Ravel de Jean Echenoz

Couverture aux éditions de Minuit

Dans le cadre de mon défi Le Printemps des Artistes d’avril-juin 2022, j’ai lu cette biographie romancée du compositeur Maurice Ravel, intitulée sobrement Ravel, et parue aux éditions de Minuit en 2006.

Note sur l’auteur :

Jean Echenoz (né en 1947) est un écrivain et romancier français, lauréat d’une dizaine de prix littéraires, dont le Médicis en 1983 pour Cherokee et lauréat du Prix Goncourt en 1999 pour Je m’en vais. Il a publié tous ses romans aux éditions de Minuit.

Note sur le compositeur :

Maurice Ravel (1875-1937) est un compositeur français. Avec son aîné Claude Debussy, Ravel fut la figure la plus influente de la musique française de son époque et le principal représentant du courant dit Impressionniste au début du 20è siècle. Il reçut de nombreuses influences, notamment celle du jazz, de la musique espagnole, et des compositeurs du 18è siècle français comme Rameau et Couperin.
(Sources de ces notes : Wikipédia).

Mon humble Avis :

Ce court roman – 124 pages – retrace les dix dernières années de la vie de Maurice Ravel, mais quelques retours en arrière par l’évocation de souvenirs, en particulier ceux de la guerre 14-18, nous permettent d’embrasser les événements les plus marquants de son existence entière. Ainsi, nous suivons le compositeur lors de sa tournée épuisante et triomphale aux Etats-Unis. Nous assistons à la composition du Boléro, dont le gigantesque succès sera pour Ravel une surprise non moins grande. Nous l’accompagnons dans ses nuits d’insomniaque et ses accès de mélancolie.
Jean Echenoz semble attacher une grande importance aux petits détails de la vie quotidienne, par exemple aux soins de toilette et d’élégance de Ravel, qui nous est présenté comme un parfait dandy, toujours tiré à quatre épingles, arborant en toute occasion des accessoires raffinés (pochette, boutons de manchette, gants, etc.) et d’une netteté impeccable.
Le caractère de Ravel nous apparaît, d’après ce livre, doux, délicat, enclin à la mélancolie, mais aussi réservé, distant et finalement très solitaire, malgré tous ses triomphes, ses nombreuses relations mondaines et ses admirateurs innombrables, qui l’applaudissent à chaque concert.
J’ai particulièrement aimé le portrait brossé par Jean Echenoz, grâce à son écriture précise, cernant la vérité au plus près, et riche en belles descriptions.
Il m’a semblé que l’un des thèmes de cette biographie romancée était précisément ce sentiment de solitude et de tristesse qu’aucun triomphe et qu’aucune notoriété ne peuvent briser ou réchauffer durablement.
On sent le romancier très empathique avec son personnage principal, on voit qu’il l’apprécie beaucoup, et cette bienveillance est agréable à ressentir, au fil des pages.
Un beau livre, dont la fin m’a émue.

Un Extrait Page 65 :

Or l’ennui, Ravel connaît bien : associé à la flemme, l’ennui peut le faire jouer au diabolo pendant des heures, surveiller la croissance de ses ongles, confectionner des cocottes en papier ou sculpter des canards en mie de pain, inventorier voire essayer de classer sa collection de disques qui va d’Albéniz à Weber, sans passer par Beethoven mais sans exclure Vincent Scotto, Noël-Noël ou Jean Tranchant, de toute façon ces disques il les écoute très peu. Combiné à l’absence de projet, l’ennui se double aussi souvent d’accès de découragement, de pessimisme et de chagrin qui lui font amèrement reprocher à ses parents, dans ces moments, de ne pas l’avoir mis dans l’alimentation. Mais l’ennui de cet instant, plus que jamais démuni de projet, paraît plus physique et oppressant que d’habitude, c’est une acédie fébrile, inquiète, où le sentiment de solitude lui serre la gorge plus douloureusement que le nœud de sa cravate à pois. (…)

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Rien n’est noir de Claire Berest

Couverture du livre

Dans le cadre de mon Printemps des artistes 2022, j’ai eu envie de lire une biographie de Frida Kahlo et comme j’avais vu passer sur d’autres blogues ce livre récent sur la grande et célèbre peintre mexicaine, j’ai décidé de le lire… et ça n’a pas été une partie de plaisir.
J’ai failli abandonner plusieurs fois cette lecture en cours de route mais je me suis quand même accrochée jusqu’à la dernière page, la dernière ligne et la dernière lettre du dernier mot, dans le but d’écrire cet article en toute connaissance de cause.

