Journaux des dames de cour du Japon ancien

Couverture chez Picquier Poche

Dans le cadre de mon Mois Thématique sur les Femmes Japonaises, je ne pouvais pas passer sous silence les dames de cour du Japon ancien, qui ont une grande importance pour la littérature nippone et qui ont créé de nombreux chefs d’œuvre intemporels et d’un très grand raffinement stylistique et culturel.

Note pratique sur le livre :

Ecrit au XIème siècle de notre ère.
Traduit par Marc Logé.
Editeur : Picquier Poche
Nombre de pages : 209

Quatrième de Couverture

Ces journaux intimes ont en commun d’avoir été écrits en japonais au XIème siècle par des femmes, et valurent à leurs autrices une gloire considérable qui fait encore d’eux aujourd’hui des chefs d’œuvre de la littérature mondiale.
Le journal de Murasaki Shikibu, qui écrivit les deux mille pages du Dit du Genji, n’a trait qu’à quelques années de sa vie ; celui d’Izumi Shikibu ne concerne qu’un épisode de la sienne, mais le journal de Sarashina, commencé à douze ans, s’acheva alors qu’elle avait atteint l’âge de cinquante ans.
Croquis d’éphémères plaisirs, du temps qui passe, descriptions de livres lus, d’endroits visités, de souvenirs, de rêves et de soliloques sur la vie et sur la mort qui versent au cœur du lecteur un émerveillement sans cesse renouvelé devant ce monde de poésie et de raffinement singulièrement émouvant.

Mon Avis :

J’avais déjà lu et chroniqué ici Les Notes de chevet de Sei Shonagon, qui datent de la même époque que ces Journaux des dames de cour et, comme ces quatre dames se connaissaient et se côtoyaient journellement, je pensais qu’il y aurait une forte ressemblance entre ces différents récits. En réalité, j’ai été heureusement surprise car chaque dame développe un style très personnel, du point de vue de ses idées et de son écriture.
Ainsi, dame Sarashina m’a semblé insister surtout sur les côtés émouvants de son récit, avec beaucoup de notations poétiques sur la nature qui font écho à ses propres sentiments, et une expression très profonde des choses tristes de la vie. Elle m’a paru plutôt sentimentale et romanesque, et je l’ai trouvée délicate et sympathique.
J’ai ressenti par contre nettement moins de sympathie pour Murasaki Shikibu qui n’hésite pas à dresser des portraits repoussants de ses contemporains et plus particulièrement des autres dames de cour (surtout de celles qui écrivent avec talent !) et on peut penser que l’esprit de rivalité et de jalousies entre ces dames devait être assez terrible et suffoquant, dans un lieu aussi étroit et renfermé sur lui-même que la Cour du Japon où, de plus, on n’avait pas grand-chose d’autre à faire que de nouer des intrigues et s’épier avec avidité ! Ceci dit, en dehors de cet aspect médisant et méprisant, Murasaki Shikibu m’a paru également très fine dans sa vision de la vie et j’ai trouvé que nombre de ses idées montraient une certaine hauteur de vue, de la clairvoyance et de la sagesse.
La dernière dame de cour, Izumi Shikibu (qui n’a pas de lien de parenté avec la précédente) nous raconte quant à elle la belle histoire d’amour, tourmentée et complexe, entre un Prince et une femme solitaire. Comme le Prince est jaloux et que de nombreuses médisances courent sur cette femme esseulée, leur relation est émaillée de séparations, de malentendus et de réconciliations. Les deux amoureux ne cessent de s’envoyer des poèmes pour faire connaître leurs émotions et c’est donc, en même temps qu’un journal intime, un récit poétique.
Un beau livre, qui ressuscite devant nos yeux tout une époque disparue, et qui témoigne tout à la fois du côté intemporel et universel de certains sentiments ou émotions. J’ai eu plaisir à le lire !

