Quai Ouest de Bernard-Marie Koltès

Mes vacances ne sont pas loin d’être finies, ou du moins je commence à préparer sérieusement mon retour sur ce blog.

En attendant ma réapparition définitive du 1er septembre (avec les comptes-rendus de toutes mes lectures estivales), voici un petit billet en guise de mise en bouche.

Cette lecture est encore très fraîche dans ma mémoire puisque je viens juste de la terminer, mais je dois dire que je ne suis pas convaincue du tout et que je me suis passablement ennuyée. On me rétorquera peut-être qu’une pièce de théâtre est faite pour être vue sur une scène, et non pas lue, et certainement une mise en scène judicieuse doit pouvoir pimenter un peu ce texte qui m’a paru bien plat. La situation de départ est pourtant prometteuse et intéressante mais, rapidement, l’action se fige et se dilue sans que rien ne se passe, ni dans les actes ni dans les paroles.
La situation de départ : un homme (Koch) se fait conduire par son chauffeur (Monique) sur le quai désert d’un quartier misérable, dans le but de se suicider. Alors qu’il vient de sauter dans le fleuve, il est repêché par un homme qui n’est pas forcément animé par de bonnes intentions. Une famille d’immigrés (espagnols ou indiens ?) cherche à profiter de la situation pour le racketter.
Les personnages se disputent pour savoir s’ils vont crever les pneus de la voiture, où est le delco, où est la montre luxueuse de Koch (le candidat au suicide), où sont les clés de la voiture, est-ce que tel personnage veut bien donner les clés de la voiture à tel autre, etc.
La fin redonne un peu d’énergie à ces situations plates et figées, avec quelques dialogues qui font mouche, et une tension dramatique accrue, mais ça reste tout de même très en-dessous (à mon avis) de cette autre très bonne pièce de Koltès : Dans la solitude des champs de coton qui n’est pourtant postérieure que d’une année (1986) mais dont l’écriture me parait bien plus élaborée.
Pour moi qui aime bien Koltès d’habitude et qui apprécie son style, c’est une assez mauvaise surprise.

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Joyeux Noël à tous ! Et quelques lectures …

Noel

Noel

Je tiens à vous souhaiter à tous un joyeux réveillon et un très heureux Noël !
Petite pensée pour ceux qui passeront ces jours de fête dans la solitude.

Je profite de cet article pour chroniquer rapidement trois livres lus récemment et que je ne souhaitais pas développer longuement :

* De Sarah Kane : L’amour de Phèdre. Genre : théâtre.
Je sais que Sarah Kane est une auteure très appréciée et très prisée, mais je n’ai vraiment pas aimé cette pièce, qui me semble surtout faite pour choquer le bourgeois (fellations sur scène, langage cru, scènes finales violentes et sanglantes), ce qui ne serait pas un problème si les dialogues étaient intéressants, mais ce n’est justement pas le cas à mon avis. Les dialogues sont courts, limités au strict minimum, les personnages ne sont pas mal campés et ont une certaine cohérence, mais leur discours est trop limité pour qu’ils aient beaucoup de substance.
Une déception donc, mais j’attendais peut-être trop de cette dramaturge pour en avoir entendu dire que du bien ….

* De Annie Ernaux : L’écriture comme un couteau. Genre : Entretiens.
Ce livre est un recueil d’entretiens entre Annie Ernaux et Frédéric-Yves Jeannet, entretiens qui se sont déroulés par mail autour de l’année 2002, et qui sont suivis par une postface de l’auteure, qui est beaucoup plus récente. Dans ce dialogue, Annie Ernaux parle de politique, du féminisme, revient sur ses différents livres précédemment publiés en les analysant et en les comparant, parle de la genèse de ses livres et de sa manière d’écrire, parle aussi du Nouveau Roman, de l’autofiction, de ses journaux intimes, etc.
J’ai trouvé ce livre passionnant et il donne envie de pousser plus avant la découverte de cette auteure, qui apparaît comme ayant une vraie réflexion sur la littérature, sur la sociologie et sur l’histoire (elle-même associe les trois disciplines dans sa réflexion).