Note pratique sur le livre :

Editeur d’origine : Stock (puis Livre de Poche)
Date de publication : septembre 2020
Nombre de pages : 232

Note sur Claire Berest :

Née en 1982, elle est diplômée d’un IUFM. Elle enseigne quelques temps en ZEP avant de démissionner. Elle publie son premier roman, Mikado, en 2011 chez Léo Scheer. Avec sa sœur Anne Berest, elle co-écrit en 2017 Gabrièle, en hommage à leur arrière-grand-mère Gabrielle Buffet-Picabia.

Quatrième de couverture :

 » A force de vouloir m’abriter en toi, j’ai perdu de vue que c’était toi, l’orage. Que c’est de toi que j’aurais dû vouloir m’abriter.
Mais qui a envie de vivre abrité des orages ? »

Frida parle haut et fort, avec son corps fracassé par un accident de bus et ses manières excessives d’inviter la muerte et la vida dans chacun de ses gestes. Elle jure comme un charretier, boit des trempées de tequila. Elle aime participer à des manifestations politiques, se mettre des fleurs dans les cheveux, parler de sexe crûment et se rendre dans des fêtes à réveiller les squelettes. Et elle peint. Par-dessus tout, Frida aime Diego, le peintre le plus célèbre du Mexique, son crapaud insatiable, fatal séducteur, qui couvre les murs de fresques gigantesques.

Mon avis :

J’avais vu il y a une dizaine d’années le biopic de Julie Taymor « Frida » (2002), un film convenable mais assez superficiel, sur Frida Kahlo (avec Salma Hayek dans le rôle titre) et je pensais que la lecture de cette biographie romancée permettrait de creuser davantage la vie, l’œuvre et la personnalité de Frida Kahlo, selon la croyance naïve que l’écriture littéraire est capable de dire des choses bien plus profondes, complexes et subtiles que les images et dialogues d’un film américain grand public. En fait, je me suis trompée car ce roman biographique est encore plus superficiel et donne une vision encore plus édulcorée de Frida Kahlo, où sa bisexualité est à peine mentionnée du bout des lèvres et ses convictions communistes réduites à un vague halo atmosphérique, sans doute pour ne pas trop effaroucher les lectrices de Elle (qui lui ont gentiment décerné leur « Grand prix », ce qui aurait dû me mettre en garde ! Je n’ai rien contre ces dames mais il existe un certain fossé entre les magazines féminins et la littérature, me semble-t-il.)
Je dirais de ce livre que ce n’est pas de la vraie littérature, que le style est clinquant, factice et tape-à-l’œil, que le sens de la psychologie est expédié à l’emporte-pièce et complètement boursoufflé (une mention spéciale pour l’éléphantesque Diego Rivera, dont le portrait m’a fait rire à maintes reprises). Visiblement, ce qui intéresse Claire Berest par-dessus tout est la vie conjugale de Frida Kahlo et les nombreuses infidélités de son mari, ce dont je me fous quant à moi comme de ma première chemise, surtout quand on sait que Frida Kahlo n’était pas fidèle non plus et que, finalement, si Diego et Frida sont célèbres c’est pour des œuvres plus intéressantes, plus durables et plus créatives que leurs scènes de ménage.
Ce livre ne va pas beaucoup plus loin que du journalisme people : il s’appesantit vulgairement sur les éléments les plus sensationnels et les clichés les plus ennuyeux et il laisse de côté les questions essentielles de la création picturale, de l’amour entre deux artistes, de l’idéal politique dans un contexte historique particulier.
Pour résumer, je dirais que ce roman n’a pas grand intérêt et que la personnalité, l’œuvre et le parcours de Frida Kahlo méritaient certainement beaucoup mieux !

