Deux poèmes de René Depestre


Ce livre s’intitule Minerai noir, anthologie personnelle, et autres recueils, il a été publié chez Points/Poésie en 2019 (originellement chez Seghers).
René Depestre est un poète, romancier et essayiste né en 1926 à Haïti. Il a reçu le Prix Renaudot en 1988 pour Hadriana dans tous mes rêves. Il vit en France. Il est considéré comme le plus grand poète haïtien. (Note de l’éditeur)

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Grâce à la miséricorde

Artisan gemmeur
j’incise l’écorce de mon époque
j’ouvre en tremblant le sapin bleu de la miséricorde :
pas une seule goutte de tendresse
ne m’attend à la descente du bateau, de l’avion ou du train.
Qui a tué la tendresse
dans les yeux sans boussole du monde ?
Accroupi sur le quai de mon chagrin j’ai pris
la tête entre les mains : je revois en pleurant
le monde moderne que j’ai aimé
au bout du long voyage
sans un mot tendre pour les musiciens de la traversée.

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Dito

Mon avenir sur ton visage est dessiné comme des nervures sur une feuille
ta bouche quand tu ris est ciselée dans l’épaisseur d’une flamme
la douceur luit dans tes yeux comme une goutte d’eau dans la fourrure d’une vivante zibeline
la houle ensemence ton corps et telle une cloche ta frénésie à toute volée résonne à travers mon sang
Comme les fleuves abandonnent leurs lits pour le fond de sable de ta beauté
comme des caravanes d’hirondelles regagnent tous les ans la clémence de ton méridien
en toute saison je me cantonne dans l’invariable journée de ta chair
je suis sur cette terre pour être à l’infini brisé et reconstruit par la violence de tes flots
ton délice à chaque instant me recrée tel un cœur ses battements
ton amour découpe ma vie comme un grand feu de bois à l’horizon illimité des hommes.

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L’esclave vieil homme et le molosse de Patrick Chamoiseau

lesclave_vieil_hommeJ’ai trouvé ce roman assez extraordinaire.L’histoire pourtant se résume en à peine quelques lignes : un esclave, vieux nègre très calme et très docile, s’enfuit un jour de sa plantation de canne à sucre et s’enfonce à travers les Grands Bois, poursuivi par le Maître-béké et par son terrifiant molosse.

En fait, ce roman vaut essentiellement par sa langue très poétique, mélange de français et de créole, qui lui donne un souffle épique.
On ne comprend pas forcément mot à mot chaque phrase mais on se laisse emporter par ce rythme haletant qui reproduit celui de la course du vieil esclave.
Ces mots  créoles sont d’une grande beauté, avec des sonorités exotiques qui font parfois penser à des onomatopées, et qui se mêlent harmonieusement au français et à la syntaxe très sophistiquée de Patrick Chamoiseau.
En ouvrant ce livre on a l’impression de pénétrer dans une jungle dont chaque phrase est une liane ou une racine.
Au-delà de la langue, l’histoire ressemble à un conte, et est plus proche du mythe que de la réalité.

Je pense que les amoureux  de la langue française et les amateurs de poésie seront enchantés par ce livre mais que les esprits plus pointilleux ou plus terre-à-terre trouveront la lecture difficile.

Du temps de l’esclavage dans les isles-à-sucre, il y eut un vieux-nègre sans histoires ni gros-saut, ni manières à spectacle. Il était amateur de silence, gouteur de solitude. C’était un minéral de patiences immobiles. Un inépuisable  bambou. On le disait rugueux telle une terre du Sud ou comme l’écorce d’un arbre qui a passé mille ans. Pourtant, la Parole laisse entendre qu’il s’enflamma soudain d’un bel boucan de vie.