* De Bernard-Marie Koltès : Dans la solitude des champs de coton Genre: Théâtre.
J’avais vu cette pièce à la télévision, jouée par Patrice Chéreau et Pascal Grégory, il y a environ vingt ans, et j’en avais gardé un souvenir pas mauvais, mais flou. De fait, l’écriture de Bernard-Marie Koltès m’a toujours plu et intriguée, dans la mesure où elle est très travaillée et où elle ne prend pas son sujet de front mais utilise de savants détours, et emploie des images et des métaphores surprenantes et décalées. Ici encore, j’ai beaucoup aimé cette écriture, qui se développe dans de longues tirades ayant le désir et l’assouvissement du désir comme thématique principale, mais aussi les rapports humains dans ce qu’ils ont d’inégal et de trouble.
J’ai trouvé cette pièce magnifique, et il m’a semblé qu’elle gagnait à être lue plutôt que vue, car la subtilité de cette langue mérite d’être savourée lentement, et on a parfois envie de relire une phrase plusieurs fois de suite pour la laisser résonner.

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Roberto Zucco de Bernard-Marie Koltès

Bernard-Marie Koltès avait été fasciné dans les années 80 par un fait divers sanglant, qui lui a inspiré cette pièce, écrite en 1988 et montée pour la première fois à Berlin en 1990.

Roberto Zucco a tué son père, il va tuer sa mère, violer une gamine, poignarder un policier et assassiner un enfant sous les yeux de sa mère.
Il se fait passer pour un agent secret, pour un étudiant, il voudrait être transparent, il aide les vieux messieurs perdus dans le métro à retrouver leur chemin, …
La gamine qu’il a violée est rejetée par sa famille parce qu’elle a perdu sa virginité, son frère la vend à un proxénète, elle veut retrouver Roberto Zucco, mais elle finira par le dénoncer à la police, …

Voilà une pièce bien décousue dont le sens global n’est absolument pas lisible.
Il n’y a pas de cohérence non plus dans les caractères des personnages et en particulier dans celui de Roberto Zucco – sorte de personnage désespéré, suicidaire, mythomane, dont on ne sait jamais les raisons pour lesquelles il tue.

Beaucoup de scènes sont d’une magnifique qualité littéraire, avec de longues tirades, parfois teintées d’un certain romantisme, bien que très contemporaines.

Il y a un grand décalage entre l’extrême violence des actes et le côté très écrit, très littéraire, du texte, et pour cette raison je me suis dit que la mise en scène de cette pièce devait jouer un grand rôle dans la manière dont elle était perçue.

Zucco – Je suis un garçon normal et raisonnable, monsieur. Je ne me suis jamais fait remarquer. M’auriez-vous remarqué si je ne m’étais pas assis à côté de vous ? J’ai toujours pensé que la meilleure manière de vivre tranquille était d’être aussi transparent qu’une vitre, comme un caméléon sur la pierre, passer à travers les murs, n’avoir ni couleur ni odeur ; que le regard des gens vous traverse et voie les gens derrière vous, comme si vous n’étiez pas là. C’est une rude tâche d’être transparent ; c’est un métier ; c’est un ancien, très ancien rêve d’être invisible. Je ne suis pas un héros. Les héros sont des criminels. Il n’y a pas de héros dont les habits ne soient trempés de sang, et le sang est la seule chose au monde qui ne puisse pas passer inaperçue. C’est la chose la plus visible du monde. Quand tout sera détruit, qu’un brouillard de fin du monde recouvrira la terre, il restera toujours les habits trempés de sang des héros. Moi, j’ai fait des études, j’ai été un bon élève. On ne revient pas en arrière quand on a pris l’habitude d’être un bon élève. Je suis inscrit à l’université. Sur les bancs de la Sorbonne, ma place est réservée, parmi d’autres bon élèves au milieu desquels je ne me fais pas remarquer.