Voici un des très rares extraits que j’ai apprécié – parce qu’il parle de peinture !

Un Extrait page 172

Quand elle peint son visage encore et encore et encore, c’est parce que ce paradoxe l’obsède : elle regarde dans le miroir ce visage qu’elle n’a jamais vraiment vu, puisque c’est lui-même qu’elle promène partout pour voir. Est-elle la seule à souffrir de ne pas voir directement son propre visage, et de savoir qu’il en sera toujours ainsi ? De n’en connaître que le reflet, c’est-à-dire l’image ? Frida est fascinée par le décalage qui s’opère entre la première fois que l’on voit quelqu’un et la perception que l’on en a quand il nous est devenu familier. L’écart est fantastique. Jamais on ne verra à nouveau cette personne comme la première fois, c’est terminé, c’est évanoui. Dessiner un visage, c’est dessiner du temps passé. Elle aimerait pouvoir peindre Diego comme la première fois qu’elle le vit. Pour garder cela, l’impossible instant présent. Les gens la prennent parfois un peu pour une idiote, ou une inculte. Ca lui va très bien. Elle a probablement lu plus de livres que la plupart de ces moqueurs, mais elle n’en a pas besoin pour peindre, ils ne lui sont d’aucun secours lorsqu’elle saisit un pinceau dans le gobelet en émail et part à l’assaut d’un nouveau visage. (…)

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Des Poèmes de Silvaine Arabo sur Nicolas de Staël

Nu-Jeanne de Nicolas de Staël

Ces poèmes sont extraits du recueil Kolia paru chez Encres Vives en 2015, dans la collection Encres Blanches n°626.
Kolia est le diminutif en langue russe du prénom Nicolas (car Nicolas de Staël était d’origine russe, exilé en France à la suite de la Révolution bolchévique).

Note sur la Poète :

Silvaine Arabo fut professeur de Lettres et chef d’établissement. Elle est l’auteur à ce jour (en 2015) d’une trentaine de recueils de poèmes et d’aphorismes parus chez divers éditeurs ainsi que de deux essais.
Elle a été publiée dans de nombreuses anthologies et revues françaises et étrangères.
Silvaine Arabo a créé en 2001 la revue « de poésie, d’art et de réflexion » Saraswati ainsi que plusieurs sites sur Internet dont l’un est dévolu à la cause animale.
Plasticienne, elle a exposé à Paris, en province et à l’étranger (Chine et Japon) et a remporté plusieurs prix pour ses travaux (Orangerie du Sénat : expo d’huiles sur toiles ; Japon : trois prix d’honneur pour ses encres). Elle illustre de ses dessins, toiles ou encres les recueils des poètes qui lui en font la demande.

Extrait de la note de l’auteure (en préface du recueil)

A travers ces quelques textes poétiques, j’ai tenté de suggérer la vie et l’œuvre du peintre Nicolas de Staël. J’ai préféré la méthode « impressionniste », à petites touches, avec jeux sur le temps, confrontation des dates, des situations…
En 2015, cela fera exactement soixante ans que le peintre s’est donné la mort en sautant dans le vide, du haut de son immeuble d’Antibes. (…)

**

Citation

Comme l’écrit Jacqueline Saint-Jean à propos de ce recueil, « Silvaine Arabo invente ici un genre nouveau, une biographie poétique, en résonnance avec la vie fulgurante de Nicolas de Staël. (…) Rien de chronologique ici, car le ressenti ne l’est jamais. »

J’ai choisi cinq poèmes dans ce recueil

Page 3

Travailler la frontière
entre visible
et invisible
et aussi entre
abstrait et figuratif
Inventer un langage nouveau
Travailler !

