Rien n’est noir de Claire Berest

Couverture du livre

Dans le cadre de mon Printemps des artistes 2022, j’ai eu envie de lire une biographie de Frida Kahlo et comme j’avais vu passer sur d’autres blogues ce livre récent sur la grande et célèbre peintre mexicaine, j’ai décidé de le lire… et ça n’a pas été une partie de plaisir.
J’ai failli abandonner plusieurs fois cette lecture en cours de route mais je me suis quand même accrochée jusqu’à la dernière page, la dernière ligne et la dernière lettre du dernier mot, dans le but d’écrire cet article en toute connaissance de cause.

Note pratique sur le livre :

Editeur d’origine : Stock (puis Livre de Poche)
Date de publication : septembre 2020
Nombre de pages : 232

Note sur Claire Berest :

Née en 1982, elle est diplômée d’un IUFM. Elle enseigne quelques temps en ZEP avant de démissionner. Elle publie son premier roman, Mikado, en 2011 chez Léo Scheer. Avec sa sœur Anne Berest, elle co-écrit en 2017 Gabrièle, en hommage à leur arrière-grand-mère Gabrielle Buffet-Picabia.

Quatrième de couverture :

 » A force de vouloir m’abriter en toi, j’ai perdu de vue que c’était toi, l’orage. Que c’est de toi que j’aurais dû vouloir m’abriter.
Mais qui a envie de vivre abrité des orages ? »

Frida parle haut et fort, avec son corps fracassé par un accident de bus et ses manières excessives d’inviter la muerte et la vida dans chacun de ses gestes. Elle jure comme un charretier, boit des trempées de tequila. Elle aime participer à des manifestations politiques, se mettre des fleurs dans les cheveux, parler de sexe crûment et se rendre dans des fêtes à réveiller les squelettes. Et elle peint. Par-dessus tout, Frida aime Diego, le peintre le plus célèbre du Mexique, son crapaud insatiable, fatal séducteur, qui couvre les murs de fresques gigantesques.

Mon avis :

J’avais vu il y a une dizaine d’années le biopic de Julie Taymor « Frida » (2002), un film convenable mais assez superficiel, sur Frida Kahlo (avec Salma Hayek dans le rôle titre) et je pensais que la lecture de cette biographie romancée permettrait de creuser davantage la vie, l’œuvre et la personnalité de Frida Kahlo, selon la croyance naïve que l’écriture littéraire est capable de dire des choses bien plus profondes, complexes et subtiles que les images et dialogues d’un film américain grand public. En fait, je me suis trompée car ce roman biographique est encore plus superficiel et donne une vision encore plus édulcorée de Frida Kahlo, où sa bisexualité est à peine mentionnée du bout des lèvres et ses convictions communistes réduites à un vague halo atmosphérique, sans doute pour ne pas trop effaroucher les lectrices de Elle (qui lui ont gentiment décerné leur « Grand prix », ce qui aurait dû me mettre en garde ! Je n’ai rien contre ces dames mais il existe un certain fossé entre les magazines féminins et la littérature, me semble-t-il.)
Je dirais de ce livre que ce n’est pas de la vraie littérature, que le style est clinquant, factice et tape-à-l’œil, que le sens de la psychologie est expédié à l’emporte-pièce et complètement boursoufflé (une mention spéciale pour l’éléphantesque Diego Rivera, dont le portrait m’a fait rire à maintes reprises). Visiblement, ce qui intéresse Claire Berest par-dessus tout est la vie conjugale de Frida Kahlo et les nombreuses infidélités de son mari, ce dont je me fous quant à moi comme de ma première chemise, surtout quand on sait que Frida Kahlo n’était pas fidèle non plus et que, finalement, si Diego et Frida sont célèbres c’est pour des œuvres plus intéressantes, plus durables et plus créatives que leurs scènes de ménage.
Ce livre ne va pas beaucoup plus loin que du journalisme people : il s’appesantit vulgairement sur les éléments les plus sensationnels et les clichés les plus ennuyeux et il laisse de côté les questions essentielles de la création picturale, de l’amour entre deux artistes, de l’idéal politique dans un contexte historique particulier.
Pour résumer, je dirais que ce roman n’a pas grand intérêt et que la personnalité, l’œuvre et le parcours de Frida Kahlo méritaient certainement beaucoup mieux !

