Le Fleuve sacré, un roman de Shûsaku Endô


Vous vous souvenez peut-être que j’avais déjà écrit des chroniques sur d’autres romans de Shûsaku Endô (1923-1996), cet écrivain japonais chrétien, auteur de Silence (porté à l’écran par Scorsese), mais aussi d’Un admirable idiot ou encore L’extraordinaire voyage du samouraï Hasekura.
Cet écrivain m’intéresse particulièrement car il a une approche originale de la morale et de la religion, très loin des principes étriqués ou rigoristes que certains pourraient imaginer, où subsiste toujours l’interrogation, le dilemme, et même le doute qui enrichit la foi de plusieurs de ses héros.
Mais venons-en au Fleuve sacré, un roman aux thématiques très riches qui prennent les traits d’un groupe de touristes japonais, ayant chacun un remord, une culpabilité ou une quête spirituelle, et qui se trouvent réunis lors d’un voyage en Inde, autour d’un guide indien qui cherche à leur faire comprendre les mentalités de son pays. Le fleuve sacré est bien sûr le Gange où se baignent les vivants et où sont jetées les cendres des défunts, dont les corps sont brûlés tout près des rives, dans une atmosphère qui effraye, dégoûte et fascine notre groupe de touristes japonais, et les amène à s’interroger, à se confronter à leurs peurs.

Mon avis : J’ai trouvé toute la partie documentaire sur l’Inde très bien faite, et elle s’insère parfaitement bien dans l’histoire, lui rajoutant un côté sombre et inquiétant qui répond en miroir aux zones d’ombres des personnages. Bien qu’il y ait nettement des personnages mauvais et d’autres bons, chacun est suffisamment complexe pour que le livre ne paraisse pas du tout manichéen. Certains sont des victimes, d’autres plutôt des bourreaux, mais les portraits très nuancés et fouillés donnent une impression vivante et réaliste, sans que rien n’apparaisse trop tranché. J’ai trouvé aussi qu’il était intéressant d’avoir le regard d’un auteur japonais – qui plus est catholique – sur l’Inde et, vers la fin du roman, il montre un désir d’œcuménisme et de fusion entre les différentes religions qui m’a étonnée. J’ai retrouvé aussi dans le Fleuve sacré cette idée d’Endô présente dans ses autres romans, que les mentalités et la spiritualité japonaises se marient très mal avec la foi catholique, et qu’une adaptation mutuelle est nécessaire.
Il est question aussi de bouddhisme et de réincarnation dans ce roman, mais l’auteur semble prendre plaisir à nous lancer sur des pistes qui ne trouvent pas d’aboutissement, et nous restons libres d’en penser ce que nous voulons.
J’ai beaucoup aimé ce livre, dépaysant et très humaniste !

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Quelques poèmes Chan – 2è partie

poemes_chan_picquierJ’avais envie de consacrer un deuxième article à ce joli petit livre de poésie chinoise paru chez Picquier poche.
C’est donc l’occasion de vous proposer un nouveau choix de poèmes, cette fois à partir du 10ème siècle.

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Un bateau solitaire dans le calme de la nuit vogue sur les vagues,
Des roseaux sur les rives font face à la pleine lune,
Un poisson aux écailles d’or s’enfonce dans l’eau,
Et le pêcheur en vain s’accroche à sa ligne.

YUANJIAN FAYUAN (1025- 1072)

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La pluie a lavé les pétales roses des pêchers,
Le vent a épousseté les branches vertes des saules.
De la blancheur des nuages sort un rocher étrange,
De l’émeraude des eaux, la droiture de vieux arbres.

BAOFEN WEIZHAO (1084 – 1128)

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Présentation du maître chan

Ce que le maître enseigne est déjà en vous-même,
Pensée inépuisable que vous scrutez sans voir.
Si, le cœur concentré, vous voulez la saisir,
Feuille effrayée d’automne, elle tombe dans le vide.

XUTANG ZHIYU (1185-1269)

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Visite d’une personne de mon village

J’ai quitté mon village, oublié ma famille,
Repenser au passé engendre des regrets,
De vieux amis évoquent le temps de ma jeunesse,
Mais les fleurs d’autrefois désertent l’arbre mort.
Les saules sur la berge pendent sous la rosée,
Les monts devant ma porte ont la couleur de l’aube.
A ce seul paysage se réduit le présent,
A quoi bon rappeler la beauté du passé !

HANSHAN DEQING (1546-1623)

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Le mendiant

Un bol de perdition que je lève en ma main
Laisse ainsi apparaître ma vie de libertin.
La vieille ne comprend pas les intentions d’un bonze
Et demande au voisin : que fait-il dans la vie ?

LINGXIYU (dates inconnues)

Quelques poèmes chan

poemes_chan_picquier
J’ai trouvé ces quelques poèmes dans le joli petit livre « Poèmes chan » aux éditions Picquier Poche : il s’agit de poèmes écrits par des moines ou ascètes chan (zen en japonais).
Ce petit livre est de plus illustré de belles estampes chinoises, ce qui le rend très agréable à consulter.

