Un poème de Cédric Demangeot

J’ai trouvé ce poème dans le numéro 100 de la revue Arpa, intitulé Un cent d’encre, qui avait paru en mars 2011, et que je relis assez souvent à cause de sa grande richesse, de sa diversité poétique, et de sa belle qualité.
J’aime ce poème pour son style assez brutal, assez net, et parce qu’il frappe juste dans mon esprit.

Une inquiétude

(marges 1999-2009)

La vie, c’est comme les poux. Ca gratte et ça rend fou. Comme les rats ça vous saute à la gorge et ça vous file la peste. Comme dans un cul de femme ça sent divinement la mort. On ne s’habitue pas. Si on s’habitue on est mort.

Les contusions qu’on se fait en naissant. Les bras qu’on se casse en grandissant. Bien avant qu’on ait commencé de comprendre de quoi il retourne, la tête part en plaques de plâtres – les tempes se délitent – etc. Les sensations finissent en télégraphe et la profondeur devient le vide.

C’est quoi ça – moi
– là – personne – jeté –
tête en bas dans le grand nulle part
– c’est insensé.

Ca commence mal et, en général, ça continue pire. Mais il y a de quoi rire.

Il y a de quoi – écrire. D’épais mauvais romans par dizaines.
Ou quelques vers – tendus à bloc & prêts à rompre
au premier souffle.

Traire la vision – jusqu’à la dernière goutte de sperme ou d’écriture.

La vision maigre, maigre. On voit ses os.

Un homme. Son épaule pend. Dans la rue. Son épaule gauche. Une rue verte et mauve – en pente violente – & son éclatement en dizaines de reflets contradictoires : les néons sur le bitume, les phares dans les vitrines, les visages dans les flaques, etc. Il se rappelle avoir voulu ouvrir son parapluie pour se protéger du fracas des corps et des voitures. Et après, après – il ne se souvient plus de rien.

Nous n’avons peut-être pas le même humour.

Les hommes sont mal compatibles.

Le monde est plein de morts-vivants – qu’il faut bien détester.

Comme il faut bien annihiler les nihilistes.

On trouve l’homme dans les marges. L’humanité est devenue marginale à l’espèce. L’excès d’humanité dans un homme est assimilable, en Occident aujourd’hui, à une forme de maladie mentale – qu’on isole, qu’on neutralise d’une manière ou d’une autre.

L’inaptitude dite « à vivre » est souvent au contraire le signe d’un enracinement – profond – dans le sol de la vie-même. Dans son terreau le plus chargé en aliments rares, nécessaires et tuants. L’inapte est comme prisonnier de la vie pure : il en devient impossible à mettre au monde.

On est toujours inapte au monde – pas à la vie, à la vie jamais. Mais le monde ne veut pas la vie : c’est pourquoi on se tue.

L’inapte au monde est apte à la mort par trop plein de vie. Les cohortes d’aptes au monde, en revanche, ne connaissent pas la vie – sont inaptes à la vie mais déjà morts.

Journée sans remède.

Il n’est pas un mot, pas un geste, pas un souffle de nos vies – qui ne soit pas irrémédiable.

C’est à coups de bâton qu’on a voulu m’apprendre ce qu’est la poésie. Pourtant, j’ai bien vite oublié ce qu’on entendait par là. Je ne retiens que le bâton.

(…)

Cédric Demangeot