Voici un des très rares extraits que j’ai apprécié – parce qu’il parle de peinture !

Un Extrait page 172

Quand elle peint son visage encore et encore et encore, c’est parce que ce paradoxe l’obsède : elle regarde dans le miroir ce visage qu’elle n’a jamais vraiment vu, puisque c’est lui-même qu’elle promène partout pour voir. Est-elle la seule à souffrir de ne pas voir directement son propre visage, et de savoir qu’il en sera toujours ainsi ? De n’en connaître que le reflet, c’est-à-dire l’image ? Frida est fascinée par le décalage qui s’opère entre la première fois que l’on voit quelqu’un et la perception que l’on en a quand il nous est devenu familier. L’écart est fantastique. Jamais on ne verra à nouveau cette personne comme la première fois, c’est terminé, c’est évanoui. Dessiner un visage, c’est dessiner du temps passé. Elle aimerait pouvoir peindre Diego comme la première fois qu’elle le vit. Pour garder cela, l’impossible instant présent. Les gens la prennent parfois un peu pour une idiote, ou une inculte. Ca lui va très bien. Elle a probablement lu plus de livres que la plupart de ces moqueurs, mais elle n’en a pas besoin pour peindre, ils ne lui sont d’aucun secours lorsqu’elle saisit un pinceau dans le gobelet en émail et part à l’assaut d’un nouveau visage. (…)

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La Vie est ailleurs de Milan Kundera

Couverture chez Folio

Dans le cadre de mon Printemps des Artistes de 2022, je vous propose ce roman de Kundera dont le personnage principal est un jeune poète tchèque, prénommé Jaromil, et qui nous est présenté comme un homme tout à fait odieux, narcissique, imbu de lui-même, arriviste et immoral.

Note pratique sur le livre

Première date de parution : (en Tchéquie) 1969 (en France) 1973.
Editeur : Folio
Nombre de pages : 463
Prix Médicis étranger 1973

Quatrième de Couverture

L’auteur avait tout d’abord pensé intituler ce roman L’âge lyrique. L’âge lyrique, selon Kundera, c’est la jeunesse, et ce roman est avant tout une épopée de l’adolescence ; épopée ironique qui corrode tendrement les valeurs tabous : l’Enfance, la Maternité, la Révolution et même – la Poésie. En effet, Jaromil est poète. C’est sa mère qui l’a fait poète et qui l’accompagne (immatériellement) jusqu’à ses lits d’amour et (matériellement) jusqu’à son lit de mort. Personnage ridicule et touchant, horrible et d’une innocence totale («l’innocence avec son sourire sanglant» !), Jaromil est en même temps un vrai poète. Il n’est pas salaud, il est Rimbaud. Rimbaud pris au piège de la révolution communiste, pris au piège d’une farce noire.

Mon avis très subjectif

On sent à travers ce roman que Milan Kundera a une très grande connaissance de la psychanalyse car son personnage de poète narcissique, Jaromil, semble être un cas d’école, un archétype assez saisissant (mais tout de même caricatural, je pense) qui pourrait servir d’objet d’étude pour un psy, par son rapport fusionnel avec sa mère abusive, sa jalousie maladive et morbide envers les femmes, son imagination lyrique et révolutionnaire, son ambition démesurée et son arrivisme forcené, sans aucun scrupule… et ce sont donc tous ses traits de caractère qui sont détaillés et analysés les uns après les autres, comme des petites facettes qui s’agrègent les unes aux autres et vont en s’aggravant puisque le portrait est de plus en plus repoussant et ignoble.
Kundera nous explique clairement au cours du roman que le personnage de Jaromil lui a été fortement inspiré par les modèles de Rimbaud, de Lermontov, de Maïakovski, de Hugo, et de tous les grands poètes lyriques qui se sont mis, un jour ou l’autre, au service d’une révolution, du communisme (plus exactement, qui se sont compromis avec un pouvoir dictatorial) et qui ont essayé de mélanger le rêve et la réalité, l’idéal et le pragmatisme.
J’avais déjà vu dans son Art du roman que Kundera déteste le lyrisme, le romantisme, le sentiment (qu’il soit synonyme de sentimentalité ou d’engagement sérieux), aussi ses romans ont tendance à être toujours ironiques, désabusés, sceptiques et on retrouve dans La Vie est ailleurs cet esprit de dérision, d’incrédulité et de causticité. On est donc ici face à un écrivain qui n’aime pas ses personnages et qui les décortique cruellement, sans leur épargner le moindre ridicule ou la description de leur moindre bassesse.
Du côté des nombreux points positifs : c’est un roman extrêmement brillant, intelligent, remarquablement construit, très cultivé, très freudien. Mais il défend des points de vue sur la poésie parfois discutables…
Et je me suis demandé si un personnage vraiment aussi avide de pouvoir, d’autorité et de gloire que ce méchant Jaromil ne se tournerait pas vers la direction d’un parti politique ou d’une milice quelconque plutôt que vers une activité aussi infortunée et décriée que la poésie…
Peut-être aussi que la haine de l’écrivain envers ses personnages est trop criante et immodérée… et que, pour une fois, il aurait pu instiller un tout petit peu plus de sentiment et de compassion…