Un Extrait page 50 (par Sarashina)

Après cela, je fus quelque peu inquiète et j’oubliai les romans. Mon esprit devint plus sérieux et je passai plusieurs années sans rien faire de remarquable. Je négligeai les services religieux et les observances des temples. Ces idées fantastiques des romans peuvent-elles se réaliser dans ce monde ? Si Père pouvait obtenir une bonne situation, je pourrais, moi aussi, jouir d’une vie beaucoup plus noble… Voilà les espoirs incertains qui occupaient alors mes pensées quotidiennes.
Enfin, Père fut nommé gouverneur d’une province très éloignée dans l’Est.
Il dit : « J’ai toujours pensé que si je pouvais obtenir un poste de gouverneur dans le voisinage de la capitale, je pourrais m’occuper de vous selon les désirs de mon coeur. Je voudrais vous mener voir les beaux paysages de la mer et de la montagne. Je voudrais aussi que vous puissiez vivre entourée d’une suite qui dépasse les possibilités de notre situation actuelle. Notre karma dans une vie précédente a dû être défavorable. Maintenant, il me faut partir vers un pays très éloigné, après avoir attendu si longtemps. Lorsque je vous ai emmenée, alors que vous étiez une petite fille, vers la province de l’Est, le moindre malaise me causait une inquiétude fort vive, car je me disais que si je mourais, vous erreriez seule dans ce lointain pays. Il y avait beaucoup à craindre dans ce pays d’étrangers, et j’y eusse vécu avec l’esprit plus tranquille si j’y avais été seul. (…)

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Un Extrait page 138 (par Murasaki Shikibu)

La dame Sei Shonagon est une personne très orgueilleuse. Elle a une haute opinion de sa valeur et répand partout ses écrits chinois. Pourtant, si nous l’étudiions de près, nous trouverions qu’elle est encore imparfaite. Elle s’efforce d’être exceptionnelle, mais, naturellement, les personnes de ce genre vous offensent et finissent par s’attirer des déboires. Celle qui est trop richement douée, qui s’abandonne trop à l’émotion, alors même qu’elle devrait faire preuve de réserve, perdra, malgré elle, le contrôle d’elle-même. Comment une personne aussi vaniteuse et aussi insouciante pourra-t-elle finir ses jours dans le bonheur ? (…)

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Les Notes de Chevet de Sei Shônagon

Vous savez que j’aime la littérature japonaise et je vous parlerai aujourd’hui d’un grand classique du Moyen Âge nippon : Les Notes de Chevet de Sei Shônagon (966-1025).

Quatrième de couverture :

Dans une traduction extrêmement élégante d’André Beaujard, nous présentons au lecteur français un des plus beaux livres de la littérature japonaise, les Notes de chevet de Sei Shônagon. Composées dans les premières années du XIᵉ siècle, au moment de la plus haute splendeur de la civilisation de Heian, au moment où Kyôto s’appelait Heiankyô, c’est-à-dire «Capitale de la Paix», par une dame d’honneur, Sei Shônagon, attachée à la princesse Sadako, laquelle mourut en l’an 1000, les Notes de chevet appartiennent au genre sôshi, c’est-à-dire «écrits intimes». Avec Les heures oisives de Urabe Kenkô et les Notes de ma cabane de moine de Kamo no Chômei, les Notes de chevet de Sei Shônagon proposent, sous forme de tableaux, de portraits, d’historiettes, de récits, une illustration du Japon sous les Fujiwara.Avec l’auteur du Roman de Genji, Noble Dame Murasaki, Sei Shônagon est une des plus illustres parmi les grands écrivains féminins du Japon. Si l’auteur du Roman de Genji est constamment comparé, dans son pays, à la fleur du prunier, immaculée, blanche, un peu froide, Sei Shônagon est égalée à la fleur rose, plus émouvante, du cerisier. Ceux qui liront, nombreux nous l’espérons pour eux, les Notes de chevet sont assurés de découvrir un des plus beaux livres jamais écrits en langue japonaise, et qu’une introduction et des notes leur permettront de goûter dans le plus intime détail, y compris tous les jeux subtils sur les mots.

Mon humble avis :