*

Page 6

Tu maçonnes
une cathédrale
dira plus tard ta fille
et puis c’est l’éthéré – ou presque –
avant l’éclatement des couleurs
des footballeurs
du Parc des Princes

*

Page 6

Nu-Jeanne :
comme si le corps
ne pouvait se dégager
de la lumière.
Deux qui font bloc
juste pour suggérer
l’intensité d’un feu blanc

*

Ciel à Honfleur de Nicolas de Staël

Page 10

Ciel à Honfleur
mer et ciel en camaïeu gris-bleu
se touchent se confondent
Au premier plan
comme une neige
avant le noir absolu
de quelle secrète angoisse ?

*

Page 14

Staël, orphelin d’enfance
de pays,
de père, de mère,
de femme
– O Jeannine disparue –
Peindre peindre encore
et puis mourir !

*

Le Parc des Princes de Nicolas de Staël, 1952

Les Parapluies d’Erik Satie de Stéphanie Kalfon

couverture chez Folio

J’ai acheté ce livre par hasard, dans ma librairie préférée, surtout attirée par le titre et la référence à Erik Satie dont j’apprécie beaucoup les œuvres pour piano.

Dans ce livre, qui est une sorte de biographie romancée d’Erik Satie, ou un genre d’essai biographique, ce sont surtout les aspects sombres et désespérés du personnage qui sont mis en valeur : sa tristesse, son alcoolisme, sa solitude effrayante, sa misère et ses nombreux deuils familiaux depuis son plus jeune âge, avec la perte d’une petite sœur, de sa mère quand il avait 6 ans puis de sa grand-mère dans des circonstances traumatisantes pour lui.
Erik Satie nous est donc présenté comme un artiste maudit, une figure romantique à la Van Gogh, un marginal accumulant les échecs sans répit, trahi par ses rares amis (par exemple Claude Debussy qui lui vole une de ses idées, celle qui lui tient le plus à cœur), incompris de tous les critiques qui se moquent de lui ou le passent sous silence, d’une susceptibilité qui lui gâche la vie, et d’un caractère à la fois timide, reclus et excentrique.
Je respecte le choix de l’autrice de portraiturer Satie de cette manière et je n’aurai pas la prétention de détenir la vérité au sujet du grand compositeur mais ma vision des choses était un peu plus nuancée. Il me semblait que Satie avait obtenu aussi certains succès, qu’il était un personnage mondain très en vue, fréquentant Picasso, les ballets russes, les peintres de l’Ecole de Paris, les dadaïstes, puis qu’il fut reconnu comme un maître et un modèle par le fameux Groupe des Six, et admiré par de nombreux jeunes artistes dans les dernières années de sa vie.
Je crois aussi que Satie était un provocateur et qu’il ne s’attendait pas forcément à recevoir des pluies d’éloges de la part des critiques ou du Conservatoire, la musique qu’il composait était plutôt faite pour les choquer.
De ces différents aspects plus joyeux et plus énergiques du compositeur, il n’est pas question dans cette biographie romancée.
J’ai apprécié l’écriture de Stéphanie Kalfon, qui est expressive et alerte, et joue sur les mots en détournant le langage musical à ses propres fins.

Un livre qui m’a beaucoup intéressée ! Je l’ai lu rapidement et il m’a fait réfléchir à ma propre vision d’Erik Satie et de l’artiste en général.

Extrait page 23 :

Peut-être, aussi, qu’il fut le plus secret des hommes. Le plus fou ? s’interrogent beaucoup. Oh non… n’allez pas croire que la folie se loge dans l’exubérance. Non, ne croyez pas aux mensonges des hommes à propos d’eux-mêmes, aux masques, aux apparences. Ne lisez pas les visages comme des étiquettes. La folie n’est pas du côté de l’extravagance, elle est du côté de la normalité. C’est bien la normalité qui est pure folie, la validation de la comédie sociale par ceux qui la jouent. La validation des groupes par eux-mêmes. Les gens seuls, les déviants, les étranges, les bizarres, ne sont que la doublure honnête des photocopies carbone qui représentent la masse des vivants. Ceux qui marchent sur la tête, les vrais fous, sont ceux qui jamais n’ont besoin d’air. (…)

Les parapluies d’Erik Satie a été publié chez Folio en 2019 (sa première édition date de 2017 chez Gallimard), il a reçu le Prix Littéraire des musiciens 2018.