Un Extrait page 320

La poésie est un territoire où toute affirmation devient vérité. Le poète a dit hier : La vie est vaine comme un pleur, il dit aujourd’hui : la vie est gaie comme le rire et à chaque fois il a raison. Il dit aujourd’hui ; tout s’achève et sombre dans le silence, il dira demain : rien ne s’achève et tout résonne éternellement et les deux sont vrais. Le poète n’a besoin de rien prouver ; la seule preuve réside dans l’intensité de son émotion.
Le génie du lyrisme est le génie de l’inexpérience. Le poète sait peu de choses du monde mais les mots qui jaillissent de lui forment de beaux assemblages qui sont définitifs comme le cristal ; le poète n’est pas un homme mûr et pourtant ses vers ont la maturité d’une prophétie devant laquelle il reste lui-même interdit.
(…)
L’immaturité du poète prête sans doute à rire mais elle a aussi de quoi nous émerveiller : il y a dans les paroles du poète une gouttelette qui a surgi du cœur et qui donne à ses vers l’éclat de la beauté. Mais cette gouttelette, il n’est nullement besoin d’une véritable expérience vécue pour la tirer du cœur du poète, nous pensons plutôt que le poète presse parfois son cœur à la façon d’une cuisinière pressant un citron sur la salade. (…)

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La Convocation d’Herta Müller

Dans le cadre des Feuilles allemandes organisées par Patrice et Eva du blog « Si on bouquinait un peu » et de Fabienne du blog « Livr’Escapades« , je vous propose une chronique sur la Convocation d’Herta Müller.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, une petite notice biographique sur Herta Müller s’impose :

Née en 1953 en Roumanie, dans une famille qui appartient à la minorité germanophone du pays, elle étudie les littératures allemande et roumaine. Ayant à subir la censure en Roumanie, et mal vue par la dictature de Ceaucescu, elle émigre en Allemagne en 1987. Son œuvre romanesque dénonce les violences et les injustices contre les plus faibles et les crimes des régimes dictatoriaux, avec un style réputé pour sa remarquable poésie et sa beauté un peu sèche. En Allemagne, Müller est considérée comme une écrivaine de « World Littérature », « Littérature Mondiale ».
Elle obtient le Prix Nobel de Littérature en 2009, devenant ainsi la douzième femme à recevoir cette distinction et le troisième écrivain de langue allemande, après Elfriede Jelinek et Günter Grass.

Note pratique sur le livre :

Première publication en Allemagne : 1997
Editeur : Folio
Traduit de l’allemand par Claire de Oliveira
Nombre de pages : 263.

