Le Pressentiment, d’Emmanuel Bove


Depuis que j’avais découvert Emmanuel Bove avec Mes amis, il y a quelques années, je gardais l’envie de lire un autre de ses romans, c’est donc chose faite avec Le Pressentiment, un roman plutôt réaliste, pessimiste sur la nature humaine, mais c’est aussi une étude de caractères très finement observée.
Voici la situation de départ de ce roman : Dans les années 1930, un riche avocat parisien, Charles Benesteau, issu d’une très respectable famille et marié à une femme charmante, mène une vie bourgeoise confortable, mais il décide un beau jour de tout quitter, de divorcer, et de se retirer, seul, dans un petit appartement d’un quartier ouvrier de Paris. Le motif qu’il invoque pour expliquer sa désertion c’est que « le monde est méchant », ce que personne ne prend au sérieux. Sa famille, stupéfaite et choquée par un tel comportement, que rien ne justifie à ses yeux, essaye par diverses manoeuvres de ramener Charles Benesteau à la raison mais celui-ci reste déterminé dans sa décision. Parallèlement, les nouveaux voisins de Charles, des commerçants et des ouvriers, s’interrogent sur cet étonnant voisin, et les commérages vont bon train à son sujet. Charles Benesteau, qui croyait pouvoir facilement changer de vie et se délecter de sa nouvelle solitude, s’aperçoit qu’il ne sera jamais tranquille et qu’il n’existe pas de refuge contre la méchanceté du monde.

Mon avis : C’est un roman d’une belle simplicité, assez clair dans ses significations, on n’éprouve pas le besoin de chercher des sens cachés : ce n’est visiblement pas un roman à clés. Le sens profond du livre c’est probablement qu’il existe une telle étanchéité entre les classes sociales qu’il est impossible de passer de l’une à l’autre ou de vouloir bousculer l’ordre établi. Un bourgeois ne peut pas se lier d’amitié avec un ouvrier, même dans le cas extraordinaire où il en aurait envie, tout concourt à l’incompréhension et à la défiance des uns envers les autres.
Charles Benesteau est un idéaliste, un homme un peu naïf, candide, dépourvu de ruse, et on s’étonne qu’il ait réussi pendant tant d’années à se plier aux conventions bourgeoises et à remporter des succès en tant qu’avocat, ce qui laisserait supposer une personnalité avisée et clairvoyante. On s’aperçoit que cet homme a une âme d’ermite : il apprécie la solitude, les travaux d’écriture, le dénuement, on évalue à quel point il a dû être insatisfait dans sa précédente vie.
J’ai bien aimé aussi le personnage de l’orpheline, Juliette, une adolescente de treize ans, car Bove décrit très bien ses attitudes et son caractère fermé et buté, la rendant par moments émouvante.

Le Pressentiment était paru chez Points, en 2009, avec une préface de Marie Darrieussecq.

Extrait page 75 :

Il ne faisait tout de même rien de si extraordinaire en venant en aide à une pauvre fille dont les parents étaient en prison et à l’hôpital. Mais il se calma presque aussitôt. C’était sa faute à lui. Il aurait dû comprendre que les petites gens au milieu desquels il vivait, n’étaient guère différents du monde qu’il avait quitté. En rompant avec le passé, il s’était imaginé qu’aucun de ses gestes aurait de conséquences, qu’il serait libre, qu’il n’avait plus jamais de comptes à rendre. Or, il s’apercevait à présent qu’il lui était impossible de ne pas se singulariser, où qu’il se trouvât. Chacun de ses actes continuait d’être l’objet d’un examen. Pourtant on ne pouvait rechercher l’effacement plus qu’il ne le faisait. (…)

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Esclaves de l’amour, de Knut Hamsun

Esclaves de l’amour est un recueil de quatorze nouvelles écrites entre 1897 et 1905.
Knut Hamsun, né en 1859, est un écrivain norvégien, auteur du célèbre roman La Faim, et qui obtiendra le Prix Nobel de Littérature en 1920. Il prend parti pour le régime nazi pendant la deuxième guerre mondiale et meurt en 1952.

Dans plusieurs de ces nouvelles, les rapports entre hommes et femmes sont marqués par la duplicité, la trahison. Le héros masculin est amoureux d’une femme mais elle lui préfère son rival après beaucoup d’hésitations et ayant donné de faux espoirs à notre héros malheureux. Mais, dans la première nouvelle (Esclaves de l’Amour), la situation est inversée et c’est une serveuse de café qui se voit préférer une élégante dame en jaune par le beau jeune homme dont elle s’est éprise et qui profite d’elle et de son argent tout en l’appelant son « esclave ».
J’ai particulièrement aimé la nouvelle intitulée La Dame du Tivoli dont le personnage féminin est très mystérieux : on se demande si elle est mythomane, folle, ou si ses paroles reflètent un fond de vérité, et j’aime bien cette ambiguïté entretenue jusqu’à la fin, ainsi que les réactions du héros qui sont un peu à l’image des nôtres pendant cette lecture.
La mort est aussi très présente dans ces nouvelles, avec plusieurs histoires d’assassinats ou tentatives de meurtres, qui surviennent de manière très brutale, inattendue, et qui désarçonnent le lecteur. On trouve également une histoire de revenants (Un fantôme) mais elle m’a semblé plus faible que les autres, ne m’a pas convaincue.
Une autre de ces nouvelles que j’ai beaucoup aimée est Zachaeus : elle se passe aux Etats-Unis, ne comporte aucun personnage féminin et est extrêmement cruelle. Elle m’a semblé préfigurer un peu l’ambiance des romans de Steinbeck.
Mais la nouvelle qui m’a le plus étonnée est Une mouche tout à fait banale, de taille normale, qui m’a paru d’une grande modernité, oscillant entre l’ironie et la déraison, très étrange.
Si vous aimez les nouvelles, je vous conseille vivement ce livre !

