Matin, d’Arthur Rimbaud

N’eus-je pas une fois une jeunesse aimable, héroïque, fabuleuse, à écrire sur des feuilles d’or, – trop de chance ! Par quel crime, par quelle erreur, ai-je mérité ma faiblesse actuelle ? Vous qui prétendez que des bêtes poussent des sanglots de chagrin, que des malades désespèrent, que des morts rêvent mal, tâchez de raconter ma chute et mon sommeil. Moi, je ne puis pas plus m’expliquer que le mendiant avec ses continuels Pater et Ave Maria. Je ne sais plus parler !

Pourtant, aujourd’hui, je crois avoir fini la relation de mon enfer. C’était bien l’enfer ; l’ancien, celui dont le fils de l’homme ouvrit les portes.

Du même désert, à la même nuit, toujours mes yeux las se réveillent à l’étoile d’argent, toujours, sans que s’émeuvent les Rois de la vie, les trois mages, le coeur l’âme, l’esprit. Quand irons-nous, par delà les grèves et les monts, saluer la naissance du travail nouveau, la sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et des démons, la fin de la superstition, adorer – les premiers ! – Noël sur la terre !

Le chant des cieux, la marche des peuples ! Esclaves, ne maudissons pas la vie.

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Matin d’Arthur Rimbaud, extrait d’une Saison en Enfer

Joyeux Noël à tous ! Joyeuses fêtes !

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Rimbaud le fils, de Pierre Michon


J’ai attendu plus d’une quinzaine de jours avant d’écrire une note sur ce livre, tout simplement parce que je ne savais pas quoi en penser : si je reste admirative de l’écriture de Pierre Michon – savante, sophistiquée, précieuse – et qu’il m’est toujours aussi agréable de plonger dans son style, je suis sortie malgré tout de cette lecture dubitative, pas convaincue, et avec le sentiment qu’il me manquait quelque chose.
Ce livre se situe au croisement de plusieurs genres – biographie, essai, roman – et parle essentiellement de poésie, toutes choses qui me plaisent extrêmement et qui me tiennent toujours en haleine.
Par ailleurs, il se concentre sur les années d’enfance et d’adolescence de Rimbaud, c’est-à-dire ses années créatives, et il laisse tomber la période africaine – une excellente idée pour quiconque aime la poésie de Rimbaud et s’interroge sur elle.
Autre avantage par rapport aux biographies rimbaldiennes : il apporte un regard d’écrivain, un regard de connivence et de compréhension, qui nous éclaire sur le sens profond de la quête poétique – là où les biographes en restent à des embrouillaminis de petits faits superficiels.
Par contre, sur de nombreux points, j’ai trouvé les interprétations de Michon très subjectives, lorsqu’il dit que la mère de Rimbaud était une femme mauvaise (Rimbaud la voyait ainsi, mais est-ce vrai ?), que Rimbaud cherchait un père dans les hommes qu’il rencontrait (psychanalyse douteuse), ou que La Saison en Enfer est le cinquième Evangile.
Bien sûr, l’auteur a droit à sa subjectivité, à ses rêveries ou à ses fantasmes, et il peut toujours broder des motifs à partir du réel, mais ça n’empêche pas que le lecteur n’adhère pas toujours à ces visions, pour peu qu’il ait lui-même sa petite idée personnelle.
Rimbaud le fils m’a cependant intéressée et je conseille ce livre aux amateurs de poésie et aux amoureux de beaux styles.

Extrait page 78 :

(…) De cela je suis sûr : Rimbaud refusait et exécrait tout maître, et non pas tant parce que lui-même voulait ou croyait l’être, mais parce que son maître à lui, c’est-à-dire celui de la Carabosse, le Capitaine, lointain comme le tsar et peu concevable comme Dieu, comme eux plus souverain d’être bouclé derrière des kremlins, derrière des nuages, son maître depuis toujours était une figure fantôme ineffablement exhalée dans les clairons fantômes de garnisons lointaines, une figure parfaite, hors d’atteinte, infaillible et muette, postulée, dont le Royaume n’était pas de ce monde ; et, en voir, en ce monde l’apparition, même pas l’apparition mais le soupçon, l’apparence, l’ombre portée, le lieutenant, l’incarnation déchue qui vidait des stouts dans sa barbe et écrivait de beaux vers, cela jetait Rimbaud hors de lui, le dépossédait, et sans doute il enrageait, au comble de l’indignation et ne sachant pourquoi, comme un pharisien à qui le Dieu opaque des Tables closes fait l’injure d’apparaître clairement dans le pouilleux de Nazareth. (…)

Ville d’Arthur Rimbaud

rimbaud Comme je relis en ce moment les oeuvres poétiques de Rimbaud, j’avais très envie de partager sur ce blog une de mes Illuminations préférées …
On sait que Rimbaud était profondément épris de la vie urbaine, aussi bien à Paris qu’à Londres, et qu’il a passé son adolescence à fuir la campagne ardennaise pour rejoindre la Capitale.

