Un extrait du Plâtrier siffleur de Christian Bobin


Le Plâtrier siffleur est un très mince recueil (15 pages) publié en 2018 chez Poésis éditeur.
Christian Bobin y défend des valeurs de frugalité, de pauvreté, d’humanité, contre les valeurs contemporaines de technicité, d’abondance, de consumérisme.
Bien que je n’adhère pas complètement à ces idées j’ai trouvé ce petit livre très joli, et on retrouve toujours avec joie l’écriture de ce poète.

Extrait page 5

Je ne pense pas que la nature connaisse la solitude terrible dans laquelle nous pouvons nous trouver. Je suis parfois soufflé par la conversation incessante du pré qui fait face à la fenêtre devant laquelle j’écris. Je regarde, je n’entends rien, la fenêtre est fermée, et quand bien même serait-elle ouverte, aucune rumeur ne me parviendrait, mais je vois très bien l’agitation des brins. Ils sont comme huilés par la lumière. Si j’avais le talent de regarder à fond – un talent qui me manque trop souvent -, je verrais, parce que je le sens, que chaque brin est différent du brin voisin. Ils sont sans arrêt pris dans un événement. Dans l’événement de la brise, de la pluie, dans l’événement des lumières qui vont, qui viennent, qui s’affairent on ne sait trop à quoi, du jour qui s’en va, du froid qui remonte de la terre. Est-ce qu’il y aura encore un autre jour ? Le pré est rempli de mille questions qui sont sans impatience d’une réponse. (…)

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Des poèmes de Christian Bobin

bobin_enchantement
J’ai trouvé ces trois poèmes en prose dans le recueil de Christian Bobin L’enchantement simple et plus précisément dans le recueil Le Colporteur qui a été publié initialement chez Fata Morgana en 1990 (si j’en crois la couverture de mon livre).
J’ai choisi ces poèmes d’abord parce qu’ils sont suffisamment courts pour que je les recopie ici in extenso, mais aussi parce qu’ils ont pour sujet la lecture et que c’est un sujet qui me semble assez original en poésie, et très passionnant.

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Les mots traversent l’éther de la page. A peine veut-on les saisir, entre deux doigts de fée, qu’ils meurent et renaissent plus loin : comme à ce jeu, vous en souvenez-vous, où il est question d’un bois, et où demande est faite au loup de signaler sa présence. Semblablement, le lecteur y est lorsque l’auteur n’y est plus, tous deux se cherchant en vain dans la forêt de Langue d’Or.

Lire. Déplier l’échelle qui est dans l’âme, dont les degrés se perdent de vue, vers le haut comme vers le bas.

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Le visage du lecteur est plus nu que l’air et son corps est souple, délivré de l’étroitesse d’agir. Allongé, bras et jambes négligemment appuyés sur plusieurs continents, il compte les étoiles dans le blanc orageux de la page. Plus il s’approche de son rêve, plus le silence gagne sur lui.

Cérémonie du simple, exercice de la patience. Lire est un chemin, parmi tant d’autres. Croître en clarté, voilà le but.

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La vie passe au-dehors et sa vitesse est celle de la lumière. Les deux mains sur un globe de papier transparent, contemplant les flocons d’encre noire qui tombent à l’intérieur, il épouse la vitesse plus considérable encore de la lenteur. Il regarde impassible les blocs de temps pur, venus d’un ciel sans profondeur : Eloge de l’immobile. Supplique du muet.

Les noms possibles du lecteur : Méditant par grand froid. Mâche-le-vent. Creuse-l’azur. Songe-blanc. Passeur. Hirondelle du ras de la page.

Mozart et la pluie de Christian Bobin

bobin_presence Mozart et la pluie est un court recueil de poèmes en prose, que l’on peut trouver dans le livre La présence pure publiée chez Poésie/Gallimard.
J’ai choisi quatre de ces poèmes.

 

 » Quelqu’un qui a vu quelque chose  » : c’est ainsi que l’on pourrait désigner aussi bien les saints que les génies. Le plus délicat est ensuite de s’accorder sur ce qui a été « vu ». Thérèse d’Avila donne à son éblouissement un nom qui a la vertu de faire crier les sots et les doctes :  » Dieu « . Quant à Mozart, s’il est difficile de dire ce que précisément il a vu, il s’agit assurément d’une chose qui engendre puissance, gaieté et compassion.

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Pour perdre une chose, encore faut-il auparavant l’avoir possédée. Nous n’avons jamais rien eu à nous dans cette vie, jamais rien eu à perdre, rien d’autre à faire que chanter, chanter avec la gorge, le ventre, le crâne, le cœur, l’esprit, avec toute la poussière de nos âmes amoureuses.

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Depuis la toute légère enfance je suis en pourparlers avec moi-même, je mène de moi à moi un entretien que le monde s’évertue à interrompre. Pour continuer à me parler, j’ai commencé d’écrire. Ce qui se dit en moi n’est pas dans mes livres. Les livres sont un contre-bruit au bruit du monde. Ce qui se dit en moi est confié au silence, n’est rien que du silence. Les livres frôlent ce silence. Ils ne le touchent pas, ils le frôlent. Les livres sont presque aussi intéressants que le silence. Ecrire est presque aussi passionnant que ne rien faire et attendre les premières gouttes de pluie dans les concertos pour piano de Mozart.

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Ce que nous appelons « moi » est un costume d’arlequin composé d’histoires rapportées, d’étoffes empruntées. C’est un vêtement pauvre, mal cousu. Parfois il se déchire et va dans la folie – et quand il tient, c’est toujours par miracle. Nous ne sommes soudain faits d’une seule pièce que par la chance d’une voix qui nous appelle en nous aimant. Nommer d’amour fait venir l’unique au monde.

Un beau poème de Christian Bobin

Je voudrais parfois entrer dans une maison au hasard,
m’asseoir dans la cuisine et demander aux habitants
de quoi ils ont peur, ce qu’ils espèrent
et s’ils comprennent quelque chose à notre présence commune sur terre.
On m’a assez dressé pour que je retienne cet élan
qui pourtant me semble le plus naturel du monde.

Christian Bobin

J’ai trouvé ce poème sur le blog arbrealettres, où il avait paru en avril 2012.