Quatrième de Couverture :

« Je m’arrêtai en titubant, les jambes en coton, les mains lourdes. J’étais brûlante et gelée en même temps, je n’avais pas couru loin du tout, juste un bout de chemin, c’était seulement vers l’intérieur que j’avais parcouru la moitié de la terre. »

Roumanie, à la fin des années Ceausescu. Surprise en train d’envoyer un message vers l’Ouest, la narratrice est convoquée dans les bureaux de la Securitate. Jour après jour, les interrogatoires se succèdent, aussi absurdes qu’inquiétants. Où puiser la force de résister ? Auprès d’un mari qui boit pour se donner du courage ? Dans le souvenir de Lily, morte sous les balles ? Pour échapper à la folie paranoïaque, elle prend une décision. Demain, elle ne se rendra pas à la convocation…

Mon Humble Avis :

J’ai eu beaucoup de mal à avancer dans la lecture de ce roman car je me suis passablement ennuyée – un ennui de plus en plus envahissant au fur et à mesure que j’approchais de la fin.
Pourquoi me suis-je autant ennuyée ? Je vais tenter de l’expliquer. Déjà, les personnages n’ont aucun trait de caractère ou qualité susceptibles de titiller la curiosité du lecteur ou, seulement, d’accrocher son attention : aucun n’est vraiment sympathique, certains sont antipathiques mais ils restent épisodiques, la psychologie des uns et des autres n’est absolument pas creusée, je les ai ressentis comme des vagues pantins, et surtout l’héroïne-narratrice dont les motivations sont bien difficiles à comprendre. Ce que l’on comprend, c’est que cette héroïne et son amie Lilli sont prêtes à tout pour fuir à l’Ouest et échapper à la dictature mais leurs tentatives ne sont pas du tout réfléchies, ce sont des espèces d’élans impulsifs, improvisés, maladroits, et forcément voués à l’échec.

Une autre raison de mon ennui : l’importance excessive accordée à des petits détails qui ne jouent aucun rôle dans l’histoire et dont on se fiche complètement. Par exemple, une page entière est accordée à la description d’une dame qui mange des cerises dans le tramway tandis que la mort de l’un des personnages principaux ne prend que quelques lignes. Sans doute, la cerise possède une connotation révolutionnaire avérée (les cerises de la Commune) mais je ne suis pas certaine que l’écrivaine ait vraiment recherché ce symbolisme allusif et, même si c’est le cas, je ne vois pas ce que ça apporte. En tout cas, on est noyé sous des informations d’apparence futile, superflue, et on se demande leur raison d’être racontées et développées.

Troisième raison de mon ennui : On n’a pas l’impression de progresser dans un roman structuré, il n’y a pas de développement à partir d’une situation de départ clairement définie. Tout est déstructuré, sans chronologie. L’autrice raconte les choses pêle-mêle, comme une espèce de méli-mélo d’événements tous en vrac.

Je veux bien croire que ces éléments qui m’ont tellement ennuyée constituent précisément tout l’intérêt et toute la savoureuse originalité de La Convocation d’Herta Müller mais il faut croire que je suis réfractaire à la littérature excessivement audacieuse et/ou expérimentale.

J’ai cependant apprécié l’écriture très poétique d’Herta Müller, chaque phrase est ciselée d’une manière artistique, avec une recherche d’étrangeté, de beauté insolite. Elle sait parfaitement jongler avec le langage ! Mais, au bout d’un certain temps, la beauté de son style n’a plus suffi à me captiver. Et il m’a même semblé à un moment que la multiplication un peu artificielle des tours de force stylistiques finissaient par nuire à la narration, en nous perdant dans trop de digressions !

Mon jugement a peut-être l’air trop dur – surtout vis-à-vis d’une lauréate du Prix Nobel au talent mondialement reconnu – mais je préfère dire sincèrement mon avis, ce qui n’enlève, bien sûr, rien au talent très respectable de cette écrivaine et à l’importance de son œuvre.

Un Extrait page 231

J’aimerais bien savoir combien de gens ont déjà été convoqués dans notre immeuble et les magasins d’en bas, à l’usine et dans la ville entière. Car enfin il doit tous les jours se passer quelque chose chez Albu, derrière chaque porte du couloir. L’homme à la serviette qui s’est précipité pour acheter de l’aspirine, je ne le vois pas dans la voiture. Peut-être a-t-il raté le tramway ou l’a-t-il trouvé trop bondé. S’il a le temps, il peut attendre le suivant. Une femme s’est assise à côté de moi, son postérieur est plus large que le siège, d’autant qu’elle a les jambes écartées et un cabas entre elles. Sa cuisse frotte contre la mienne, la femme fouille dans le cabas et en tire un cornet de papier journal plein de cloques rouges et ramollies. Elle se prend une poignée de cerises dans le cornet, tiens, des cerises justement. Elle crache les noyaux dans son autre main. Elle ne prend pas son temps, ne les suce pas soigneusement, il reste de la chair sur tous les noyaux. Qu’a-t-elle à se presser ainsi, personne ne va lui manger sa part de cerises, après tout. A-t-elle déjà été convoquée ou le sera-t-elle un jour ?

