La mort n’est jamais comme, de Claude Ber

J’ai choisi de ne pas écrire de note de lecture sur ce livre et de retranscrire plutôt les notes de l’éditeur, la biographie de la poète et un extrait du recueil, qui me semblent suffisamment parlants.

Note de l’éditeur :

A l’origine de La mort n’est jamais comme, un drame : celui de voir un être que l’on aime, une compagne, basculer dans la folie et n’en jamais revenir. Le livre, qui parait pour la première fois en 2003, ferait presque oublier ce drame tant il est puissant, vital, organique. Mais les maisons qui portent les couleurs de ce texte – Léo Sheer puis l’Amandier – baissent pavillon, le laissant orphelin d’éditeur. La mort donc, et puis la vie qui lui dame le pion puisque nous faisons renaître ce livre, le goût de ce texte inclassable chevillé au corps. Pourquoi ? Parce que l’écriture, portée à ce niveau d’incandescence, déplace les frontières des genres. Parce que le délire, si bien maîtrisé, ouvre une porte qui ne se refermera plus. Parce qu’il est urgent de vouer la rage du texte au courage de vivre. Un livre majeur des vingt dernières années enfin réédité.

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Claude Ber est née à Nice en 1948, dans une famille de résistants qui lui apprend très tôt à dire non. Agrégée de lettres, elle se tourne vers l’enseignement et occupe d’importantes fonctions académiques et nationales. Cela ne l’empêche pas de mener à bien une oeuvre littéraire qui accorde une place majeure à la poésie. En 2004, la première édition de La mort n’est jamais comme obtient le Prix international de poésie francophone Yvan-Goll. Après un passage aux éditions de l’Amandier, où elle dirigeait une collection, elle a choisi de confier sa poésie à Bruno Doucey.

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le momort

j’ai tant mâché ta mort dans mes mots que je radote de mot en mort de mort en mot
le momort – le mortmot – le mormort – le motmot – le motmort et ce bégaiement
je le dédie à nos jeux pour que tu joues encore
ou que le jeu de la parole fasse chiffre magique sur ta bouche muette

tu ne prononces plus le mot mort
c’est la mort qui te prononce
et dit ton corps pour moi à présent inconcevable
comme si dire
( que tes yeux ne veillent plus intacts sous tes paupières )
( que se défait ton regard en pourriture)
comme si dire
( que peut exister cette stupéfaction d’une charogne
de main à la place de ta main)
était aussi absurde que de marmonner
des motsmorts – des mortsmots – desmomos – desmomors

La mort fait de la langue entière un charabia
quand ne sont plus imaginées mort et folie
quand elles sont
se rêve au cauchemar une langue capable de couvrir de
fleurs le désert de la folie et de la mort comme
les pauvres rêvent de gagner au loto
le momort se défait et pourrit dans ma bouche
lemomort – lemomor – lemomo – leormo – lemoor
décortiqué lettre à lettre surgirait-il à l’or de la mandorle
désossée de ses restes résurrection et renaissance ?

(…)

Un poème de Claude Ber sur les passants

couleurs-femmesJ’ai trouvé ce poème dans l’anthologie Couleurs Femmes sous-titré Poèmes de 57 femmes, publié chez Le Castor Astral et Le nouvel Athanor dans les années 2010.
Ce poème est à rapprocher – si on le souhaite – de mes articles précédemment écrits à propos de la poésie sur le thème de la passante, sauf qu’il s’agit ici du thème des passants (sans sexe bien défini) et que Claude Ber nous offre une vision beaucoup plus contemporaine et, en même temps, très descriptive.
Claude Ber est née en 1948 à Nice. Elle a publié une dizaine d’ouvrages depuis Lieux des épars (Gallimard). Ses derniers livres parus sont La mort n’est jamais comme (Prix international de poésie Ivan Goll), L’Inachevé de soi (L’Amandier) Vues de vaches (L’Amourier).

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Passants pensifs. Penchés. Le long des rues, des trottoirs, leur pas pressé sous l’averse. Leur silhouette, une onomatopée inconnue. Leur ombre, une écriture effacée. Parapluies repliés sous le coude. Poignets menottés de sacs plastique. Leur histoire emportée par l’histoire, coques d’huîtres déblayées d’un revers de coude. Dans l’odeur d’iode et de bruine quelques égratignures de lointain entre les façades. Des lettres d’enseignes tremblées aux ressauts d’un bus. Un vertige dans le gaspillage de l’attention. Son accroche sans tri. Dans l’inconséquence. Le bouillon cérébral. Passants vacillant sous l’orage. Dans le gris d’une lumière chiche glissée entre leurs doigts et qui les laisse pendus à son absence. Passants qui serrent leurs écharpes, rabattent leurs capuches. Multipliés de leurs doubles aux contours flous pour une moindre solitude. Le cou rentré entre les omoplates, genoux osseux sous le pantalon mouillé. Dont la connaissance de la pluie est entière dans ce coin de tissu humide collé aux cuisses. L’eau gèle une pincée de froid à la pointe des chaussures. Passants. Plantes de pieds lourdes de marches d’escalier, d’allées glissantes, de passages cloutés, de pentes de parkings descendues en pliant les jambes. Mains attardées au vent. Et l’empreinte de leurs semelles à côté de celles des moineaux.

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