X fois la nuit de Patricia Castex-Menier

J’aime beaucoup la poésie de Patricia Castex Menier (née en 1956 à Paris), que j’avais pu découvrir grâce à la revue poétique A l’Index, et à laquelle j’avais déjà consacré un petit article.
Récemment, j’ai acheté deux de ses recueils de poèmes, en particulier X fois la nuit, un de ses recueils les plus réputés, qui date de 2006 et a obtenu la Bourse Poncetton de la Société des Gens de Lettres – un livre nocturne qui se divise en quatre parties : la nuit à soi, la nuit du chant, la nuit des autres, la nuit du lieu. Quatre facettes d’une même réalité, teintée parfois de mythologie ou d’histoire antique, et réflexion sur l’ambivalence des ténèbres.
Je vous propose quelques poèmes.

***

A
quatre heures

coupée
en deux,

elle
est un fruit

dont
on voit l’intérieur,

l’insomnie
comme un noyau.

***

On
dit qu’elle date
d’avant le monde,

précéderait
les dieux.

Mais
a-t-il
jamais fait jour,

ont-ils
vraiment compté ?

***

Est-ce
par ambition

qu’elle
s’empara
des yeux d’Homère ?

Emblème
en tout cas bien trouvé,

pour
durer jusqu’à nous.

***

L’aurore
au moins serait son petit
mené à terme.

Mais
elle beugle déjà,

c’est
l’incendie
dont elle accouche :

les
missiles ont éventré
sans sommation

les
grandes étables du ciel.

***

X fois la nuit a été publié en 2006 par Cheyne éditeur. Vous pouvez le commander en librairie.

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Deux poèmes d’Ito Naga

Ces deux poèmes sont extraits du recueil Iro mo ka mo, la couleur et le parfum paru chez Cheyne éditeur en 2010 dans la collection Grands Fonds.

Ito Naga est astrophysicien. Il a travaillé à la NASA et à l’agence spatiale européenne. (Source : Note de l’éditeur)

***

Elle était restée interdite. Le professeur lui avait posé une question : « Pouvez-vous préciser votre pensée ? » et non, elle ne pouvait pas. Elle avait compris quelque chose qu’elle ne pouvait exprimer avec des mots.

Cette chose qu’elle avait comprise était devenue personnelle. Les mots ne collaient plus dessus comme la neige ne colle pas sur certains matériaux.

Pourtant cette chose s’était révélée précisément sous l’effet des mots. C’est donc de cette étrange salade qu’émerge notre compréhension du monde ?

Peut-être en lisant ce qui précède comprenez-vous mieux qu’avec les explications que je pourrais donner.

Je croyais que, pour les Japonais, appuyer le poing sur la tempe droite puis ouvrir brusquement la main signifiait « avoir une idée lumineuse » mais pas du tout. Cela signifie « Quel idiot (kuru kuru pa) ! ».

C’est à toi qu’on a fait ce geste ?

***

« Cinq minutes suffisent au Japonais pour se préparer à un long voyage » écrivait Lofcadio Hearn « et son bagage tiendrait dans un mouchoir ». Un siècle plus tard, le Japonais assis à côté de moi dans l’avion part en Espagne avec pour tout bagage un petit sac de cuir.

Ils n’aiment pas faire de stocks, ni voir la poussière s’accumuler sur les choses. Certains utilisent un simple morceau de tissu carré pour faire un sac (furoshiki) qu’ils replient ensuite dans leur poche.

De quelqu’un qui exagère, on dit qu’il « étale son furoshiki ». Comme s’il voulait donner l’impression qu’il contient beaucoup de choses.

Mon voisin dans l’avion parle un peu français, mais les liaisons lui font peur. Dire « C’est-un-enfant » lui fait peur. De petites paniques dont il rit lui-même.

Pour décrire là où il habite, il dit seulement que l’air y est pur.

Pour indiquer qu’il fait beau, ils disent que le ciel est haut.

***

Quelques poèmes de Mélanie Leblanc


Ces quelques poèmes proviennent du recueil Des Falaises, publié en 2016 par Cheyne éditeur.
Variations sur le thème des falaises, concrètes ou métaphoriques.
Mélanie Leblanc (née en 1980) vit en Normandie, où elle est enseignante.

***

bouche ouverte
en plein vent

manger la mer
l’air
la lumière

***

de jour les falaises
de nuit les étoiles

espace et temps
interrogent

de cette question ne pas sortir
l’habiter toujours plus

***

puiser la force
dans la falaise

la regarder en face

s’appuyer
sur la peur même

***

s’enfoncer
peser
faire corps avec la falaise

passer par le lourd
pour trouver son léger

***

nos os
viendront s’ajouter
aux os du passé

nous rejoindrons
le grand corps de la terre
pour de nouvelles falaises

***

pieds dans la falaise
tête dans le ciel

se remettre
à l’endroit

***