Je l’ai lu dans le cadre de mon défi « Le Printemps des Artistes ».

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Emily Dickinson, A Quiet Passion, un film de Terence Davies

Emily Dickinson, a Quiet Passion, Affiche du film

Dans le cadre de mon défi d’avril à juin 2021, Le Printemps des Artistes, je viens de regarder ce film anglo-belge, un biopic sur la grande poète américaine Emily Dickinson (1830-1886), réalisé par Terence Davies en 2017, et j’ai trouvé qu’il ne manquait pas de qualités, cherchant à nous rendre sensibles le caractère, le génie et le parcours de vie de cette poète.

Emily Dickinson a mené une vie très particulière : recluse dans la maison de ses parents, entourée de son frère et de sa sœur, elle aimait plus que tout sa famille et ne s’est jamais mariée. Si, dans sa jeunesse, elle a noué quelques amitiés très fortes qui se sont plus tard délitées, ses années de maturité ont été marquées par les deuils successifs de ses parents et de certains amis.
Mort, séparations, solitude, souffrances morales et physiques semblent jalonner cette existence et ce film n’est pas des plus drôles, comme on peut s’en douter, et plus particulièrement dans la dernière demi-heure, ténébreuse à tous points de vue.
On nous présente une jeune Emily Dickinson très indépendante d’esprit, rejetant et critiquant les conventions de son temps avec une audace et une insolence étonnantes, ne cessant de s’interroger, de soupeser et de réfléchir là où les autres se contentent de docilement obéir sans se poser de questions.
Aussi bien sur la religion, dogmatique et pétrie d’interdits, que sur la place secondaire accordée aux femmes dans la société et dans les arts, elle s’insurge mais réagit plutôt par le repli sur soi, par une révolte intériorisée et cachée.
Malgré tout, les moments les plus intéressants de ce film sont ceux où l’actrice lit les poèmes d’Emily Dickinson, moments magnifiques et lumineux, qui se détachent nettement des autres dialogues et les font paraître un peu anodins ou fades.
Les images du film sont belles, avec beaucoup de scènes d’intérieur éclairées à la bougie ou à la lampe à pétrole mettant en relief un doux clair-obscur, les couleurs un peu fanées et en demi-teinte répondent à l’humeur conventionnelle et feutrée de l’époque.

Je pense que ce film est un honnête biopic, qui essaye de laisser filtrer un peu de la vie intérieure de la poète américaine, mais qui aurait peut-être dû se détacher encore davantage des événements purement biographiques et chronologiques pour s’engager dans quelque chose de plus poétique, plus mystérieux, moins linéaire.

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Elle regarde passer les gens, de Anne-James Chaton

chaton_elle_regarde J’ai longuement hésité avant de chroniquer ce « roman » – à vrai dire je ne sais pas trop si ce livre est vraiment un roman, je ne sais pas trop quel était le but de l’auteur – car je n’en ai lu que le tiers (en me forçant beaucoup) et que c’était absolument au-dessus de mes forces de continuer.
De quoi s’agit-il ? D’une agglutination de biographies de treize femmes célèbres qui s’échelonnent le long du 20è siècle. Je parle bien d’agglutination car elles ne sont pas séparées les unes des autres et se fondent au contraire les unes dans les autres sans qu’on sache où est la fin de la précédente et le début de la suivante.
Signe particulier de ce livre : Toutes les phrases sans exception commencent par « Elle » ou plus rarement par « Elles » au pluriel, ce qui crée un effet on ne peut plus lassant, d’autant que les phrases sont courtes et le plus souvent factuelles.
Les femmes dont Chaton nous relate l’histoire ne sont jamais nommées si bien qu’on ne les reconnaît pas toujours et qu’on peut passer plusieurs pages en se demandant « Mais qui c’est ? » – c’est ce qui m’est arrivé avec Isadora Duncan et, au début, avec Mata Hari, dont je n’ai pas la chance de connaître la biographie par cœur.
Que nous raconte Chaton au sujet de ces différentes icônes du 20 siècle ? Des faits et rien que des faits, tels qu’on les trouverait dans un dictionnaire : « Elle fait ceci. Elle fait cela. » On a l’impression d’un livre un peu bâclé, à l’écriture peu travaillée, et au plan sans queue ni tête.

