.

Le Pigeon, un court roman de Patrick Süskind

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L’histoire : Un homme d’une cinquantaine d’années, nommé Jonathan Noël, vit dans une chambre de bonne dans le sixième arrondissement à Paris. Cela fait vingt ans qu’il vit là, seul et heureux, et il n’envisagerait pour rien au monde de changer son cadre de vie. Cela fait vingt ans que son existence n’a été marquée par aucun événement notable, et il en est pleinement satisfait. Son métier de vigile, consistant à stationner huit heures par jour devant une banque, sans mouvement et sans initiative, lui convient également très bien. Mais, un vendredi matin, alors qu’il s’apprête à sortir de sa chambre pour aller aux toilettes situées sur le palier, Jonathan Noël se retrouve empli d’épouvante en découvrant un pigeon à quelques centimètres de lui, qui le fixe de son regard froid et sans éclat. Quelques minutes plus tard, après avoir vu les déjections de l’oiseau devant sa porte, il est pris d’un tel dégoût et d’un tel effroi que l’idée de s’installer à l’hôtel s’impose à lui comme une évidence. (…)

Mon avis : Ce livre m’a semblé illustrer la manière dont événement apparemment insignifiant pouvait faire l’effet d’un cataclysme sur une personne fragile. La présence du pigeon réveille des angoisses probablement enfouies depuis plusieurs décennies. Il faut dire que le passé de Jonathan Noël – avant ces vingt années de calme absolu – a été émaillé de souffrances : ses parents sont en effet morts en déportation alors qu’il n’était qu’un enfant, et sa jeunesse a été triste et pénible.
Ces vingt-quatre heures qui suivent la découverte du pigeon vont être pour notre héros un véritable cauchemar, dans la mesure où toute une série de petites contrariétés sans gravité vont mettre à vif ses angoisses les plus profondes : peur de devenir clochard, sensation d’absurdité et de vide, peur de se vider de sa substance (puisqu’il a fréquemment peur de vomir, se sent mal lorsqu’il transpire, et fait une légère fixation sur la façon plus ou moins digne de « faire ses besoins »), peur de voir son intégrité physique menacée (un accroc dans son pantalon va prendre des proportions démesurées et lui donnera, l’espace d’un instant, l’envie de dégainer son pistolet de vigile et de tirer au hasard dans la foule).
Patrick Süskind montre un talent superbe pour nous faire entrer dans les sentiments et dans les raisonnements de son personnage, qui nous apparaît d’abord comme bizarre ou excessif, mais qui se révèle finalement dans toute son humanité et sa sensibilité.

Trois poèmes d’Henri Michaux

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Ces poèmes sont extraits du recueil Epreuves, exorcismes (écrit entre 1940 et 1944) – un recueil qui a donc été écrit pendant l’occupation et que je trouve assez angoissant et désespéré.

Terrasse

Il avait la force du lion, quand il fut pris des faiblesses de l’enfance. Elles le saisirent et grand et fort elles le bercèrent comme s’il n’avait pas d’âge.
Ainsi s’accomplissait ce qui a été dit :  » Tu t’élèves pour fléchir. Tu avances pour tomber. »
Où cela advint, là s’arrêta son chemin. Et toutes les plaintes passèrent en son sein : les plaintes de l’un, les plaintes de l’autre, et les souffles du désir qui sont devenus des plaintes.
Mais après avoir chanté tant de plaintes, il n’avait pas encore exhalé la sienne, celle qui n’était qu’à lui.
Peut-être ne la trouvait-il pas, ou la cherchait-il plus loin, ou trop haut.
Terrasse ardente. Terrasse vaine. Au bout de l’homme, au pied de l’escalier, au plus dénué de la plus reculée solitude. Il aboutit là, celui qui avait tant chanté.
Et comme il y parvenait, il fut secoué d’une poigne solide et un voile de faiblesse, passant en son être, effaça de sa vue Ce qu’il est interdit à l’homme de contempler.

***

Alphabet

Tandis que j’étais dans le froid des approches de la mort, je regardai comme pour la dernière fois les êtres, profondément.
Au contact mortel de ce regard de glace, tout ce qui n’était pas essentiel disparut.
Cependant je les fouaillais, voulant retenir d’eux quelque chose que même le Mort ne pût desserrer.
Il s’amenuisèrent et se trouvèrent enfin réduits à une sorte d’alphabet, mais à un alphabet qui eût pu servir dans l’autre monde, dans n’importe quel monde.
Par là, je me soulageai de la peur qu’on ne m’arrachât tout entier l’univers où j’avais vécu.
Raffermi par cette prise, je le contemplais invaincu, quand le sang avec la satisfaction, revenant dans mes artérioles et mes veines, lentement je regrimpai le versant ouvert de la vie.

***

Dans mon camp

Dans un camp à moi, je tiens prisonniers des nobles. Pourquoi ? En otages. Pourquoi en otages ? Parce que.
Ils ne me servent et je ne leur sers. N’importe, je ne les laisse pas partir.
Qui sait … ce qu’on me réclamera un jour que je ne pourrai fournir et à la place de quoi on sera heureux peut-être de recevoir des nobles, et moi soulagé, oui intensément soulagé et débarrassé de ces aristocrates qui me sont une charge si paralysante, mais grâce à qui je pourrai enfin m’acquitter des dettes toujours grossissantes que je contracte sans jamais un répit et d’ailleurs en grande partie à cause d’eux.

***

Kenzaburô Ôé : Gibier d’élevage

gibier_delevage_oeLe début de l’histoire : Pendant la Seconde Guerre Mondiale, un avion américain s’écrase dans la campagne japonaise. Un seul soldat a survécu : il a sauté en parachute et a été fait prisonnier par des paysans qui l’ont ramené dans leur village. Or ce soldat est noir et, dans ce village, personne n’a jamais vu de personne de couleur. D’abord enchaîné et considéré comme potentiellement dangereux, il est enfermé dans une cave. Il est surtout un objet de curiosité pour tous les enfants du village, qui se battent pour l’apercevoir par le soupirail de la cave et  pour l’approcher, voire même pour le toucher ou lui donner à manger, comme si cet homme était une bête de foire. Quant aux adultes, ils cherchent surtout à se débarrasser de ce prisonnier encombrant, dont ils ne savent que faire : ils vont à la ville consulter les autorités mais ces dernières n’apportent pas de solution immédiate et font traîner leur décision. En attendant, les enfants adoptent tout à fait le soldat noir, le libèrent de ses chaînes, et le traitent comme un animal domestique, une brave bête aux sécrétions corporelles fascinantes, oubliant qu’il est non seulement un homme mais aussi un ennemi, sous-estimant ses capacités, niant son humanité. (…)

Mon avis : Voilà un roman extrêmement dérangeant ! Personnellement, j’ai trouvé cette déshumanisation insupportable et l’enfant qui raconte cette histoire m’a fait l’effet d’un vrai petit monstre ! Cette dénonciation du racisme est extrêmement réussie car on voit à quel point ces enfants vivent dans une sorte de monde fantasmatique, totalement déconnecté de la réalité !
J’ai beaucoup aimé l’écriture de Kenzaburô Ôé, que j’ai trouvée très travaillée, très expressive, avec des descriptions très frappantes pour le lecteur, et qui évoquent parfaitement les couleurs, les odeurs, les paysages et les mentalités enfantines.