Dame Sei Shônagon est une aristocrate japonaise, elle appartient à l’entourage direct de l’Impératrice et côtoie tous les personnages de la Cour, qu’elle aime nous décrire dans de petites scènes très vivantes et dont elle nous rapporte les menues querelles de préséance, les bons mots, les maladresses, les flatteries, les séductions et les brouilles.
Ces notes de chevet témoignent de la grande importance de la poésie à la Cour : quotidiennement et en toute occasion on s’échange des poèmes de circonstances, sous forme de tankas, qui servent à nouer des amitiés ou des liaisons amoureuses, mais aussi à prouver l’étendue de sa culture, la finesse de son esprit, sans négliger la beauté de sa calligraphie. Une des grandes frayeurs des Dames de la Cour est de devoir répondre sur-le-champ à un billet et de se ridiculiser par un mauvais poème.
Le sens esthétique est, d’une manière générale, très développé : Sei Shônagon ne perd pas une occasion de nous décrire les vêtements des courtisans et des nobles personnages qu’elle côtoie : les couleurs de leurs tenues semblent la toucher tout particulièrement.
Naturellement, Dame Sei Shônagon n’a aucune estime pour les gens du peuple, et juge les personnages de la Cour en fonction de leur position plus ou moins proche de l’Empereur, ce qui est conforme à son époque et à son milieu.
Ces Notes de Chevet mêlent des petits récits, des poèmes, et aussi des listes diverses et variées (Choses effrayantes, choses embarrassantes, choses dont on n’a aucun regret, et quantité d’autres qui nous dépeignent très précisément les situations de la vie quotidienne à la Cour de Heian et les émotions de l’autrice).
J’ai trouvé ce livre à la fois amusant, raffiné, poétique.
Sei Shônagon est une dame au fort caractère, très observatrice, et indépendante d’esprit.

Extrait page 169

Choses embarrassantes

On appelle une personne, et une autre se présente, croyant que c’était elle qu’on demandait. La chose est encore plus désagréable lorsqu’on apporte un cadeau.
On a parlé plus qu’il ne convenait d’une personne, on l’a critiquée ; un enfant, qui a entendu et retenu ce que l’on avait dit, va le répéter devant elle.
Quelqu’un vous raconte, en sanglotant, une histoire pitoyable ; on l’écoute avec une sincère compassion. Cependant, il se trouve justement qu’on ne peut verser une larme. On se compose le visage comme si l’on était près de pleurer, on prend un air de circonstance ; mais tout cela ne change absolument rien.
D’autres fois, sans qu’on le veuille, en entendant rapporter quelque chose d’heureux, on sent, soudain, ses pleurs couler et couler !
(…)

Le waka, ancêtre du haïku

Au Japon, à la période de Heian (794-1185), les dames du Palais Impérial inventèrent puis cultivèrent avec passion l’art du waka (littéralement « poème japonais ») dit aussi tanka (littéralement « poème court ») – forme de poème bref qui est l’ancêtre du haïku.
Ces dames de la Cour, qui se révèlent être de très grands poètes, chantent l’amour : ses peines, ses attentes, ses trahisons, les ragots et médisances dont il fait l’objet, l’inconstance des amants, et parfois leur abandon.
La forme du waka comporte cinq vers de trente-et-une syllabes réparties comme suit : 5-7-5 puis 7-7.

De teinte invisible
qui pourtant va s’altérer
il n’est en ce monde
qu’une seule fleur, pour sûr,
on l’appelle Cœur-de-mortel.

Ono no Komachi

Légère et frivole,
hélas … de cette existence
reste le tourment.
Promesse me fut jadis
donnée – de même la vie

Princesse Shokushi

Mots jetés au vent
comme feuilles dispersées
ont glacé mon cœur :
pour le noyer de froidure
se pressent les pluies d’automne.

Ise

Amour en secret
couve jusqu’à m’abolir,
infime fumée,
nuée dissipée sans trace
et sans sillage – Ah, tristesse !

Fille de Toshinari

File, file en été
comme aux doigts des filandières
la chaîne des ans,
jamais ne pourrai défaire
l’amour qui me tient nouée.

Echizen

Livrée à froideur
comme épi au vent d’automne
ah, quel triste sort !
Pauvre de moi dont nul fruit
ne sera plus à attendre.

Ono no Komachi

La mienne passion
n’est connue d’âme qui vive.
Ces pleurs que retient
ma couche, ne les répands pas,
mon petit chevet de buis !

Princesse Shokushi

Peut-être ne suis-je
de ce monde ? Mon esprit
en suspens se perd
depuis que l’homme attendu
grand-peine d’oubli m’inflige.

Ono no Komachi

Je me suis inspirée pour cet article du merveilleux livre Songe d’une nuit de printemps – Poèmes d’amour des dames de Heian par Renée Garde aux éditions Philippe Picquier, dans lequel vous retrouverez les poèmes qui précèdent, et des dizaines d’autres, ainsi qu’une remarquable introduction, très accessible, très poétique, et qui nous rend très proche cette Cour Impériale pourtant si éloignée de nous …