Bref, je ne m’appesantis pas davantage sur ce livre, que je n’ai pas trouvé lisible, et même si ses visées féministes et humanistes me touchaient à priori, mais la réalisation laisse trop à désirer !

Etre ici est une splendeur, de Marie Darrieussecq

etre-ici-est-une-splendeur
Quatrième de Couverture :

Paula Modersohn-Becker voulait peindre et c’est tout. Elle était amie avec Rilke. Elle n’aimait pas tellement être mariée. Elle aimait le riz au lait, la compote de pommes, marcher dans la lande, Gauguin, Cézanne, les bains de mer, être nue au soleil, lire plutôt que gagner sa vie, et Paris. Elle voulait peut-être un enfant, sur ce point ses journaux et ses lettres sont ambigus. Elle a existé en vrai, de 1876 à 1907.

Mon avis :

Ce livre est la biographie de la peintre allemande Paula Modersohn-Becker, précurseur de l’expressionnisme, qui est morte à peine à trente-deux ans des suites d’un accouchement difficile, et qui était très peu connue en France avant que Marie Darrieussecq lui consacre ce livre et contribue à lui organiser une exposition au Musée d’Art Moderne cette année 2016, ce qui est une manière très louable de faire connaître cette peintre dans notre pays et de lui redonner la place qu’elle mérite dans l’histoire de l’art du début du 20ème siècle.
J’ai trouvé que Marie Darrieussecq réussissait assez bien à restituer le caractère de son personnage, une jeune femme très enjouée et sans doute trop indépendante pour trouver le bonheur à son époque, où les femmes étaient peu libres de leurs choix.
Malgré le manque d’informations sur certains points, c’est une biographie honnête, où l’auteure ne cherche pas à inventer les éléments manquants et où elle traite certains événements avec beaucoup de délicatesse, comme cette période où Paula Modersohn-Becker quitte son époux et vit probablement une relation avec un autre homme, dont on ne sait pas grand chose sinon qu’il était Bulgare.
Le récit de l’amitié entre Paula et Rilke est assez intéressant, car il s’agit d’une relation curieuse, à la fois intellectuelle et protectrice, où on se demande toujours quelle fut la part d’attirance ou d’amour platonique (cet avis m’est personnel et n’engage que moi).
Première femme peintre à se représenter enceinte, j’ai regretté de lire ce livre après avoir vu l’exposition du Musée d’Art Moderne plutôt que le contraire, car je pense que cette lecture m’aurait fait pénétrer plus profondément dans ses tableaux, et spécialement dans ses nus …
Ce livre nous montre aussi l’admiration que Marie Darrieussecq porte à Paula Modersohn-Becker : visiblement elle se reconnaît un peu en elle, et se trouve des points communs avec ses préoccupations de femme et d’artiste.

Un beau livre, sensible et touchant, qui suggère plutôt qu’il n’affirme, et qui recrée l’atmosphère d’une époque artistiquement riche.

Titus n’aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai

azoulai_titus_bereniceJ’ai eu envie de lire ce livre parce qu’on en a beaucoup parlé dans les média et sur le Net, qu’il est très mis en avant dans les rayons des librairies, qu’il a reçu le Prix Médicis, mais surtout parce qu’il évoque la vie de Racine et que cela me semblait un thème riche et prometteur.
Par ailleurs, c’était l’occasion de découvrir l’univers d’une romancière que je ne connaissais pas, ce qui est toujours intéressant !