L’histoire d’un Allemand de l’Est de Maxim Leo

J’ai lu ce livre dans le cadre du défi des Feuilles Allemandes du blog de Patrice et Eva « Et si on bouquinait un peu » que je vous invite à découvrir.
C’est d’ailleurs sur ce même blogue que j’avais entendu parler de l’Histoire d’un Allemand de l’Est en 2019 et que ma curiosité avait été piquée ; la boucle est donc en quelque sorte bouclée !

Ce livre n’est pas un roman, il s’agit d’un récit familial précisément documenté, à partir des journaux intimes des protagonistes ou de leurs interviews orales, dans un souci de reconstitution historique. Le livre est d’ailleurs abondamment illustré de photos des différents personnages aux époques successives de leur vie, comme pour rappeler au lecteur qu’il se trouve bien dans une histoire réelle, que rien n’est inventé, que tout est vérifiable.
Maxim Leo, né en 1970 à Berlin-Est, avait 19 ans quand le Mur de Berlin s’est effondré et il éprouve le besoin de retracer le parcours et les espoirs de sa famille depuis les années 1920-30, avec les deux grands-pères très engagés dans l’édification de la RDA après l’écroulement du nazisme, puis les parents politiquement divergents (la mère, membre du Parti Communiste mais désireuse de le voir évoluer ; le père, très critique vis-à-vis du régime, artiste d’avant-garde essayant de préserver son indépendance).
L’auteur nous montre l’ambivalence des opinions des uns et des autres, la manière dont chacun essayait de louvoyer avec le régime communiste, de rester fidèle à l’idéologie tout en sauvegardant de rares espaces de liberté. Même les réactions du régime semblent assez imprévisibles : parfois disproportionnées pour des broutilles ou au contraire très tolérantes pour des choses plus sérieuses, on se dit que les allemands de l’Est devaient avoir une vision assez imprécise de leur marge de liberté et on comprend pourquoi Wolf – le père de Maxim – ne cesse de tester les limites qui lui sont imposées, dans l’espoir de les faire craquer.
Si l’histoire des deux grands-pères m’a semblé intéressante, j’ai préféré celle des générations ultérieures, qui laisse davantage de place aux émotions de l’auteur et à ses souvenirs de jeunesse, avec des réflexions plus personnelles et moins purement documentaires.
L’écriture est efficace, assez neutre, sans beaucoup de recherche, mais assez plaisante.
J’ai trouvé cette lecture instructive, agréable, mais peut-être un peu trop cantonnée à la grande histoire. J’aurais parfois souhaité un peu plus de petites histoires ou de psychologie ou même de poésie …

Je conseillerais ce livre sans hésiter à un amateur de lectures historiques … Les autres ne seront pas forcément convaincus.

Extrait page 40 :

(…) Quand Anne me raconte tout cela, aujourd’hui, elle se met parfois à pleurer. Peut-être par rage d’avoir été si naïve, peut-être aussi par déception que cela n’ait pas fonctionné. Que cet Etat et ce parti qui lui ont pris tant d’énergie aient tout simplement disparu. Je crois que ma mère avait pour cet Etat une sorte d’amour adolescent et malheureux. Elle s’était enflammée, jeune fille, pour la RDA, et il lui avait fallu toute une vie pour s’en détacher. Il m’est difficile de comprendre tout cela, d’admettre que ma mère, cette femme intelligente et réservée, porte encore le deuil de ce premier grand amour vingt ans après la fin de la RDA. A quelle profondeur tout cela doit-il être encore enraciné en elle, cet espoir, cette volonté inconditionnelle d’être du combat pour libérer le monde du mal ! (…)

L’Histoire d’un Allemand de l’Est de Maxim Leo est paru chez Actes Sud en 2010, dans une traduction d’Olivier Mannoni.

