Elle regarde passer les gens, de Anne-James Chaton

chaton_elle_regarde J’ai longuement hésité avant de chroniquer ce « roman » – à vrai dire je ne sais pas trop si ce livre est vraiment un roman, je ne sais pas trop quel était le but de l’auteur – car je n’en ai lu que le tiers (en me forçant beaucoup) et que c’était absolument au-dessus de mes forces de continuer.
De quoi s’agit-il ? D’une agglutination de biographies de treize femmes célèbres qui s’échelonnent le long du 20è siècle. Je parle bien d’agglutination car elles ne sont pas séparées les unes des autres et se fondent au contraire les unes dans les autres sans qu’on sache où est la fin de la précédente et le début de la suivante.
Signe particulier de ce livre : Toutes les phrases sans exception commencent par « Elle » ou plus rarement par « Elles » au pluriel, ce qui crée un effet on ne peut plus lassant, d’autant que les phrases sont courtes et le plus souvent factuelles.
Les femmes dont Chaton nous relate l’histoire ne sont jamais nommées si bien qu’on ne les reconnaît pas toujours et qu’on peut passer plusieurs pages en se demandant « Mais qui c’est ? » – c’est ce qui m’est arrivé avec Isadora Duncan et, au début, avec Mata Hari, dont je n’ai pas la chance de connaître la biographie par cœur.
Que nous raconte Chaton au sujet de ces différentes icônes du 20 siècle ? Des faits et rien que des faits, tels qu’on les trouverait dans un dictionnaire : « Elle fait ceci. Elle fait cela. » On a l’impression d’un livre un peu bâclé, à l’écriture peu travaillée, et au plan sans queue ni tête.

Bref, je ne m’appesantis pas davantage sur ce livre, que je n’ai pas trouvé lisible, et même si ses visées féministes et humanistes me touchaient à priori, mais la réalisation laisse trop à désirer !

Etre ici est une splendeur, de Marie Darrieussecq

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Quatrième de Couverture :

Paula Modersohn-Becker voulait peindre et c’est tout. Elle était amie avec Rilke. Elle n’aimait pas tellement être mariée. Elle aimait le riz au lait, la compote de pommes, marcher dans la lande, Gauguin, Cézanne, les bains de mer, être nue au soleil, lire plutôt que gagner sa vie, et Paris. Elle voulait peut-être un enfant, sur ce point ses journaux et ses lettres sont ambigus. Elle a existé en vrai, de 1876 à 1907.

Mon avis :

Ce livre est la biographie de la peintre allemande Paula Modersohn-Becker, précurseur de l’expressionnisme, qui est morte à peine à trente-deux ans des suites d’un accouchement difficile, et qui était très peu connue en France avant que Marie Darrieussecq lui consacre ce livre et contribue à lui organiser une exposition au Musée d’Art Moderne cette année 2016, ce qui est une manière très louable de faire connaître cette peintre dans notre pays et de lui redonner la place qu’elle mérite dans l’histoire de l’art du début du 20ème siècle.
J’ai trouvé que Marie Darrieussecq réussissait assez bien à restituer le caractère de son personnage, une jeune femme très enjouée et sans doute trop indépendante pour trouver le bonheur à son époque, où les femmes étaient peu libres de leurs choix.
Malgré le manque d’informations sur certains points, c’est une biographie honnête, où l’auteure ne cherche pas à inventer les éléments manquants et où elle traite certains événements avec beaucoup de délicatesse, comme cette période où Paula Modersohn-Becker quitte son époux et vit probablement une relation avec un autre homme, dont on ne sait pas grand chose sinon qu’il était Bulgare.
Le récit de l’amitié entre Paula et Rilke est assez intéressant, car il s’agit d’une relation curieuse, à la fois intellectuelle et protectrice, où on se demande toujours quelle fut la part d’attirance ou d’amour platonique (cet avis m’est personnel et n’engage que moi).
Première femme peintre à se représenter enceinte, j’ai regretté de lire ce livre après avoir vu l’exposition du Musée d’Art Moderne plutôt que le contraire, car je pense que cette lecture m’aurait fait pénétrer plus profondément dans ses tableaux, et spécialement dans ses nus …
Ce livre nous montre aussi l’admiration que Marie Darrieussecq porte à Paula Modersohn-Becker : visiblement elle se reconnaît un peu en elle, et se trouve des points communs avec ses préoccupations de femme et d’artiste.

Un beau livre, sensible et touchant, qui suggère plutôt qu’il n’affirme, et qui recrée l’atmosphère d’une époque artistiquement riche.

