Le Capitaine est parti déjeuner (…), de Charles Bukowski

J’avais déjà lu avec plaisir les poèmes de Bukowski mais j’appréhendais un peu de rentrer dans ses romans et autres ouvrages en prose, de crainte que son univers soit un peu trop cru et brutal pour moi.
C’est néanmoins avec curiosité et sans trop de craintes, que j’ai commencé Le capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau, déjà parce qu’il s’agit d’un journal intime, et surtout parce que l’auteur avait plus de soixante-dix ans au moment de sa rédaction.
C’est donc un Bukowski assagi, fatigué, et fréquemment atteint de problèmes de santé, que nous croisons dans ce récit, mais il ne manque pas de vigueur et de verve pour évoquer ses révoltes et ses dégoûts, lui qui se présente volontiers comme un misanthrope. Et, effectivement, peu de gens trouvent grâce à ses yeux.
Lui qui a longtemps souffert de la misère, qui a mis de longues années à accéder à la reconnaissance, il est maintenant un écrivain riche et célèbre, mais il ne semble pas dupe de cette notoriété, il n’en tire pas une excessive vanité et, restant philosophe, regarde tout cela avec détachement.
On prend plaisir à écouter ses coups de gueule et ses accès de mélancolie ou de lassitude.
Nous suivons Bukowski sur les hippodromes, où il passe ses journées à parier et surtout à observer la nature humaine, mais aussi, la nuit, chez lui, devant son ordinateur où il écrit avec passion pendant des heures d’affilée.
Son style est net et précis, souvent trivial, parfois cassant, mais j’apprécie ce langage direct et savoureux.

Voici un extrait page 147

Ce n’est que de retour à la maison que je refais mumuse avec la Grande Faucheuse. Mais juste un petit peu. Surtout pas d’excès en ce domaine. Non que la mort m’épouvante ou que j’en déplore l’inéluctabilité. Mais à trop la courtiser, on n’en retire aucun plaisir, comprenez-vous ? Alors, quand y penser ? Eh bien, pourquoi pas la nuit de mercredi prochain ? Ou pendant mon sommeil ? Et si j’attendais la gueule de bois carabinée ? Ou un accident de la route ? Quel sale boulot ! Mais faut quand même le faire. Car, une fois niée l’existence de Dieu, on peut sortir prendre l’air. Gonflé à bloc, la tête haute, prêt à affronter le monde extérieur. En définitive, ce n’est pas plus chiant que de remettre, chaque matin, ses chaussures. Mais supposons que je décède à l’improviste, je ne regretterais qu’une chose : ne plus pouvoir tartiner de la copie. Car écrire vaut mieux que boire. (…)

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L’intranquille de Gérard Garouste

garouste_intranquilleQuatrième de Couverture : Je suis le fils d’un salopard qui m’aimait. Mon père était un marchand de meubles qui récupéra les biens des Juifs déportés. Mot par mot, il m’a fallu démonter cette grande duperie que fut mon éducation. A vingt-huit ans, j’ai connu une première crise de délire, puis d’autres. Je fais des séjours réguliers en hôpital psychiatrique. Pas sûr que tout cela ait un rapport, mais l’enfance et la folie sont à mes trousses. Longtemps je n’ai été qu’une somme de questions. Aujourd’hui, j’ai soixante-trois ans, je ne suis pas un sage, je ne suis pas guéri, je suis peintre. Et je crois pouvoir transmettre ce que j’ai compris. G. G.

Mon avis : Ce livre est un témoignage qui m’a touchée par sa très grande sincérité mais aussi par son intelligence. Gérard Garouste est un des peintres français contemporains les plus célèbres. Après des débuts un peu incertains, il se fait connaître dans les années 80 en décorant la boîte de nuit Le Palace, ce qui fait immédiatement de lui un peintre à la mode. Des marchands d’art américains lancent sa carrière sur le plan international mais, assez vite, on lui reproche de ne pas fournir assez de tableaux – et pour cause : il connaît de fréquents accès de délire qui l’empêchent de peindre durant des périodes assez longues. Il est en effet maniaco-dépressif et L’Intranquille ne cache rien de la violence de ses crises, de ses moments de sadisme dans ces cas-là … en particulier contre sa femme Elisabeth dont on ne peut qu’admirer la constance et le dévouement.
Gérard Garouste est un peintre figuratif qui renoue avec la grande tradition de la peinture : il fabrique lui-même ses couleurs avec des recettes traditionnelles (pigments, huiles) et ses thèmes picturaux sont une sorte de dialogue avec les symboles et les récits bibliques. Il apprend même l’hébreu pour pouvoir lire les textes sacrés dans leur langue originelle, et consulte des rabbins pour l’éclairer sur telle ou telle interprétation d’un texte. Il a pensé se convertir au Judaïsme et célèbre plusieurs fêtes juives avec sa famille. Comment ne pas y voir la volonté d’un fils de réparer les erreurs d’un père antisémite ?

Je suis vraiment entrée de tout cœur dans ce beau récit, partageant souvent les sentiments de Gérard Garouste, admirant son énergie, sa combattivité et son esprit sans cesse en éveil.

Extrait page 125 :

Je vis dans un pays aux idées très arrêtées, accroché à son concept d’avant-garde. Je ne peux effectivement pas le représenter, je ne crois plus à ce mot, ni au mot « moderne » ou « original ». C’est devenu une recette, on s’installe dans l’originalité, on est acheté à Beaubourg et on rentre dans la nouvelle académie du XXè siècle, où le discours fait l’œuvre.
L’avant-garde au musée n’est plus une avant-garde ! La provocation n’est plus une provocation si elle est à la mode ! La France entretient pourtant cette idée comme une vieille mariée, parce qu’elle se flatte et se repent en même temps d’avoir abrité et méprisé les impressionnistes, une bande d’Indiens géniaux qui fréquentaient le même quartier, les mêmes cafés et s’échangeaient leurs toiles faute de les vendre. Comme toujours elle campe sur son histoire, et, d’une révolution pleine de sens, cent ans plus tôt, elle a fait un dogme.