La Musique d’Une Vie, d’Andreï Makine

J’ai voulu lire ce roman d’Andreï Makine pour le défi de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, et puis je me suis rendu compte que cet auteur est français depuis bien longtemps (1996), lui qui a reçu le Prix Goncourt en 1995 et qui a été élu à l’Académie Française en 2016.
D’un autre côté, cette histoire a pour cadre l’Union Soviétique de Staline et porte sur l’histoire et le peuple russes un regard très familier et solidaire, fraternel.
Je laisse donc à Eva, Patrice et Goran le soin de décider si La Musique d’une Vie peut participer au défi …

Voici la Quatrième de couverture :

Au cœur de la tempête, dans l’immensité blanche de l’Oural, des voyageurs transis attendent un train qui ne vient pas. Alors que s’étire cette nuit sans fin, un vieux pianiste remonte le fil de son histoire, des prémisses d’une grande carrière au traumatisme de la guerre.
Guidés par une musique intérieure, les souvenirs d’Alexeï nous révèlent la force indomptable de l’esprit russe.

Le début de l’Histoire :

Dans une gare, la nuit, le narrateur rencontre un homme déjà assez âgé, un pianiste, qui lui raconte son histoire. Dans sa jeunesse, pendant les années 30, il était promis à un brillant avenir de concertiste mais la répression stalinienne a fait dévier son destin d’une manière bien différente. Il a dû se cacher pour échapper à une arrestation. Puis, au moment de la guerre, il a usurpé l’identité d’un soldat mort et a endossé ce destin militaire avec courage. Il était contraint d’oublier son passé, la musique, sa famille – autant d’éléments qui auraient pu trahir sa vraie identité et l’envoyer pour longtemps au goulag. Il s’est habitué aux horreurs de la guerre, a appris à ne pas trop s’attacher aux êtres et aux choses. (…)

Mon Avis :

C’est un livre très dur, réaliste, mais que l’écriture ciselée et poétique rend malgré tout très agréable. Dans ce roman, les paysages sont hostiles, le pouvoir politique est implacable, et les êtres humains sont marqués par l’égoïsme et la froideur. Le personnage principal du vieux pianiste a renoncé à être lui-même pour survivre, s’est renié lui-même en tournant le dos à son talent, et on ne peut s’empêcher de penser que sa vie est absurde, en tout point opposée à celle qu’il devrait mener normalement. C’est bien sûr le Cours de l’Histoire – la terreur stalinienne, puis la deuxième guerre mondiale – qui a broyé cet homme, sa carrière et sa vie affective. Mais cette histoire tragique nous est contée sans aucun pathos, et même avec une douceur d’autant plus poignante.
Un beau et grand roman, que je conseille chaudement !

***

Extrait page 48 :

Alexeï quittait l’allée principale pour prendre un raccourci quand soudain se détacha d’une rangée d’arbres une silhouette qu’il reconnut tout de suite : leur voisin, un retraité qu’on voyait souvent assis dans la cour, penché sur un échiquier. A présent, il avançait d’un pas pressé et bizarrement mécanique, venait droit à sa rencontre et, pourtant, semblait ne pas le remarquer. Alexeï s’apprêtait déjà à le saluer, à lui serrer la main, mais l’homme sans le regarder, passa outre. C’est au tout dernier instant de cette rencontre manquée que les lèvres du vieillard bougèrent légèrement. Tout bas, mais très distinctement, il souffla : « Ne rentrez pas chez vous. » Et il marcha plus vite, tourna dans une étroite allée transversale. (…)

Pas pleurer, le roman de Lydie Salvayre

Salvayre_Pas-pleurer
Ces six derniers mois j’ai lu trois romans de Lydie Salvayre : La Puissance des Mouches, que je n’ai pas chroniqué parce que ce livre m’avait impressionnée et « laissée sans voix », La compagnie des spectres, que je n’avais pas chroniqué non plus car j’attendais d’avoir en quelque sorte « digéré » la forte impression laissée par cette lecture, et enfin Pas Pleurer, que j’ai terminé il y a près de trois semaines et que je n’étais pas loin de renoncer à chroniquer parce qu’il me semblait que tout avait déjà été dit sur ce livre et que je ne ferais que répéter ce qui avait été dit cent fois sur d’autres blogs ou sites de critiques.
Mais bon, comme j’aime vraiment beaucoup les œuvres de Lydie Salvayre, je ne laisserai pas passer une troisième fois l’occasion de commenter un de ses romans.