Titus n’aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai

azoulai_titus_bereniceJ’ai eu envie de lire ce livre parce qu’on en a beaucoup parlé dans les média et sur le Net, qu’il est très mis en avant dans les rayons des librairies, qu’il a reçu le Prix Médicis, mais surtout parce qu’il évoque la vie de Racine et que cela me semblait un thème riche et prometteur.
Par ailleurs, c’était l’occasion de découvrir l’univers d’une romancière que je ne connaissais pas, ce qui est toujours intéressant !

Le début de l’histoire :

A notre époque, une jeune femme prénommée Bérénice est quittée par un moderne Titus pour son épouse, Roma, qu’il n’aime plus mais avec laquelle il a fondé une famille.
Bérénice souffre atrocement de cette séparation et ne parvient à trouver un véritable réconfort qu’en lisant et relisant les tragédies de Racine, dont il lui arrive même d’apprendre certaines tirades par cœur.
Bérénice se demande comment Racine – à la fois homme, janséniste et courtisan – a pu aussi bien comprendre le cœur féminin et l’amour, et elle décide d’enquêter sur ce que furent sa vie et son caractère.
Il s’ensuit une biographie de Racine, de sa naissance à sa mort, qui sera coupée deux fois par des retours vers l’époque contemporaine, avec la réapparition de notre Bérénice initiale.

Mon avis :

J’ai été très surprise que ce « roman » soit en réalité une biographie de Racine, de forme assez classique puisque chronologique, mais j’ai trouvé cela plaisant.
Nathalie Azoulai sait rendre le personnage de Racine très vivant et très crédible, avec toutes ses contradictions, son ambition démesurée, son admiration sans faille pour le roi, ses jalousies féroces vis à vis de ses rivaux (à commencer par Corneille, mais aussi, dans une moindre mesure, envers Molière), et elle le présente comme sans cesse tiraillé entre ses devoirs envers le roi et sa fidélité envers Port-Royal et les jansénistes, que le roi déteste et combat.
Racine montre plusieurs caractères au cours de sa vie : il est d’abord un enfant imaginatif qui essaye de se plier à une éducation rigide et austère, puis un jeune homme timide, puis un poète désireux de plaire et d’arriver à une situation, puis un poète reconnu et adulé, puis un historiographe scrupuleux, avant de retourner à la foi et à la spiritualité.
Du point de vue du style, c’est un livre bien écrit, mais il m’a semblé que la fin était un peu moins soignée que le début, très brillant.
J’ai bien aimé ce livre, mais je trouve qu’il ne s’agit pas d’un véritable roman – la part d’imaginaire étant très réduite.

Sarinagara, de Philippe Forest

Philippe-Forest-SarinagaraCe livre est un peu inclassable, à la fois récit, essai, biographie rêvée, et sorte de journal.
Le récit se noue autour d’un épisode dramatique de la vie de Philippe Forest, à savoir la perte de sa fille, âgée de quatre ans, atteinte d’un ostéosarcome en 1995 et dont le combat contre la maladie a duré un an. Après ce deuil terrible, l’auteur et son épouse décident, sans bien savoir pourquoi, de se rendre au Japon, ce qui est l’occasion pour Philippe Forest de vivre dans la réalité un de ses plus vieux rêves d’enfant : une sorte d’errance dans une ville inconnue, où il se perd, et où il ne possède plus rien.
Philippe Forest s’intéresse alors à trois artistes japonais, qui ont connu soit la perte d’un enfant, soit la sidération devant une tragédie historique, et dont il nous raconte en quelque sorte trois récits biographiques : celui du poète Issa (un des plus fameux auteurs de haïku) celui de Sôseki, (l’inventeur du roman japonais moderne), et celui de Yamahata, le premier photographe à être entré dans Nagasaki après l’explosion nucléaire de 1945.
J’ai trouvé que la biographie d’Issa était le cadre d’une réflexion très fine sur le sens profond du haïku : constatation du temps qui s’enfuit, du côté éphémère de toutes choses, désir de retenir le temps et, en même temps, pérennité de l’amour humain.
La biographie de Sôseki est celle qui m’a le plus touchée. Professeur d’anglais, monsieur très convenable, Sôseki est envoyé contre son gré en voyage d’étude en Angleterre pendant deux ans, et, confronté à la vacuité de sa situation et de la vie en général, il s’enfonce dans une sorte de folie, qui ne l’empêchera pas, néanmoins, d’écrire des chefs d’œuvre à son retour au Japon.
Le chapitre sur le photographe Yamahata est celui que j’ai eu le moins de plaisir à lire (c’est un euphémisme), d’une part parce que le personnage est assez antipathique, et d’autre part à cause de l’accumulation de détails horribles et sanglants au moment de l’explosion de la bombe nucléaire.
La dernière partie est une évocation du tremblement de terre de Kobe, ce qui permet à l’auteur de réfléchir aux notions d’oubli et de souvenir, et de revenir plus longuement sur son histoire personnelle, sur ses motivations d’écrivain, et qui est l’occasion de très belles pages teintées de sagesse et de philosophie ténue.

