Un beau ténébreux de Julien Gracq

gracq_beau_tenebreuxL’histoire racontée par ce roman tient finalement à assez peu de choses : plusieurs personnages, plutôt jeunes et beaux, réunis fortuitement à l’Hôtel des Vagues lors de vacances au bord de la mer, sont à la fois attirés et déstabilisés par le charisme d’un riche vacancier, nommé Allan, qui semble avoir de ténébreux desseins. Ces personnages prolongent leur séjour jusqu’à l’automne, comme fascinés, et en même temps effrayés, par ce qui est en train de se jouer.
Davantage que l’histoire, il me semble que c’est une certaine atmosphère d’attente et même de nervosité qui est captivante dans ce livre, étayée par de longues descriptions de la nature et surtout de la mer, comme un miroir de l’état d’âme des personnages et peut-être même du destin qui doit frapper l’un d’entre eux.
Le style est magnifique, très recherché et très travaillé, je dirais même poétique (dans le vrai sens du terme), y compris dans les dialogues qui, pour cette raison, peuvent paraître de prime abord précieux et peu naturels, mais qui sont en tout cas emprunts d’une grande subtilité.
Le raffinement est en effet ce qui me semble le mieux caractériser ce roman, aussi bien dans la manière de ciseler les phrases, que dans le mode d’expression des personnages, voire dans leur psychologie. Il m’a semblé par moments que cette recherche de raffinement et de subtilité était un peu excessive mais cette impression s’est atténuée au fur et à mesure que j’avançais dans ma lecture.
Un détail, par contre, m’a paru assez désagréable : Julien Gracq se croit obligé de mettre en italique tous les mots qui lui paraissent importants – et il peut y en avoir jusqu’à deux ou trois par paragraphe – ce qui, à la longue, devient pénible et rend la lecture beaucoup moins fluide.
Les dernières pages du livre, en revanche, m’ont semblé très fortes et très intelligentes, et je dirais même : d’autant plus fortes que cette fin était attendue depuis longtemps, mais là les dialogues sont vraiment lumineux et le roman révèle toute sa substance et sa profondeur.

Finalement, je ne saurais pas dire si j’ai aimé ou non Un beau ténébreux mais ce livre m’a donné le sentiment d’être une œuvre rare, un objet précieux et artistique.
A lire absolument si on est un fanatique du beau style !

Brise marine de José Maria de Heredia

poesie_parnassienne

LA MER DE BRETAGNE

Brise Marine

L’hiver a défleuri la lande et le courtil.
Tout est mort. Sur la roche uniformément grise
Où la lame sans fin de l’Atlantique se brise,
Le pétale fané pend au dernier pistil.

Et pourtant je ne sais quel arôme subtil
Exhalé de la mer jusqu’à moi par la brise
D’un effluve si tiède emplit mon coeur qu’il grise ;
Ce souffle étrangement parfumé, d’où vient-il ?

Ah ! Je le reconnais. C’est de trois mille lieues
Qu’il vient, de l’Ouest, là-bas où les Antilles bleues
Se pâment sous l’ardeur de l’astre occidental ;

Et j’ai, de ce récif battu du flot kymrique,
Respiré dans le vent qu’embauma l’air natal
La fleur jadis éclose au jardin d’Amérique.

Ce poème, assez peu connu, fait partie du recueil Les Trophées, et je le préfère aux poèmes plus connus comme Les Conquérants, ou la Trebbia, qui nous paraissent aujourd’hui assez pompeux.
A noter qu’un poème très célèbre de Mallarmé, grand ami de Heredia, se nomme également Brise marine (La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.)