Trois poèmes de Bertrand Degott

J’ai trouvé ces trois poèmes dans le recueil Plus que des ronces, paru en 2013 aux éditions L’arrière-pays – un recueil que je vous recommande vivement car il mélange légèreté et profondeur avec délicatesse et subtilité. Du grand art !

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Tout se défait sans arrêt sans cesse on renoue
nous pouvons porter peu de chose écriviez-vous
voilà presque trente ans à la première épine
nous crions à l’aide et nous tremblons
, j’imagine
qu’une telle pensée nous fait tenir debout

chacun dans son coin sombre affermi par l’orgueil
ou la nécessité d’ouvrir ou garder l’œil
ouvert, je ne sais pas si ce qui nous redresse
n’est pas aussi l’expérience d’une faiblesse
plus grande et dont l’omniprésence nous accueille

d’ailleurs je n’imagine rien, voyez, à peine
écrit ça ressemble aux vérités qu’on assène
– tout se défait on crie à l’aide on tremble et puis
on se laisse attraper par des odeurs de pluie
dans les haies sur la ronce et sur chaque âme en peine.

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Si la poésie n’est que du temps que l’on vole
à nos obligations si l’entretien soudain
des muses prend le pas sur le commerce humain
devisant de façon j’imagine frivole
n’en viens-je pas à diviniser la parole ?

dehors il pleut à verse et il fait froid, je viens
de remuer les bûches dans la cheminée
c’est là tout mon savoir concernant la journée
j’écris sans escompter plus desdits entretiens
que l’heure ou les minutes déjà dérobées

il y a quelque chose dans l’air comme un désordre
partout épars que j’aurais à équilibrer
une ample déchirure à reprendre, une corde
qui attend Dieu sait quel instrument pour vibrer
– tout ce temps volé dont le rêve est qu’il s’accorde.

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Quel mot trouver pour ce qui tout d’un coup anime
les arbres des jardins pour le bouillonnement
affriolant des prunus en dentelles fines
pour tant de chair qui s’offre aux magnolias – comment
saisir ce qu’attend de nous ce rose unanime ?

comment saisir ces fleurs qui n’attendent sans doute
rien de moi vieille branche au moignon dénudé
arbre mourant ? quelle rose extraire de mes doutes ?
j’aimerais le vieux rose humble et voisin du pourpre
qui bientôt recouvrira l’arbre de Judée.

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L’année poétique 2009 – meilleurs poèmes


En 2009 avait paru aux éditions Seghers L’année poétique, anthologie des meilleurs poèmes francophones parus cette année-là en recueils ou en revues, et donnant un bon aperçu général de la poésie contemporaine, avec ses qualités mais aussi ses tics et ses manques.
Cette anthologie était présentée par les trois poètes Patrice Delbourg, Pierre Maubé et Jean-Luc Maxence, également éditeur et directeur de revue.
L’année poétique 2009 mettait à l’honneur plus particulièrement la Belgique, avec cette accroche facétieuse : « Un poète français sur deux est belge. » et il est vrai que les poètes belges étaient bien représentés, avec vingt-cinq auteurs parmi lesquels Guy Goffette, Werner Lambersy, William Cliff, Yves Namur et bien d’autres.

J’ai choisi cinq poèmes dans cette anthologie :

JACQUES ANCET

La fatigue a des couleurs
comme les saisons. Elle a
ses douceurs et ses éclats,
ses silences. Mais surtout
ce qu’elle permet de voir :
d’une chose à son image,
imperceptible, une sorte
de distance sans distance.
L’incertitude du monde.
Comme un vacillement bref.

BERTRAND DEGOTT

J’ai sur ma table un bouquet de pervenches
qui commence à pâlir … on en trouvait
à profusion dans la forêt dimanche
(parfois c’est comme si rien n’entravait

le cœur, on entretient l’oubli … n’empêche
que tout s’impose avec le temps, le mur
enfin s’effondre, la fleur se dessèche
et l’amour se pourrit comme un fruit mûr)

je te confie ce bouquet de langage
emporte-le sur les chemins où tu
situes la crête et qu’afin de partage
il y résonne autant que je l’ai tu

la pâleur j’y consens, que soit diaphane
ce qui doit l’être et que le reste fane.

ALAIN SUIED

Les morts sont légers
plus légers que l’air.

C’est nous qui portons
leur poids à l’épaule.

C’est nous qui écoutons
leur vraie voix dans nos cœurs.

Les morts sont légers
plus légers que le sommeil.

Ils nous parlent en secret
dans la langue pure des galaxies.

Ils nous tirent vers le haut
tandis que l’oubli et la faiblesse

nous ramènent vers la terre.

Les morts sont légers
plus légers que le souvenir.

Ils nous parlent en secret
dans la langue oubliée des enfants.

Ils nous tirent vers l’azur
tandis que le silence du néant

nous ramène vers la vérité.

BÉATRICE LIBERT

PESER

Ce soir nous dînerons de restes Nous vivrons à l’étroit nous penserons peu dépenserons moins encore n’ayant sou qui vaille en poche forcément cousue Nous pèserons quelques noms très communs au coin de deux minutes éclair Économisant les gestes il nous viendra peut-être un désir généreux mais nous l’avalerons bien vite Les vitres dessineront de faibles embellies embrochées par la nuit fatalement rapide Et nous consumerons nos cris à la muette afin que rien de fort ou de miraculeux ne nous arrive par un furieux hasard.

JEAN-CLAUDE PIROTTE

On décline la solitude
comme un enfant les mots latins
dans la froide salle d’étude
du collège pour orphelins

les mots d’amour sont dans les livres
que le maître interdit de lire
on peut feuilleter la grammaire
on n’aura plus jamais de mère

au fond du dortoir la veilleuse
n’en finit pas de s’éteindre
et les murmures de la nuit
laissent du givre aux fenêtres

les mots de grammaire et de mère
se confondent avec les rêves
comme les rimes du poème
que l’enfant n’écrira jamais

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