VILLE

Je suis un éphémère et point trop mécontent citoyen d’une métropole crue moderne parce que tout goût connu a été éludé dans les ameublements et l’extérieur des maisons aussi bien que dans le plan de la ville. Ici vous ne signaleriez les traces d’aucun monument de superstition. La morale et la langue sont réduites à leur plus simple expression, enfin ! Ces millions de gens qui n’ont pas besoin de se connaître amènent si pareillement l’éducation, le métier et la vieillesse, que ce cours de vie doit être plusieurs fois moins long que ce qu’une statistique folle trouve pour les peuples du continent. Aussi comme, de ma fenêtre, je vois des spectres nouveaux roulant à travers l’épaisse et éternelle fumée de charbon, – Notre ombre des bois, notre nuit d’été ! – des Erinnyes nouvelles, devant mon cottage qui est ma patrie et tout mon cœur puisque tout ici ressemble à ceci, – la Mort sans pleurs, notre active fille et servante, un Amour désespéré, et un joli Crime piaulant dans la boue de la rue.

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Poison perdu, un sonnet de Germain Nouveau

J’ai trouvé ce poème dans le recueil L’amour de l’amour publié chez Orphée La différence en 1992.
Germain Nouveau est un poète contemporain de Verlaine et de Rimbaud, avec lesquels il a été très lié.
Poison Perdu aurait été écrit à la suite de la rupture entre Nouveau et Rimbaud.

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Poison Perdu

Des nuits du blond et de la brune
Pas un souvenir n’est resté
Pas une dentelle d’été,
Pas une cravate commune ;

Et sur le balcon où le thé
Se prend aux heures de la lune
Il n’est resté de trace, aucune,
Pas un souvenir n’est resté.

Seule au coin d’un rideau piquée,
Brille une épingle à tête d’or
Comme un gros insecte qui dort.

Pointe d’un fin poison trempée,
Je te prends, sois-moi préparée
Aux heures des désirs de mort.

Germain Nouveau

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Les Jours fragiles, de Philippe Besson

Les-jours-fragiles-bessonJ’ai acheté ce livre parce que je savais qu’il parlait de Rimbaud et que je suis très curieuse de tout ce qui concerne ce poète. Par ailleurs, j’avais déjà lu quelques romans de Philippe Besson – certains que j’avais bien aimés (comme L’arrière-saison), d’autres nettement moins – et je me demandais ce qu’avait pu donner sa confrontation avec les documents historiques et littéraires autour de Rimbaud.

Ce livre est à mi-chemin entre le roman et la biographie : il se présente comme le journal intime d’Isabelle Rimbaud (la sœur préférée d’Arthur) et mêle des faits historiquement prouvés (certains documents sont cités textuellement et mis en italique) avec des faits plus contestables mais crédibles (par exemple, le viol dont aurait été victime le poète dans une caserne durant la Commune de Paris, alors qu’il n’avait que seize ans).
Ce livre repose en tout cas sur des documents bien avérés et sérieux, et j’ai trouvé qu’il avait une approche honnête et crédible, car il n’essaye pas de trahir Rimbaud ou de lui faire dire ce qu’il n’a pas dit, comme tant d’autres ont pu le faire au 20ème siècle à partir de Claudel.
Chose que j’ai appréciée : l’homosexualité de Rimbaud n’est ici pas niée ou passée sous silence, alors qu’elle a pu l’être bien des fois dans le passé, y compris par des « spécialistes » reconnus.
J’ai trouvé par contre que la personnalité de la mère de Rimbaud était, chez Philippe Besson, très négative, très noire, mais après tout c’est son interprétation (ce n’est pas la mienne) et cette vision des choses est aussi défendable. Disons que, selon moi, si Rimbaud était très hostile à sa mère dans son adolescence, il s’est beaucoup calmé plus tard et, dans les lettres qu’il lui envoyait d’Afrique, on trouve un certain attachement et une prévenance qui n’apparait pas dans Les Jours fragiles … Mais, encore une fois, ce n’est que mon interprétation et celle de P. Besson est également possible.

Le style du livre n’est pas, en revanche, très travaillé, et il y a certaines lourdeurs que l’auteur aurait pu supprimer, comme des répétitions ou des emprunts poétiques qui n’ont pas lieu d’être : on ne voit pas par exemple, pourquoi Isabelle Rimbaud parlerait « du vent mauvais » comme Verlaine ou du « bétail de la misère » comme son frère.

Malgré ces quelques réserves, ce livre m’a paru donner un portrait convaincant de Rimbaud et un bon aperçu de sa biographie.

Chanson de la plus haute tour d’Arthur Rimbaud

arthur_rimbaudCe poème fait partie des Vers nouveaux d’Arthur Rimbaud, écrits en 1872, et c’est plus précisément le deuxième poème des Fêtes de la Patience.

 

Chanson de la plus haute tour

Oisive jeunesse
A tout asservie
Par délicatesse
J’ai perdu ma vie.
Ah ! Que le temps vienne
Où les cœurs s’éprennent.

Je me suis dit : laisse,
Et qu’on ne te voie :
Et sans la promesse
De plus hautes joies.
Que rien ne t’arrête
Auguste retraite.