L’histoire est loin d’être simple, mais voici le point de départ : la narratrice, Lidia, d’origine espagnole, fait une sorte d’enquête sur ses origines, ce qui l’amène à écouter attentivement les récits que sa mère, Montse, fait dans une sorte de langue étrange entre le français et l’espagnol que Lidia appelle le « fragnol ». Dans ces récits, elle se remémore l’été 1936, alors qu’elle avait quinze ans, que le vent de la liberté et de la révolution soufflait sur l’Espagne, et qu’elle était en train de vivre la plus intense et la plus belle période de sa vie. Lidia, parallèlement, s’intéresse à l’œuvre de Bernanos, et particulièrement à ce qu’il écrivait au sujet des horreurs commises pendant la Guerre d’Espagne dans son livre Les grands cimetières sous la lune.

J’avoue que je ne suis pas, habituellement, passionnée par les romans où le cadre historique est très marqué, et d’autant moins quand il s’agit d’une période historique dont je ne connais pas grand chose (avant de lire ce roman, la Guerre d’Espagne se résumait à deux lignes dans mon esprit). Ceci dit, le fait de me sentir immergée dans cette période de l’histoire, où les idéaux étaient placés très hauts, et où le courage n’était pas un vain mot, est loin d’avoir été désagréable. Ce que j’ai appris grâce à ce livre, c’est l’existence du conflit très fort entre les anarchistes (libertaires) et les communistes (staliniens) au début de la Guerre d’Espagne, et la manière dont les uns et les autres essayaient de manœuvrer pour se gagner les bonnes grâces de la population.
J’ai retrouvé dans Pas pleurer cette forte expression de haine du fascisme que j’avais déjà rencontrée dans La Compagnie des Spectres, et qui, malgré son côté répétitif et parfois outrancier, n’en est pas moins sympathique et respectable, donnant vraiment l’impression d’une haine viscérale, s’exprimant avec ardeur et jubilation.
Il m’a semblé que les trois phases émotionnelles traversées par Montse en cet été 1936 (la candeur, la passion et la résignation) étaient décrites et rendues avec une grande justesse, et que les états transitoires d’une émotion à l’autre étaient vraiment réalistes bien qu’assez rapides.
J’ai été un peu gênée par les nombreux dialogues en espagnol – que je n’ai pas le bonheur de comprendre – et j’ai eu plusieurs fois l’impression frustrante de passer à côté de détails importants. Mais c’est ma seule petite réserve concernant ce roman, que j’ai trouvé pour le reste excellent, sans temps mort, et avec des personnages plein de fougue et d’élan.

Pas pleurer était paru aux éditions du Seuil, et a reçu le prix Goncourt en 2014.

