Michel Houellebecq et sa Poursuite du bonheur

Dans « Rester Vivant » – sorte de recueil de conseils destinés aux poètes, et état des lieux de la situation sociale du poète dans nos sociétés – Michel Houellebecq écrivait : « Développez en vous un profond ressentiment à l’égard de la vie » et « soyez abjects, vous serez vrais » mais aussi  » la structure est le seul moyen d’échapper au suicide. »

La lecture de « Rester Vivant » aide à mieux comprendre l’état d’esprit dans lequel a été écrit le recueil de poèmes « La poursuite du bonheur » : recherche du vrai, donc, et d’une vérité souvent assez crue, mais aussi besoin d’une structure dans la forme : ici, la rime (peu stricte) est employée, et le rythme se rapproche soit de l’alexandrin soit de l’octosyllabe (sans se préoccuper des e muets en particulier).

Je suis comme un enfant qui n’a plus droit aux larmes,
Conduis-moi au pays où vivent les braves gens
Conduis-moi dans la nuit, entoure-moi d’un charme,
Je voudrais rencontrer des êtres différents.

Je porte au fond de moi une ancienne espérance
Comme ces vieillards noirs, princes dans leur pays,
Qui balaient le métro avec indifférence ;
Comme moi ils sont seuls, comme moi ils sourient.

*****

Incapable de nostalgie
J’envie le calme des vieillards
La petite mort dans leurs regards,
Leur air en deça de la vie.

Incapable de m’imposer
J’envie la soif des conquérants
La simplicité des enfants,
La façon qu’ils ont de pleurer.

Mon corps tendu jusqu’au délire
Attend comme un embrasement
Un devenir, un claquement ;
La nuit je m’exerce à mourir.

*****

Tant de cœurs ont battu, déjà, sur cette terre,
Et les petits objets blottis dans leurs armoires
Racontent la sinistre et lamentable histoire
De ceux qui n’ont pas eu d’amour sur cette terre.

La petite vaisselle des vieux célibataires,
Les couverts ébréchés de la veuve de guerre
Mon dieu ! Et les mouchoirs des vieilles demoiselles
L’intérieur des armoires, que la vie est cruelle !

Les objets bien rangés et la vie toute vide
Et les courses du soir, restes d’épicerie
Télé sans regarder, repas sans appétit

Enfin la maladie, qui rend tout plus sordide,
Et le corps fatigué qui se mêle à la terre,
Le corps jamais aimé qui s’éteint sans mystère.

*****

Les petits objets nettoyés
Traduisent un état de non-être.
Dans la cuisine, le cœur broyé,
J’attends que tu veuilles reparaître.

Compagne accroupie dans le lit,
Plus mauvaise part de moi-même
Nous passons de mauvaises nuits,
Tu me fais peur. Pourtant je t’aime.

Un samedi après-midi,
Seul dans le bruit du boulevard.
Je parle seul. Qu’est-ce que je dis ?
La vie est rare, la vie est rare.

*****

La Poursuite du bonheur était paru la première fois en 1991 – mais réédité avec des corrections de l’auteur en 1997.

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