J’ai tant fait patience
Qu’à jamais j’oublie ;
Craintes et souffrances
Aux cieux sont parties.
Et la soif malsaine
Obscurcit mes veines.

Ainsi la Prairie
A l’oubli livrée,
Grandie et fleurie
D’encens et d’ivraies
Au bourdon farouche
De cent sales mouches.

Ah ! Mille veuvages
De la si pauvre âme
Qui n’a que l’image
De la Notre-Dame !
Est-ce que l’on prie
La Vierge Marie ?

Oisive jeunesse
A tout asservie
Par délicatesse
J’ai perdu ma vie.
Ah ! Que le temps vienne
Où les cœurs s’éprennent !

mai 1872

Des poèmes de Guy Goffette sur Rimbaud

J’ai trouvé ces poèmes sur Rimbaud dans le recueil Un manteau de fortune de Guy Goffette, paru en 2001 aux éditions nrf Gallimard. Ces poèmes font, plus précisément, partie de Blues à Charlestown (puisque c’est ainsi que, par dérision, Rimbaud appelait sa ville natale, Charleville.)

Tous ces poèmes sont des dizains c’est-à-dire des poèmes de dix vers, et, ici, chaque vers est en décasyllabe. C’est donc un rythme basé sur le chiffre dix – mais je ne vois pas de rapport particulier avec Rimbaud dans ce choix, car il n’utilisait pas particulièrement ces rythmes …

 

(Lettre à l’inconnue d’en face, 2)

Si peu de lumière sur ma table, si
peu que les mots comme fleurs rabougrissent
– et ma chair, si vous n’y portez remède
par saoules salives, si votre ventre
fougueusement ne l’enroule, ma chair
vive et veuve livrée nue chaque nuit
à votre délectation s’en ira
elle aussi pétale à pétale avant
que nous n’ayons trouvé, belle inconnue,
cette bête qui voyage beaucoup.
(Lettre à l’inconnue d’en face,3)

Reconnaissez Madame que mourir
hors du dérèglement de tous les sens
est triste et sans aucun profit (présent
gâché que la vertu, la nuit vient vite
et la plus belle rose est du fumier).
Ouvrez vos ombres votre giron vos
lèvres : le clou du spectacle est en bas
dans la rue où, preste comme une main
sous les robes, le vent réveille les
beaux orages qui nous étaient promis.

 

Les passages en italique sont des citations de Rimbaud : la « bête qui voyage beaucoup » est le dernier vers du poème « Rêvé pour l’hiver » et le « dérèglement de tous les sens » est un des passages les plus connus de la fameuse Lettre du voyant.

 

Un poème de Verlaine sur Rimbaud (1873)

verlaine_rimbaud

Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses :
De cette façon nous serons bien heureuses
Et si notre vie a des instants moroses,
Du moins nous serons, n’est-ce pas ? deux pleureuses.

Ô que nous mêlions, âmes sœurs que nous sommes,
A nos vœux confus la douceur puérile
De cheminer loin des femmes et des hommes,
Dans le frais oubli de ce qui nous exile !

Soyons deux enfants, soyons deux jeunes filles
Éprises de rien et de tout étonnées
Qui s’en vont pâlir sous les chastes charmilles
Sans même savoir qu’elles sont pardonnées.

 

Ce poème sans titre de Verlaine a été écrit en 1873, alors qu’il avait fui sa femme en compagnie de Rimbaud, et fait partie du recueil Romances sans paroles.

La majorité des commentateurs pensent que ce poème s’adresse à Rimbaud.

Un poème de Rimbaud sur Verlaine (1873)

arthur_rimbaudPitoyable frère ! Que d’atroces veillées je lui dus ! « Je ne me saisissais pas fervemment de cette entreprise. Je m’étais joué de son infirmité. Par ma faute nous retournerions en exil, en esclavage. » Il me supposait un guignon et une innocence très bizarres, et il ajoutait des raisons inquiétantes.
Je répondais en ricanant à ce satanique docteur, et finissais par gagner la fenêtre. Je créais, par delà la campagne traversée par des bandes de musique rare, les fantômes du futur luxe nocturne.
Après cette distraction vaguement hygiénique, je m’étendais sur cette paillasse. Et, presque chaque nuit, aussitôt endormi, le pauvre frère se levait, la bouche pourrie, les yeux arrachés, – tel qu’il se rêvait ! – et me tirait dans la salle en hurlant son songe de chagrin idiot.
J’avais en effet, en toute sincérité d’esprit, pris l’engagement de le rendre à son état primitif de fils du soleil, – et nous errions, nourris du vin des cavernes et du biscuit de la route, moi pressé de trouver le lieu et la formule.

 

Ce poème a été écrit par Rimbaud en 1873, lors de son séjour à Londres avec Verlaine, et fait partie des Illuminations.
Verlaine s’était reconnu dans le personnage du « pitoyable frère » et « satanique docteur » …

Aube d’Arthur Rimbaud

Ce poème est l’un des plus beaux et des plus connus tirés des Illuminations (écrit en 1873), je le donne ici dans son intégralité.

 

J’ai embrassé l’aube d’été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq. A la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil il était midi.