Le jeune Ahmed, des frères Dardenne

L’histoire : Un adolescent de treize ans, Ahmed, endoctriné par son imam dans des croyances islamistes radicales, projette d’assassiner une de ses professeurs, qui est selon lui « apostat » et « blasphématrice ». Après une première tentative d’assassinat, il est envoyé dans un centre de rééducation où des éducateurs essayent de le déradicaliser. Entres autres activités de réinsertion, il est amené à travailler dans une ferme des environs. Il voit aussi une psychologue qui s’assure de son changement d’attitude vis-à-vis de sa victime.

Mon avis : C’est un film sobre, qui se rapproche de l’atmosphère d’un documentaire. On suit au plus près l’adolescent dans ses activités quotidiennes : prières, travail, lavage de mains pour se purifier, entretiens avec quelques adultes (l’imam, la mère, la professeur, les éducateurs, etc.). L’adolescent nous apparaît complètement immergé dans ses croyances, ne remettant jamais en doute ses dogmes, froidement déterminé dans ses projets et n’ayant plus de relations affectives avec quiconque, ni avec les adultes ni avec les jeunes de son âge.
Dans le centre de rééducation, il fait semblant de changer et de s’humaniser, il joue la comédie du repentir, mais son changement est trop brutal pour nous laisser le moindre doute sur ses vraies intentions – car il continue de poursuivre son projet initial.
Si ce « héros » est particulièrement odieux et implacablement froid, nous le suivons malgré tout avec intérêt, curieux de voir s’il va s’amender et comprendre qu’un assassinat est un crime et non un exploit. Par ailleurs, à cause du très jeune âge de ce garçon, et de son caractère influençable, je n’ai pas pu m’empêcher d’avoir parfois pitié de lui.
Un film qui nous met devant une réalité déplaisante et nous pousse à nous interroger sur ce phénomène sociologique et psychologique, mais sans nous conduire vers une idée de solution.
Un beau film, qui n’est pas sans rappeler, par son esthétique et ses thématiques adolescentes, « Le gamin au vélo » des mêmes frères Dardenne, que j’avais aussi beaucoup aimé.

Roberto Zucco de Bernard-Marie Koltès

Bernard-Marie Koltès avait été fasciné dans les années 80 par un fait divers sanglant, qui lui a inspiré cette pièce, écrite en 1988 et montée pour la première fois à Berlin en 1990.

Roberto Zucco a tué son père, il va tuer sa mère, violer une gamine, poignarder un policier et assassiner un enfant sous les yeux de sa mère.
Il se fait passer pour un agent secret, pour un étudiant, il voudrait être transparent, il aide les vieux messieurs perdus dans le métro à retrouver leur chemin, …
La gamine qu’il a violée est rejetée par sa famille parce qu’elle a perdu sa virginité, son frère la vend à un proxénète, elle veut retrouver Roberto Zucco, mais elle finira par le dénoncer à la police, …

Voilà une pièce bien décousue dont le sens global n’est absolument pas lisible.
Il n’y a pas de cohérence non plus dans les caractères des personnages et en particulier dans celui de Roberto Zucco – sorte de personnage désespéré, suicidaire, mythomane, dont on ne sait jamais les raisons pour lesquelles il tue.

Beaucoup de scènes sont d’une magnifique qualité littéraire, avec de longues tirades, parfois teintées d’un certain romantisme, bien que très contemporaines.

Il y a un grand décalage entre l’extrême violence des actes et le côté très écrit, très littéraire, du texte, et pour cette raison je me suis dit que la mise en scène de cette pièce devait jouer un grand rôle dans la manière dont elle était perçue.

Zucco – Je suis un garçon normal et raisonnable, monsieur. Je ne me suis jamais fait remarquer. M’auriez-vous remarqué si je ne m’étais pas assis à côté de vous ? J’ai toujours pensé que la meilleure manière de vivre tranquille était d’être aussi transparent qu’une vitre, comme un caméléon sur la pierre, passer à travers les murs, n’avoir ni couleur ni odeur ; que le regard des gens vous traverse et voie les gens derrière vous, comme si vous n’étiez pas là. C’est une rude tâche d’être transparent ; c’est un métier ; c’est un ancien, très ancien rêve d’être invisible. Je ne suis pas un héros. Les héros sont des criminels. Il n’y a pas de héros dont les habits ne soient trempés de sang, et le sang est la seule chose au monde qui ne puisse pas passer inaperçue. C’est la chose la plus visible du monde. Quand tout sera détruit, qu’un brouillard de fin du monde recouvrira la terre, il restera toujours les habits trempés de sang des héros. Moi, j’ai fait des études, j’ai été un bon élève. On ne revient pas en arrière quand on a pris l’habitude d’être un bon élève. Je suis inscrit à l’université. Sur les bancs de la Sorbonne, ma place est réservée, parmi d’autres bon élèves au milieu desquels je ne me fais pas remarquer.