Le numéro 88 de la revue Traction-Brabant

Aujourd’hui, comme tous les premiers jours de chaque mois, je voulais vous proposer un article cinéma, je le voulais vraiment, et puis parfois le destin contrecarre nos projets : entre le long tunnel du confinement, la fermeture des cinémas, ma télé tombée en panne, et une certaine inclination vers le farniente, je me retrouve aujourd’hui sans aucun article cinéma !

Mais vous ne verrez sans doute pas d’inconvénient à ce que je bouscule un peu les habitudes de ce blog ? Voici donc un article poésie !

Couverture de la revue

J’ai déjà parlé quelquefois de la revue de Patrice Maltaverne, Traction-Brabant, que j’apprécie beaucoup et où j’ai déjà eu l’honneur de figurer, dans des numéros précédents.
Je vous conseille vivement la lecture de cette revue, au style lisible, souvent percutant, et très contemporain, qui vient de faire paraître en mai 2020 son 88ème numéro.

Voici quelques poèmes et textes que j’ai sélectionnés dans ce livret :

Carnet (Extrait)

Ces auteurs obscurs qui traversent la vie en rêvant de reconnaissance posthume me font penser à des poissons de grand fond qui ne supporteraient leur existence dans les abysses que soutenus par l’idée de voir un jour, après leur mort, chantées leurs louanges autour d’une table de restaurant gastronomique.

(…)

Jean PEZENNEC

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nos souvenirs coulent dans le sablier
ils s’amassent au fond

les pieds se traînent
et le corps fatigué
vieillissant
nous semble lourd

ah ! l’idée de la mort
revient toujours
moins pesante peut-être
que la vie passée

car la mort est un brouillard
visible et impalpable
passant sur le front de nos proches

et le passé
ce grain de sable dans nos chaussures
qui nous fait boiter
et rend le chemin douloureux

Olivier BOUILLON

**

Et si l’on vous demande

Et si l’on vous demande
Vous répondrez que je ne suis qu’une crieuse d’herbes
Cultivant son âge et sa déraison dans un rire frais
Découpé dans les clairières de l’enfance et que je répare
En toutes saisons l’oiseau que le vent indocile a cassé
Qu’il aurait été trop facile de faire rimer demande avec amandes
Dans ces conditions et au coin de votre oeil hilare.

Barbara AUZOU

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Quelques euphorismes de Grégoire Lacroix

euphorismes-de-gregoire-lacroix Ce livre, Les Euphorismes de Grégoire Lacroix, m’a été offert récemment par une amie : il s’agit d’un recueil d’aphorismes tantôt drôles tantôt profonds sur le monde et la nature humaine. J’en ai sélectionné quelques uns pour vous aujourd’hui :

 » Ceux qui comprennent à demi-mot, ne dorment que d’un œil, n’écoutent que d’une oreille et ne boivent que des demis feraient bien de mener une double vie. »

 » Sur un mur aveugle, le poète non seulement dessine des portes mais en plus les ouvre ! »

 » Grâce à des siècles de civilisation on est passé de l’homme en pagne à la femme en string. »

 » J’aime mieux une pierre dans mon jardin qu’un gravier dans ma chaussure. »

 » Chaque individu est unique et, là-dessus, j’ai la prétention d’être comme tout le monde. »

 » Certains croient prendre leur envol alors qu’ils ne font que battre de l’aile. »

 » Etant personnellement biodégradable à 100% j’estime avoir fait mon maximum pour la défense de l’environnement. »

 » J’aurais tant aimé qu’un oiseau me prenne en amitié. »

 » Tout homme est à la fois le labyrinthe et le promeneur qui s’y perd. »

 » Je suis à cheval sur les principes, mais très mauvais cavalier. »

 » On passe la première moitié de sa vie à se sous-estimer et la deuxième à s’apercevoir qu’on a surtout surestimé les autres. »

 » Mieux vaut un amateur éclairé qu’un professionnel obscur. »

 » On peut rire de tout à condition que ça soit drôle. »

 » Avec l’âge on renonce à bien des choses dont on aurait pu se passer beaucoup plus tôt. »

 » Peut-on vraiment affirmer qu’une larme de tristesse et une larme de bonheur se ressemblent comme deux gouttes d’eau ? »

 » L’art conceptuel devrait le rester. »

 » Un couple n’est pas fait pour s’entendre mais pour s’écouter. »

 » Il parait que les moutons insomniaques comptent les uns sur les autres pour s’endormir. »

 » Le futur n’existe pas, il n’y a qu’une succession « d’aujourd’hui ». »

 » Absorbé par les recherches sur l’infiniment grand, puis sur l’infiniment petit, le scientifique a négligé de façon coupable le fantastique potentiel de l’infiniment moyen. »

 » Il est plus facile d’éblouir que d’éclairer. »

 » Certains pensent qu’il suffit d’avoir mauvais caractère pour avoir du caractère, comme s’il suffisait d’avoir mauvaise haleine pour avoir du souffle ! »

 » Les neurones sont les unités élémentaires de l’intelligence. Le plus difficile c’est de leur donner le goût du travail en équipe. »

Les Euphorismes de Grégoire Lacroix étaient parus en 2011 aux éditions Max Milo.

Parfois la beauté d’Azadée Nichapour

Parfois la beauté d'Azadée NichapourAzadée Nichapour écrit des poèmes simples et facilement accessibles.
Son recueil Parfois la beauté nous laisse entrer dans ses préoccupations et son univers quotidiens : souvenirs d’enfance, famille, trajets en métro, lecture du journal, écoute de la radio, …
Ses thèmes sont l’écriture, sa situation d’exilée, l’amour, le rêve, la beauté, la quête de soi.
La plupart de ses poèmes sont courts, proches de l’aphorisme. Sa langue est pour ainsi dire celle du langage parlé. Elle aime beaucoup jouer avec les expressions toutes faites pour les détourner. Elle aime aussi jouer avec les sonorités, les mots se répondant souvent par échos ; il lui arrive même d’utiliser, d’une manière très libre, la rime.
Pour présenter Azadée Nichapour je pourrais dire qu’elle est d’origine iranienne (Nichapour est sa ville natale) et qu’elle était enfant lorsque sa famille a décidé de s’exiler en France. Mais à cela elle répond :

Il faut que je vous dise
je ne suis pas celle qu’on vous présente

Ceci n’est pas une Persane
mais une personne

Méfiez-vous de la forêt qui cache l’arbre

J’aime aussi beaucoup ce poème, assez facétieux et profond :

Heureusement que les miroirs
sont différents

Sinon on se ressemblerait
comme deux gouttes d’eau

On pourrait même
se prendre pour soi-même

Il ne manquerait plus
que de se croire unique

Azadée Nichapour dit souvent “Je” dans ses poèmes et l’explique d’une manière très jolie et touchante :

– Tu ne parles que de toi
écris un poème sur la réalité
un miroir qui montre le monde entier
– Ne vois-tu pas Papa
je suis moi-même le monde
grande blessée de toutes les guerres
de la Première à la Dernière
jardin d’enfants et cimetière

J’aime aussi beaucoup ce petit poème – dont la formulation me semble intelligente, concise, pénétrante :

La séduction
n’est pas
une science exacte

Avec la somme de tes qualités
tu n’obtiens pas mon amour

Et je finis par celui qui m’enchante le plus car il peut s’appliquer à des tas de situations différentes et, je crois, va évoquer quelque chose à tout le monde :

Échange de bons procédés

Je te dirai tes quatre vérités
et tu feras mes quatre volontés

Parfois la beauté est paru aux éditions Seghers en 2008.