Le début de l’histoire :

A notre époque, une jeune femme prénommée Bérénice est quittée par un moderne Titus pour son épouse, Roma, qu’il n’aime plus mais avec laquelle il a fondé une famille.
Bérénice souffre atrocement de cette séparation et ne parvient à trouver un véritable réconfort qu’en lisant et relisant les tragédies de Racine, dont il lui arrive même d’apprendre certaines tirades par cœur.
Bérénice se demande comment Racine – à la fois homme, janséniste et courtisan – a pu aussi bien comprendre le cœur féminin et l’amour, et elle décide d’enquêter sur ce que furent sa vie et son caractère.
Il s’ensuit une biographie de Racine, de sa naissance à sa mort, qui sera coupée deux fois par des retours vers l’époque contemporaine, avec la réapparition de notre Bérénice initiale.

Mon avis :

J’ai été très surprise que ce « roman » soit en réalité une biographie de Racine, de forme assez classique puisque chronologique, mais j’ai trouvé cela plaisant.
Nathalie Azoulai sait rendre le personnage de Racine très vivant et très crédible, avec toutes ses contradictions, son ambition démesurée, son admiration sans faille pour le roi, ses jalousies féroces vis à vis de ses rivaux (à commencer par Corneille, mais aussi, dans une moindre mesure, envers Molière), et elle le présente comme sans cesse tiraillé entre ses devoirs envers le roi et sa fidélité envers Port-Royal et les jansénistes, que le roi déteste et combat.
Racine montre plusieurs caractères au cours de sa vie : il est d’abord un enfant imaginatif qui essaye de se plier à une éducation rigide et austère, puis un jeune homme timide, puis un poète désireux de plaire et d’arriver à une situation, puis un poète reconnu et adulé, puis un historiographe scrupuleux, avant de retourner à la foi et à la spiritualité.
Du point de vue du style, c’est un livre bien écrit, mais il m’a semblé que la fin était un peu moins soignée que le début, très brillant.
J’ai bien aimé ce livre, mais je trouve qu’il ne s’agit pas d’un véritable roman – la part d’imaginaire étant très réduite.

Sarinagara, de Philippe Forest

Philippe-Forest-SarinagaraCe livre est un peu inclassable, à la fois récit, essai, biographie rêvée, et sorte de journal.
Le récit se noue autour d’un épisode dramatique de la vie de Philippe Forest, à savoir la perte de sa fille, âgée de quatre ans, atteinte d’un ostéosarcome en 1995 et dont le combat contre la maladie a duré un an. Après ce deuil terrible, l’auteur et son épouse décident, sans bien savoir pourquoi, de se rendre au Japon, ce qui est l’occasion pour Philippe Forest de vivre dans la réalité un de ses plus vieux rêves d’enfant : une sorte d’errance dans une ville inconnue, où il se perd, et où il ne possède plus rien.
Philippe Forest s’intéresse alors à trois artistes japonais, qui ont connu soit la perte d’un enfant, soit la sidération devant une tragédie historique, et dont il nous raconte en quelque sorte trois récits biographiques : celui du poète Issa (un des plus fameux auteurs de haïku) celui de Sôseki, (l’inventeur du roman japonais moderne), et celui de Yamahata, le premier photographe à être entré dans Nagasaki après l’explosion nucléaire de 1945.
J’ai trouvé que la biographie d’Issa était le cadre d’une réflexion très fine sur le sens profond du haïku : constatation du temps qui s’enfuit, du côté éphémère de toutes choses, désir de retenir le temps et, en même temps, pérennité de l’amour humain.
La biographie de Sôseki est celle qui m’a le plus touchée. Professeur d’anglais, monsieur très convenable, Sôseki est envoyé contre son gré en voyage d’étude en Angleterre pendant deux ans, et, confronté à la vacuité de sa situation et de la vie en général, il s’enfonce dans une sorte de folie, qui ne l’empêchera pas, néanmoins, d’écrire des chefs d’œuvre à son retour au Japon.
Le chapitre sur le photographe Yamahata est celui que j’ai eu le moins de plaisir à lire (c’est un euphémisme), d’une part parce que le personnage est assez antipathique, et d’autre part à cause de l’accumulation de détails horribles et sanglants au moment de l’explosion de la bombe nucléaire.
La dernière partie est une évocation du tremblement de terre de Kobe, ce qui permet à l’auteur de réfléchir aux notions d’oubli et de souvenir, et de revenir plus longuement sur son histoire personnelle, sur ses motivations d’écrivain, et qui est l’occasion de très belles pages teintées de sagesse et de philosophie ténue.

