Un extrait d’Aurélia de Nerval

J’avais essayé de lire ce grand classique de la littérature romantique dans les années 90, mais n’étais pas du tout rentrée dans ce monde onirique et j’avais abandonné.
J’ai donc retenté il y a quelques jours, et j’ai beaucoup plus apprécié cette prose poétique étrange, tantôt merveilleuse tantôt douloureuse.
Nerval nous immerge dans son délire, nous suivons le fil incohérent de ses pensées, de ses interprétations et de ses impulsions comme si nous étions plongés dans un rêve ou un cauchemar.

Voici un extrait page 88 :

C’est ainsi que je m’encourageais à une audacieuse tentative. Je résolus de fixer le rêve et d’en connaître le secret. Pourquoi, me dis-je, ne point enfin forcer ces portes mystiques, armé de toute ma volonté, et dominer mes sensations au lieu de les subir ? N’est-il pas possible de dompter cette chimère attrayante et redoutable, d’imposer une règle à ces esprits des nuits qui se jouent de notre raison ? Le sommeil occupe le tiers de notre vie. Il est la consolation des peines de nos journées ou la peine de leurs plaisirs ; mais je n’ai jamais éprouvé que le sommeil fût un repos. Après un engourdissement de quelques minutes une vie nouvelle commence, affranchie des conditions du temps et de l’espace, et pareille sans doute à celle qui nous attend après la mort. Qui sait s’il n’existe pas un lien entre ces deux existences et s’il n’est pas possible à l’âme de le nouer dès à présent ?
De ce moment je m’appliquais à chercher le sens de mes rêves, et cette inquiétude influa sur mes réflexions de l’état de veille. Je crus comprendre qu’il existait entre le monde externe et le monde interne un lien ; que l’inattention ou le désordre d’esprit en faussaient seuls les rapports apparents, – et qu’ainsi s’expliquait la bizarrerie de certains tableaux, semblables à ces reflets grimaçants d’objets réels qui s’agitent sur l’eau troublée. (…)

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L’intranquille de Gérard Garouste

garouste_intranquilleQuatrième de Couverture : Je suis le fils d’un salopard qui m’aimait. Mon père était un marchand de meubles qui récupéra les biens des Juifs déportés. Mot par mot, il m’a fallu démonter cette grande duperie que fut mon éducation. A vingt-huit ans, j’ai connu une première crise de délire, puis d’autres. Je fais des séjours réguliers en hôpital psychiatrique. Pas sûr que tout cela ait un rapport, mais l’enfance et la folie sont à mes trousses. Longtemps je n’ai été qu’une somme de questions. Aujourd’hui, j’ai soixante-trois ans, je ne suis pas un sage, je ne suis pas guéri, je suis peintre. Et je crois pouvoir transmettre ce que j’ai compris. G. G.

Mon avis : Ce livre est un témoignage qui m’a touchée par sa très grande sincérité mais aussi par son intelligence. Gérard Garouste est un des peintres français contemporains les plus célèbres. Après des débuts un peu incertains, il se fait connaître dans les années 80 en décorant la boîte de nuit Le Palace, ce qui fait immédiatement de lui un peintre à la mode. Des marchands d’art américains lancent sa carrière sur le plan international mais, assez vite, on lui reproche de ne pas fournir assez de tableaux – et pour cause : il connaît de fréquents accès de délire qui l’empêchent de peindre durant des périodes assez longues. Il est en effet maniaco-dépressif et L’Intranquille ne cache rien de la violence de ses crises, de ses moments de sadisme dans ces cas-là … en particulier contre sa femme Elisabeth dont on ne peut qu’admirer la constance et le dévouement.
Gérard Garouste est un peintre figuratif qui renoue avec la grande tradition de la peinture : il fabrique lui-même ses couleurs avec des recettes traditionnelles (pigments, huiles) et ses thèmes picturaux sont une sorte de dialogue avec les symboles et les récits bibliques. Il apprend même l’hébreu pour pouvoir lire les textes sacrés dans leur langue originelle, et consulte des rabbins pour l’éclairer sur telle ou telle interprétation d’un texte. Il a pensé se convertir au Judaïsme et célèbre plusieurs fêtes juives avec sa famille. Comment ne pas y voir la volonté d’un fils de réparer les erreurs d’un père antisémite ?

Je suis vraiment entrée de tout cœur dans ce beau récit, partageant souvent les sentiments de Gérard Garouste, admirant son énergie, sa combattivité et son esprit sans cesse en éveil.

Extrait page 125 :

Je vis dans un pays aux idées très arrêtées, accroché à son concept d’avant-garde. Je ne peux effectivement pas le représenter, je ne crois plus à ce mot, ni au mot « moderne » ou « original ». C’est devenu une recette, on s’installe dans l’originalité, on est acheté à Beaubourg et on rentre dans la nouvelle académie du XXè siècle, où le discours fait l’œuvre.
L’avant-garde au musée n’est plus une avant-garde ! La provocation n’est plus une provocation si elle est à la mode ! La France entretient pourtant cette idée comme une vieille mariée, parce qu’elle se flatte et se repent en même temps d’avoir abrité et méprisé les impressionnistes, une bande d’Indiens géniaux qui fréquentaient le même quartier, les mêmes cafés et s’échangeaient leurs toiles faute de les vendre. Comme toujours elle campe sur son histoire, et, d’une révolution pleine de sens, cent ans plus tôt, elle a fait un dogme.