Mouchette de Robert Bresson


J’ai découvert récemment le cinéma de Robert Bresson, par les films « Mouchette »(1967) et « Au hasard Balthazar »(1966)- qui font partie du même coffret DVD et se ressemblent par leurs thématiques et leurs scenarios.
Les deux sont des films d’une noirceur totale, où un personnage central de jeune fille (dans « Mouchette » il s’agit plutôt d’une jeune adolescente) est en butte à la cruauté du monde qui l’entoure, se faisant maltraiter, humilier, abuser, et tentant vaguement de résister à toutes ces brutalités : du moins, la jeune fille essaye de résister par moments mais elle est chaque fois vaincue car elle n’est pas de taille à se mesurer avec le destin cruel qui l’écrase.
Mouchette serait-elle pour autant une sorte de sainte, de martyr ? Elle est en tout cas le bouc-émissaire sur lequel tout le monde s’acharne. Mais on ne peut pas dire qu’elle représente pour autant la bonté ou la sagesse, loin de là : désobéissante, révoltée, récalcitrante, elle éprouve de la détestation pour la plupart des personnes qui l’entourent.
Lorsqu’elle aime quelqu’un, ou commence à ressentir de la sympathie pour quelqu’un, ce qui arrive rarement, elle voit cette personne mourir (sa mère), s’éloigner d’elle (le jeune homme des auto-tamponneuses) ou la brutaliser (Arsène le braconnier) : comme si l’amour lui était interdit.
Un film tragique, où contrairement à ce qu’on veut faire chanter à l’héroïne au milieu des autres élèves de sa classe, il ne semble y avoir absolument aucune espérance.

Mécomptes cruels, de Georges-Olivier Châteaureynaud

Mecomptes-cruelsMécomptes cruels est un recueil de cinq nouvelles dont voici les titres et les amorces d’histoires :
Elles deux : Deux femmes, belles et séductrices, sont à la fois des amies très proches et des rivales depuis l’enfance. Entre elles, c’est à qui aura l’amant le plus beau, le plus riche et le plus célèbre. Jusqu’au jour où elles décident que celle qui l’emportera sera celle qui parviendra en premier à pousser un homme au suicide. (…)

L’Excursion : Dans un pays de pluie et de vent, au bord de la mer, règne une étrange atmosphère, de tristesse et d’abandon. Des touristes viennent cependant de temps en temps pour faire, en bateau, une excursion tout à fait insolite, et qui n’est pas sans danger. (…)

Parfaits inconnus : Un dénommé Chevalier cultive depuis l’enfance un fort penchant pour le Moyen-Âge et l’ésotérisme. Ayant une famille très réduite, et ressentant le besoin d’être entouré, il décide d’adhérer à des clubs, à des cercles, puis à des sectes plus ou moins occultes. Il devient finalement membre de L’ordre Templier des Orties, dans laquelle il se plait beaucoup, et où il s’intègre très bien.

J’arrête quand je veux : Macassar, un brillant publicitaire, parvient à arrêter du jour au lendemain le tabac, l’alcool et la drogue qu’il consommait jusque là en grandes quantités. Mais cet homme est très fortement attiré par l’une de ses jeunes collègues, Violette, et se sent prêt à tout pour la séduire.

Tac … tac : Le rôle d’une table de ping-pong dans la communication d’un père et de son enfant, leur évite de se parler directement.

Mon avis : Ces nouvelles sont assez spirituelles et ironiques, et m’ont fait complètement oublier mes soucis pendant le temps où je les lisais. Il y a chaque fois beaucoup d’inattendus et de revirements dans le déroulement de l’histoire, et le suspense est ménagé sans aucune lourdeur, et avec un grand naturel. J’ai beaucoup aimé l’écriture de Châteaureynaud, qui est à la fois facile à lire, élégante et savamment elliptique.
Je recommande particulièrement les deux nouvelles L’Excursion (pour sa merveilleuse poésie et sa chute surprenante) et J’arrête quand je veux (pour sa cruauté très vraisemblable).
Un grand plaisir de lecture !

Mécomptes Cruels était paru aux éditions Rhubarbe en 2006.