Le corps ressemble à une salle meublée
et le destin à une bougie à l’intérieur.
Si le vent souffle fort, la bougie s’éteint
Et ne reste qu’une salle vide.

WANG FANZHI (590-660)

Voulez-vous une métaphore de la vie et de la mort ?
Mettez en parallèle l’eau avec la glace.
Que l’eau se fige et elle devient glace,
Que la glace fonde et elle redevient eau.
Ce qui est mort doit forcément renaître
Ce qui quitte la vie s’en retourne à la mort.
L’eau et la glace ne se causent aucun mal ;
Vie et mort, l’une et l’autre, possèdent leur beauté.

HANSHAN (7è siècle)

En écoutant une cloche

Dans le vieux monastère, tout en-haut du Mont-Froid,
La cloche lointaine semble voler dans le vent.
Le son en ébranle les arbres et la lune,
Quand le vent s’est calmé, c’est le vide d’un ciel gelé.
La nuit n’en finit pas; moi bonze solitaire,
Je ressens le froid qui gagne mon cœur.

JIAORAN (7è siècle)

Dans le monde, je suis oisif,
Pour les hommes, un bonze bizarre.
Qu’ils se rient de moi à loisir
Partout je bondis librement.

LOHAN HESHANG DE HANGZHOU (9è siècle)

Conte de la première lune, de Hirano Keiichirô

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Quatrième de couverture :
Conte de la première lune est l’histoire d’un jeune poète romantique qui, pour soigner sa mélancolie, entreprend au siècle dernier un voyage au sud de Kyôto, une région connue pour la beauté de ses paysages et les pratiques magiques des anachorètes bouddhistes qui y vivent.
Mordu par un serpent venimeux, il est recueilli par un moine dans un ermitage au cœur des montagnes et rencontre en songe une femme dont il s’éprend. Mais où commence le rêve et où s’achève la réalité ? Telle est l’une des questions que suscite ce conte philosophique et poétique, où la lune se lève sur la beauté inoubliable d’une femme se lavant dans ses rayons, où l’intensité de l’épanouissement des fleurs et des sentiments coïncide avec l’instant de la mort, tandis qu’un papillon, délicat et magnifique, guide le voyageur dans le labyrinthe des illusions jusqu’au dénouement.

Mon avis :
La quatrième de couverture que je viens de recopier est tout à fait fidèle à ce que j’ai pu ressentir en lisant ce beau livre. Il s’agit d’un conte, c’est-à-dire que les forces magiques et irrationnelles y occupent une place tout à fait centrale, et contribuent à créer dans l’esprit du lecteur tout un jeu de ramifications par rapport aux sens cachés de cette histoire, sur lesquels on continue de s’interroger même après avoir terminé le livre. Ce conte, en effet, ne répond pas à toutes les questions qu’il soulève : en particulier, la question des multiples passages du rêve à la réalité et de la réalité au rêve restent assez énigmatiques, produisant de nombreux échos et rêveries dans l’esprit du lecteur.
J’ai été très étonnée quand j’ai appris que ce livre datait des années 2000, car dans mon esprit il appartenait plutôt au 19è siècle (tant par son écriture que par son atmosphère), et j’avoue qu’il m’a même fait penser par moments à un roman de Barbey d’Aurevilly dont je ne suis pas sûre de me rappeler du titre, mais qui pourrait bien être L’Ensorcelée. Sauf que, naturellement, dans Conte de la première lune, le contexte extrême-oriental est présent à chaque page, et les superstitions japonaises, comme le mauvais œil, interviennent à plusieurs reprises.
Le héros de l’histoire, Masaki, est lui-même très représentatif du 19è siècle : poète romantique, neurasthénique, mélancolique, … l’auteur nous dit que ce personnage est d’une très grande beauté physique mais que sa beauté serait plutôt démoniaque, et, en effet, ce poète semble attiré autant par la beauté et la pureté que par la souffrance et la mort, dans la plus pure tradition romantique.
Un livre très poétique et envoûtant, que je conseille vivement !

Extrait page 111-112 :

 » On parle de rêve, de réalité, comme de deux choses totalement différentes. Pourtant, il me semble qu’il s’agit d’une seule et même illusion. Cette nuit-là, avant mon départ, ce n’est pas en rêve, mais bien dans le monde réel que cette femme m’est apparue.
Je l’ai vue, en vérité, de mes yeux de chair. Et pourtant, quand j’y repense maintenant, cela aussi me semble n’avoir été qu’une illusion éphémère.
Cette femme était belle comme une apparition. Une telle beauté ne saurait être de ce monde. Et pourtant, quand j’y songe, il se peut aussi que cette vision que j’ai contemplée avec ravissement n’ait été autre chose en réalité, ainsi que l’affirmait le révérend abbé, que la silhouette d’une vieille lépreuse. (…) »