Un poème de Daniel Biga

Daniel Biga (poète né en 1940 à Nice) a fait paraître aux éditions du Castor Astral cette anthologie personnelle Il n’y a que la vie réunissant des poèmes de 1962 jusqu’à 2017.

Je vous propose de lire le poème éponyme, qui date de 1986, page 122

Il n’y a que la vie

Excusez-moi je ne vais pas très bien
mais vous non plus peut-être …
les masques que jour après jour
les masques que d’instant en instant
je porte pour me dérober à moi-même :
qui suis-je ?

une souffrance qui s’aiguise puis s’émousse
une peur qui s’épuise et se revigore
une souffrance une peur
mais il ne s’agit pas que de cela encore
derrière les mots qu’y a-t-il ? qui est là ?
derrière les mots peut-être rien n’existe
mais « rien » encore n’est qu’un mot
alors comment dire l’au-delà des mots

excusez-moi je ne vais pas très bien
mais vous non plus peut-être …
« le bonheur est une décision » (Tilman) peut-être
pourtant je n’arrive pas à la prendre
mais peut-être certains sont-ils plus doués
mais peut-être ai-je raté un aiguillage mais
je ne sais pas grand-chose je ne sais pas vraiment
effectivement j’ai l’impression de n’avoir pas décidé de ma vie
mais sans doute n’est-ce qu’une impression
ni le monde où je suis né ni la famille où j’ai grandi
ni la tristesse qui peu à peu m’a enveloppé
ni les métiers que j’ai faits ou n’ai pas faits
ni les lieux où j’ai vécu ou n’ai pas vécu
ni les femmes que j’ai aimées ou n’ai pas aimées
IL N’Y A QUE LA VIE

Martine Raymond Robert Michel Marie-Claude Yves …
le suicide fut-il votre décision ?
Laurence Jean-Claude André Christiane Tahar Rabah Gilles …
la maladie de la mort fut-elle votre choix ?

J’ai vécu légèrement sans ancre ni boussole
plus d’une fois rompant mes minces amarres flottantes
comme si j’allais mourir jeune
et voilà que je ne le suis plus
qu’il me reste peut-être même longtemps à tirer
j’appréhende ce ne sera pas facile facile
– est-ce ma seule lucidité ?
l’art d’aujourd’hui ne correspond guère à ce que je cherche
pourtant dès que j’affirme ou nie quoi que ce soit
mes propos ne sont que masques et démasques
dans son infinité de courants et de mouvances
indéchiffrables inconnus inclassifiables infigeables
IL N’Y A QUE LA VIE

(…)

Quelques poèmes parus au Castor Astral

Ce-qui-est-ecrit-Castor_Astral J’avais déjà écrit un article l’année dernière au sujet de cette intéressante anthologie poétique parue en 2015 au Castor Astral, et intitulée Ce qui est écrit change à chaque instant (sous-titrée 40 ans d’édition, 101 poètes).
Je reparle aujourd’hui de ce livre puisque j’en ai extrait trois nouveaux poèmes qui m’ont plu et que je vous propose à la lecture :

Une mouche prise dans une toile d’araignée

J’ai
connu un homme
qui
mourait
d’un cancer.

Il avait
la patience
d’une mouche
prise
dans une toile d’araignée.

Avant
de mourir,
il a demandé,

 » Quelle heure est-il ? »

Richard BRAUTIGAN

**

Dormir

Je ne me suis jamais habitué au moment incertain – bien que revécu quotidiennement – où de la veille j’entre dans le sommeil.

Comment, quand tombe-t-on dans l’inconscience ? Cela ne relève pas d’un instant précis, plutôt d’une durée, un peu comme lorsqu’on avance sur un chemin qui se déroule et sans qu’on s’en rende compte tourne. Lorsqu’on se retourne le paysage a changé, et l’on ne voit plus ce qui se cache derrière le dernier tournant.

Ainsi – comme dormir – mourir nous changera-t-il d’horizon.

Daniel BIGA

**

Les vers

Les mots sont des travestis
Ils disent rarement ce qu’ils veulent dire
La vie devrait être un long poème
Or les vers qui nous attendent
Auront une gloire médiocre
Loin, très loin des feux de la rampe
Ecrire le moins possible sur la pierre tombale
Elle parle d’elle-même

Jean-Paul DAOUST

**

Deux poèmes de la fin du 20ème siècle

antho_poesie_contempo

J’écris à zéro

J’écris à zéro.
Je crache des mots comme de tirer dans le bide d’un mec que j’aurais jamais vu.
Pas pour ça que je peux l’ignorer.
Mon esprit sera-t-il un jour solitaire ?
Quand le rouleau a fait tout le parcours.
Certains parlent de guérison, de résurrection.
Facile de ronronner.
J’occupe le corps comme je peux.
Facile de pavoiser.
Chaque jour, c’est comme un gosse, on lui a cassé son jouet, le seul.
Et la nuit, j’attends, derrière la porte.
C’est de là que j’écris. Dans le rond de la serrure.
Vous pouvez me croire. Ce rond blanc, ce rond noir, ça ne s’invente pas.

JACQUES CRICKILLON (né en 1940)

**

EPOUSE

Tu m’as accompagné bon an mal an
vingt ans presque et aujourd’hui
après tous ces matins réveillés côte à côte
tu n’es plus là
la chair de notre chair a quinze ans
dans la pièce à côté
toi d’autres t’ont remplacée
moi d’autres m’ont remplacé

Elle fut femme et compagne
de milliers de matins
à se lever ensemble
(quand je daignais être là)
maintenant
trois fois par an on se téléphone à
des milliers de milles
et sa voix brisée de
petite fille quinquagénaire qui a trop fumé
feint l’indifférence cordiale

DANIEL BIGA (né en 1940)

***