Mouchette de Robert Bresson


J’ai découvert récemment le cinéma de Robert Bresson, par les films « Mouchette »(1967) et « Au hasard Balthazar »(1966)- qui font partie du même coffret DVD et se ressemblent par leurs thématiques et leurs scenarios.
Les deux sont des films d’une noirceur totale, où un personnage central de jeune fille (dans « Mouchette » il s’agit plutôt d’une jeune adolescente) est en butte à la cruauté du monde qui l’entoure, se faisant maltraiter, humilier, abuser, et tentant vaguement de résister à toutes ces brutalités : du moins, la jeune fille essaye de résister par moments mais elle est chaque fois vaincue car elle n’est pas de taille à se mesurer avec le destin cruel qui l’écrase.
Mouchette serait-elle pour autant une sorte de sainte, de martyr ? Elle est en tout cas le bouc-émissaire sur lequel tout le monde s’acharne. Mais on ne peut pas dire qu’elle représente pour autant la bonté ou la sagesse, loin de là : désobéissante, révoltée, récalcitrante, elle éprouve de la détestation pour la plupart des personnes qui l’entourent.
Lorsqu’elle aime quelqu’un, ou commence à ressentir de la sympathie pour quelqu’un, ce qui arrive rarement, elle voit cette personne mourir (sa mère), s’éloigner d’elle (le jeune homme des auto-tamponneuses) ou la brutaliser (Arsène le braconnier) : comme si l’amour lui était interdit.
Un film tragique, où contrairement à ce qu’on veut faire chanter à l’héroïne au milieu des autres élèves de sa classe, il ne semble y avoir absolument aucune espérance.

Destinée d’Henri Michaux

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Destinée

Déjà nous étions sur le bateau, déjà je partais, j’étais au large, quand, m’arrivant tout d’un coup, comme l’échéance d’une dette, le malheur à la mémoire fidèle se présenta et dit « C’est moi, tu m’entends, allons, rentre ! » Et il m’enleva, ce ne fut pas long, et me ramena comme on rentre sa langue.
Déjà sur le bateau, déjà l’océan aux voix confuses s’écarte avec souplesse, déjà l’océan dans sa grande modestie s’écarte avec bonté, refoulant sur lui-même ses longues lèvres bleues, déjà le mirage des terres lointaines, déjà … mais tout à coup…
Quand le malheur prenant son panier et sa boîte à pinces, se rend dans les quartiers nouvellement éclairés, va voir s’il n’y a pas par là un des siens qui aurait essayé d’égarer sa destinée…
Quand le malheur avec ses doigts habiles de coiffeur empoigne ses ciseaux, d’une main, de l’autre le système nerveux d’un homme, frêle échelle hésitante dans des chairs dodues, tirant des éclairs et des spasmes et le désespoir de cet animal de lin, épouvanté…
Oh, monde exécrable, ce n’est pas facilement qu’on tire du bien de toi.
(…)

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Ce poème fait partie de Lointain Intérieur, le recueil qui précède Plume dans la collection Poésie/Gallimard.