Une trop bruyante solitude, un roman de Bohumil Hrabal

Une_trop_bruyante_solitudeCe roman tchèque, qui date de 1976,est une œuvre importante de la littérature dissidente par rapport au communisme, et dénonce la destruction de la culture organisée par le régime socialiste tchèque des années 70.
J’ai été amenée à me procurer ce livre grâce à une discussion avec Sibylline, du site Lecture/Ecriture, à la suite de mon article très négatif sur Le liseur du 6h27 de Jean-Paul Didierlaurent : elle m’a en effet conseillé de lire Une trop bruyante solitude – qui a visiblement beaucoup inspiré l’écrivain français – en me disant que le livre de Hrabal se situait à « un tout autre niveau », ce que je peux confirmer ici.
Le résumé que je pourrais faire d’une trop bruyante solitude ressemble comme deux gouttes d’eau à celui que j’avais fait du liseur du 6h27 : Hanta est un employé au pilon : il est payé pour détruire les livres. Il est seul face à la monstrueuse machine qui broie même les rats et les souris, mais doit quand même faire face aux récriminations d’un chef hargneux qui trouve qu’il ne travaille pas assez vite. Comme le héros de Didierlaurent, il cherche à sauver une partie des livres qu’il est payé pour détruire.
Mais les différences entre les deux ouvrages sont significatives et intéressantes :
Le héros de Didierlaurent détruisait des livres parce qu’ils étaient invendus (et donc, souvent, mauvais) alors que le héros de Hrabal détruit des livres qui ont été censurés par le régime politique communiste, et le plus souvent des classiques de la philosophie (et donc, le plus souvent, des chefs d’œuvre ou en tout cas des livres intéressants), ce qui fait bien sûr tout l’intérêt pour Hanta d’essayer de sauver ces livres, et donne de très belles pages sur la puissance et l’universalité de la littérature. Alors que, dans le Liseur du 6h27, on ne voyait pas bien l’intérêt pour le héros de sauver quelques pages de mauvais livres.
Une autre différence entre les deux romans : Hanta cache les livres qu’il sauve au dessus de son lit et, littéralement envahi par eux, craint de se faire écraser par une éventuelle chute de ce lourd butin – ce qui est une assez belle image. Chez Didierlaurent, le héros se contente de lire les pages qu’il sauve de la broyeuse tous les matins dans le RER – sans qu’il y ait vraiment d’impact sur sa propre vie, ou en tout cas ça ne prend pas les proportions d’Une trop bruyante solitude.
La scatologie – très présente dans les deux ouvrages – m’a, je dois le dire, franchement rebutée de la même manière dans les deux cas, même si celle de Didierlaurent est un peu plus édulcorée puisqu’il essaye de la faire passer avec de l’humour, alors que celle de Hrabal est plus sérieuse, plus cruelle, et fait une plus forte et plus durable impression sur le lecteur. Néanmoins, ce n’est vraiment pas quelque chose qui m’a plu.
Différence notable : Le livre de Hrabal ne comporte pas d’histoire d’amour romantique, et il finit très mal. Tandis que, chez Didierlaurent, tout finit bien, par une histoire d’amour un peu cousue de fil blanc, à laquelle on ne croit pas vraiment.

J’ai pris un certain plaisir à lire le livre de Hrabal, que j’ai trouvé bien écrit, doté d’une histoire assez puissante, avec même des côtés oniriques qui emportent le lecteur vers des éléments symboliques intéressants et dérangeants.
Je me serais simplement bien passée des chapitres scatologiques …

George Orwell : La ferme des animaux

animaux_OrwellDans la ferme de Mr Jones, les animaux préparent une révolution : le cochon Sage l’Ancien leur a en effet ouvert les yeux sur la vie atroce que les hommes font mener aux animaux domestiques. Mais Sage l’Ancien meurt, et la révolution est désormais dirigée par les deux cochons Boule de Neige et Napoléon. Bientôt – bien plus vite que prévu – la révolution triomphe : Mr Jones et les autres deux-pattes de la ferme sont jetés dehors.
Les animaux peuvent dès lors vivre selon les principes de l’Animalisme, qui suppose une égalité complète entre tous les animaux et un refus du mode de vie des humains.
Mais cette belle harmonie de départ est vite compromise par la rivalité qui existe entre Boule de Neige, un théoricien utopiste, et Napoléon, au tempérament plus dur et plus dominateur.
Bien sûr, Napoléon l’emporte et instaure rapidement la dictature.
Les premiers grands principes énoncés au moment de la révolution sont tous bafoués et pervertis et la dictature devient de plus en plus impitoyable.
Les cochons profitent du fait qu’ils sont les plus intelligents et les plus lettrés pour manipuler et tromper les autres.
Les animaux de la ferme souffrent mais ils ne se souviennent pas très bien s’ils souffraient moins ou davantage sous le régime de Jones, alors ils subissent, persuadés par ailleurs de vivre libres et égaux même s’ils travaillent dur et ont souvent faim.

Ce livre est une fable saisissante sur la manière inéluctable et quasiment systématique dont toutes les révolutions communistes dégénèrent.
On pense évidemment à Staline et à Trotski en lisant les nombreux passages où le cochon Napoléon incrimine « le traître Boule de Neige » chaque fois que quelque chose marche mal à la ferme, ce qui est aussi cocasse que sinistre.
Je dirais que La ferme des animaux (écrit en 1945) est un aussi grand livre que 1984 (écrit en 1948) sur le sujet du totalitarisme, mais il y a dans La ferme des animaux beaucoup de passages très poignants, alors que 1984 m’avait laissé l’impression d’un livre assez froid.