Extrait page 220 :

J’ai fini par penser que le détour que je cherchais devait passer sans doute par le Japon, que le désir que j’avais eu de partir là-bas indiquait que la suite de mon histoire se situait secrètement de ce côté-là du monde. J’ai pris alors conscience d’un phénomène curieux. L’état d’éloignement dans lequel je me trouvais favorisait une sympathie indiscriminée pour toutes les réalités qui m’entouraient. L’univers indifférent où j’étais entré paraissait avoir reçu la confidence impossible de mon propre secret. Toutes les histoires qu’on me racontait répétaient la mienne : celle d’Issa ou bien de Sôseki, d’autres encore, si nombreuses que je les ai immédiatement oubliées. C’est dans un tel état d’esprit que, me documentant sur l’histoire de la photographie japonaise, je me suis arrêté sur une image prise par un certain Yosuke Yamahata au lendemain de l’explosion nucléaire de Nagasaki. Et, instantanément, j’ai su que l’histoire racontée par une telle image s’adressait à moi et qu’il était inutile de différer plus longtemps le moment où elle prendrait place dans le récit de ma vie.

Harmonie Harmonie, de Vincent Jolit

jolit_harmonieCe livre est une biographie du compositeur autrichien Arnold Schönberg (1874-1951), grand inventeur de la musique dodécaphonique et sérielle et, en tant que tel, un des principaux compositeurs du 20ème siècle. Mais, bizarrement, le personnage, tout au long du livre, n’est jamais appelé par son nom et l’auteur se contente d’un « Arnold » assez familier – parti pris d’écriture que je n’ai pas trop compris.

Grâce à ce livre, très intéressant, j’ai appris beaucoup de choses sur Schönberg : en particulier, qu’il avait hésité pendant plusieurs années entre la peinture et la musique et qu’il avait réalisé un bon nombre de tableaux de style expressionniste qui n’étaient pas dénués d’intérêt et qui avaient été exposés par les nazis sous l’étiquette d’ « Art Dégénéré » (en tant que musicien il sera également catalogué par les nazis comme artiste dégénéré). Je ne savais pas non plus qu’Alban Berg et Anton Webern avaient été des élèves aussi dévoués et prêts à tout pour protéger leur maître. J’ignorais également que Schönberg était un personnage si austère, souvent déprimé, cérébral, jusqu’au-boutiste, ne craignant pas d’affronter la pauvreté et la solitude pour créer en toute indépendance. Autre découverte : A l’époque des persécutions nazies, et alors qu’il était réfugié aux Etats-Unis, il renoue avec ses racines juives, se convertit au judaïsme, compose des musiques de prière et caresse le projet de créer un Etat juif.

Précurseur incompris, quelle que soit l’époque et quel que soit le pays, la plupart de ses compositions seront accueillies par des huées et des sifflets, incompréhension que lui-même ne comprendra pas et n’admettra pas, mais qui, pour autant, ne le feront pas reculer devant les audaces.

J’ai trouvé ce livre très intéressant, vivant, et même intelligent (la comparaison entre la musique de Schönberg et celle de Stravinski m’a plus que convaincue).

Seul bémol : Ce livre est écrit dans un style primesautier, familier, proche du langage parlé, qui ne m’a pas du tout plu et qui, d’ailleurs, ne convient pas tellement à ces sujets graves et complexes.

Harmonie Harmonie avait paru aux Editions de La Martinière en 2014.

Les Jours fragiles, de Philippe Besson

Les-jours-fragiles-bessonJ’ai acheté ce livre parce que je savais qu’il parlait de Rimbaud et que je suis très curieuse de tout ce qui concerne ce poète. Par ailleurs, j’avais déjà lu quelques romans de Philippe Besson – certains que j’avais bien aimés (comme L’arrière-saison), d’autres nettement moins – et je me demandais ce qu’avait pu donner sa confrontation avec les documents historiques et littéraires autour de Rimbaud.