Extrait page 220 :

J’ai fini par penser que le détour que je cherchais devait passer sans doute par le Japon, que le désir que j’avais eu de partir là-bas indiquait que la suite de mon histoire se situait secrètement de ce côté-là du monde. J’ai pris alors conscience d’un phénomène curieux. L’état d’éloignement dans lequel je me trouvais favorisait une sympathie indiscriminée pour toutes les réalités qui m’entouraient. L’univers indifférent où j’étais entré paraissait avoir reçu la confidence impossible de mon propre secret. Toutes les histoires qu’on me racontait répétaient la mienne : celle d’Issa ou bien de Sôseki, d’autres encore, si nombreuses que je les ai immédiatement oubliées. C’est dans un tel état d’esprit que, me documentant sur l’histoire de la photographie japonaise, je me suis arrêté sur une image prise par un certain Yosuke Yamahata au lendemain de l’explosion nucléaire de Nagasaki. Et, instantanément, j’ai su que l’histoire racontée par une telle image s’adressait à moi et qu’il était inutile de différer plus longtemps le moment où elle prendrait place dans le récit de ma vie.

Harmonie Harmonie, de Vincent Jolit

jolit_harmonieCe livre est une biographie du compositeur autrichien Arnold Schönberg (1874-1951), grand inventeur de la musique dodécaphonique et sérielle et, en tant que tel, un des principaux compositeurs du 20ème siècle. Mais, bizarrement, le personnage, tout au long du livre, n’est jamais appelé par son nom et l’auteur se contente d’un « Arnold » assez familier – parti pris d’écriture que je n’ai pas trop compris.

Grâce à ce livre, très intéressant, j’ai appris beaucoup de choses sur Schönberg : en particulier, qu’il avait hésité pendant plusieurs années entre la peinture et la musique et qu’il avait réalisé un bon nombre de tableaux de style expressionniste qui n’étaient pas dénués d’intérêt et qui avaient été exposés par les nazis sous l’étiquette d’ « Art Dégénéré » (en tant que musicien il sera également catalogué par les nazis comme artiste dégénéré). Je ne savais pas non plus qu’Alban Berg et Anton Webern avaient été des élèves aussi dévoués et prêts à tout pour protéger leur maître. J’ignorais également que Schönberg était un personnage si austère, souvent déprimé, cérébral, jusqu’au-boutiste, ne craignant pas d’affronter la pauvreté et la solitude pour créer en toute indépendance. Autre découverte : A l’époque des persécutions nazies, et alors qu’il était réfugié aux Etats-Unis, il renoue avec ses racines juives, se convertit au judaïsme, compose des musiques de prière et caresse le projet de créer un Etat juif.

Précurseur incompris, quelle que soit l’époque et quel que soit le pays, la plupart de ses compositions seront accueillies par des huées et des sifflets, incompréhension que lui-même ne comprendra pas et n’admettra pas, mais qui, pour autant, ne le feront pas reculer devant les audaces.

J’ai trouvé ce livre très intéressant, vivant, et même intelligent (la comparaison entre la musique de Schönberg et celle de Stravinski m’a plus que convaincue).

Seul bémol : Ce livre est écrit dans un style primesautier, familier, proche du langage parlé, qui ne m’a pas du tout plu et qui, d’ailleurs, ne convient pas tellement à ces sujets graves et complexes.

Harmonie Harmonie avait paru aux Editions de La Martinière en 2014.