L’annulaire de Yôko Ogawa

couverture chez Actes Sud

Quatrième de Couverture :

Le Point de Vue des Editeurs

A la suite d’un léger accident de travail, la narratrice de ce récit a quitté son usine et trouvé un emploi d’assistante et réceptionniste auprès de M. Deshimaru, directeur d’un laboratoire de spécimen. Dans ce lieu étrange, ancien foyer de jeunes filles pratiquement désert, elle reçoit la clientèle avant que M. Deshimaru, en véritable maître de taxidermie, recueille, analyse et enferme à jamais les blessures et les souvenirs de ceux qui désirent échapper à leur mémoire. Sans vraiment comprendre ce qui se joue sous ses yeux, la jeune fille tombe peu à peu sous la coupe de cet homme…
Avec ce récit – assurément l’un de ses plus fascinants -, Yôko Ogawa pénètre davantage encore dans le territoire de l’envoûtement et de l’étrange, et révèle, au cœur du suspense, l’empreinte d’une douleur qui va jusqu’au fétichisme.

Mon Humble Avis :

J’ai recopié la quatrième de couverture car je suis tout à fait d’accord avec cette analyse : ce livre est absolument fascinant de bout en bout et nous plonge dans un univers à mi-chemin entre nos vies quotidiennes « normales » et le fantastique le plus bizarre et le plus déroutant. Sans cesse, dans ce livre, nous oscillons sur cette ligne de crête et les frontières de la normalité se brouillent, tout finit par devenir inquiétant et déstabilisant.
Il est difficile de ne pas voir un aspect fortement symbolique lorsque l’héroïne de cette histoire perd un petit morceau de son annulaire au cours d’un accident de travail dans son usine de boissons gazeuses. L’annulaire nous évoque le mariage, les relations de couple, et la perte d’un morceau de ce doigt précis pourrait nous faire penser à des souffrances amoureuses ou à des difficultés pour l’héroïne à s’engager auprès d’un homme. Et la suite de l’histoire, la rencontre étrange avec M. Deshimaru et leurs relations de dépendance et d’emprise semblent bien confirmer cette interprétation.
Mais, en même temps, le livre dépasse largement une interprétation mécaniquement symbolique : nous naviguons plutôt, dans ce roman, dans une sorte de rêve éveillé, qui verse tantôt du côté du cauchemar, tantôt d’un certain réalisme et qui se joue des grilles de lecture trop logiques et des analogies trop systématiques.
Non seulement l’histoire nous parait étrange mais l’héroïne elle-même, la narratrice, nous semble avoir des réactions curieuses, une certaine apathie, un esprit soumis. Elle ne s’étonne de rien et son attirance pour M. Deshimaru nous parait inexplicable.
J’ai vraiment adoré ce livre, qui est selon moi un vrai chef d’œuvre, mais le lecteur doit accepter de se laisser déstabiliser et de ne pas tout comprendre !

Un Extrait page 33 :

Sur les murs de chaque côté se succédaient à intervalles réguliers robinets, pommes de douche et porte-savons. J’en ai compté quinze. Ils étaient tellement secs qu’ils évoquaient plus une décoration d’avant-garde qu’une installation de salle de bains.
Le carrelage bleu qui recouvrait toute la surface, plus ou moins foncé selon les endroits, formait quand on le regardait attentivement des motifs de papillon. C’était étonnant ces papillons dans une salle de bains, mais l’élégance de la couleur était telle que ce n’était pas du tout déplacé. Ils étaient posés un peu partout, sur la bouche d’évacuation des eaux, les parois de la baignoire, à côté de l’aérateur.
– Quel âge avez-vous ? m’a-t-il demandé soudain en s’arrêtant de rire.
– Vingt-et-un ans, ai-je répondu.
– Cela me tracasse depuis quelques temps, mais je trouve que vos chaussures ne sont pas assez sophistiquées pour votre âge.
J’ai regardé mes pieds qui pendaient à l’intérieur de la baignoire. Je portais des chaussures bon marché achetées au magasin du village à l’époque où je travaillais encore à l’usine de boissons gazeuses. Elles étaient en synthétique marron, à talons plats, et assez usées.
– Oui, vous avez raison, elles ne sont pas très élégantes.
(…)