Ce livre est à mi-chemin entre le roman et la biographie : il se présente comme le journal intime d’Isabelle Rimbaud (la sœur préférée d’Arthur) et mêle des faits historiquement prouvés (certains documents sont cités textuellement et mis en italique) avec des faits plus contestables mais crédibles (par exemple, le viol dont aurait été victime le poète dans une caserne durant la Commune de Paris, alors qu’il n’avait que seize ans).
Ce livre repose en tout cas sur des documents bien avérés et sérieux, et j’ai trouvé qu’il avait une approche honnête et crédible, car il n’essaye pas de trahir Rimbaud ou de lui faire dire ce qu’il n’a pas dit, comme tant d’autres ont pu le faire au 20ème siècle à partir de Claudel.
Chose que j’ai appréciée : l’homosexualité de Rimbaud n’est ici pas niée ou passée sous silence, alors qu’elle a pu l’être bien des fois dans le passé, y compris par des « spécialistes » reconnus.
J’ai trouvé par contre que la personnalité de la mère de Rimbaud était, chez Philippe Besson, très négative, très noire, mais après tout c’est son interprétation (ce n’est pas la mienne) et cette vision des choses est aussi défendable. Disons que, selon moi, si Rimbaud était très hostile à sa mère dans son adolescence, il s’est beaucoup calmé plus tard et, dans les lettres qu’il lui envoyait d’Afrique, on trouve un certain attachement et une prévenance qui n’apparait pas dans Les Jours fragiles … Mais, encore une fois, ce n’est que mon interprétation et celle de P. Besson est également possible.

Le style du livre n’est pas, en revanche, très travaillé, et il y a certaines lourdeurs que l’auteur aurait pu supprimer, comme des répétitions ou des emprunts poétiques qui n’ont pas lieu d’être : on ne voit pas par exemple, pourquoi Isabelle Rimbaud parlerait « du vent mauvais » comme Verlaine ou du « bétail de la misère » comme son frère.

Malgré ces quelques réserves, ce livre m’a paru donner un portrait convaincant de Rimbaud et un bon aperçu de sa biographie.

Rien ne s’oppose à la nuit, de Delphine de Vigan

rien-ne-s-oppose-a-la-nuit-couvertureC’est peu de temps après le suicide de sa mère que Delphine de Vigan décide de mener une enquête approfondie sur la vie de celle-ci, de son enfance dans les années 50 jusqu’à ses dernières heures le 25 janvier 2008, à l’âge de soixante-et-un ans, et alors qu’elle est atteinte d’un cancer et qu’elle vient de subir une chimiothérapie qui a donné de bons résultats selon les médecins. Pour mener son enquête, l’auteure a la chance de disposer de très nombreux documents : lettres bien sûr, mais aussi films familiaux retranscrits sur DVD, et même des émissions de télévision consacrées à la famille de sa mère quand cette dernière était adolescente, ou encore des enregistrements sonores de son grand père. Le matériel est donc riche et, effectivement, Delphine de Vigan réussit à exploiter tous ces documents en leur donnant une unité et une vie étonnante.
C’est d’abord l’enfance de sa mère qu’elle nous raconte avec beaucoup d’anecdotes amusantes ou graves, dans une famille nombreuse qui a tendance à faire les quatre-cents coups, entre une mère très joyeuse et un père énergique mais au caractère trouble et peut-être un peu manipulateur, comme on le découvre au fil des pages. C’est aussi une enfance marquée par le drame, avec un petit frère mort accidentellement en tombant dans un puits, et qui sera remplacé peu de temps après par un frère nouveau venu, Jean-Marc, ex-enfant martyre, adopté par ses parents, et qui lui aussi connaîtra un destin tragique.
C’est un sort néfaste qui semble peser sur cette famille et Delphine de Vigan évoque une sorte de pacte du suicide qui existerait dans la fratrie de sa mère, pacte dont elle n’a pas la preuve de l’existence mais qu’elle évoque comme une possibilité.
Lucile – la mère de l’auteure – quitte sa famille et se marie assez jeune, elle a rapidement ses deux filles, puis divorce, mais, à l’âge de trente-trois ans elle est frappée brutalement par un délire spectaculaire et se découvre bipolaire. La garde de ses filles lui est enlevée, elle séjourne en psychiatrie plusieurs fois, mais se battra toujours contre la fatalité de la maladie avec un courage qui force l’admiration de ses filles.
Ce livre m’a semblé être un très bel hommage à cette mère disparue, qui avait en elle tant de souffrances et, en même temps, une grande capacité de résister aux épreuves.
J’ai trouvé que Delphine de Vigan réussissait à garder la distance nécessaire pour écrire sur sa mère – par exemple elle ne détaille pas sa vie amoureuse, ne parle pas des difficultés de son mariage – elle ne cherche pas non plus à régler ses comptes avec elle, et n’essaye pas non plus de l’idéaliser.
Un livre d’une grande sincérité et qui sonne vrai.
Un magnifique portrait de femme !