Deux poèmes de Géo Norge

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Voici deux poèmes célèbres de Géo Norge (1898 – 1990) extraits tous les deux du recueil Famines (1950).
J’aime ces poèmes pour leur saveur acide et caustique, et le deuxième poème pour la précision loufoque de sa langue.

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Monsieur

Je vous dit de m’aider,
Monsieur est lourd.
Je vous dis de crier,
Monsieur est sourd.
Je vous dis d’expliquer,
Monsieur est bête.
Je vous dis d’embarquer,
Monsieur regrette.
Je vous dis de l’aimer,
Monsieur est vieux.
Je vous dis de prier,
Monsieur est Dieu.
Eteignez la lumière,
Monsieur s’endort.
Je vous dis de vous taire,
Monsieur est mort.

**

La Faune

Et toi, que manges-tu, grouillant ?
– Je mange le velu qui digère le
pulpeux qui ronge le rampant.

Et toi, rampant, que manges-tu ?
– Je dévore le trottinant, qui bâfre
l’ailé qui croque le flottant.

Et toi, flottant, que manges-tu ?
– J’engloutis le vulveux qui suce
le ventru qui mâche le sautillant.

Et toi, sautillant, que manges-tu ?
– Je happe le gazouillant qui gobe
le bigarré qui égorge le galopant.

Est-il bon, chers mangeurs, est-il
bon le goût du sang ?
– Doux, doux ! Tu ne sauras jamais
comme il est doux, herbivore !

Un poème d’Allen Ginsberg

allen_ginsberg_poemeAllen Ginsberg, né le 3 juin 1926 à Newark et mort le 5 avril 1997 à New York, est un poète américain, membre fondateur de la Beat Generation.(Wikipédia) Il est un précurseur du mouvement Hippie. On peut trouver un recueil de ses poèmes traduit en français (version bilingue) : Howl Kaddish dans la collection domaine étranger de 10/18.

J’ai sélectionné pour cet article un de ses poèmes les plus courts, mais je tiens à dire que les poèmes les plus longs méritent vraiment d’être lus et sont même sans doute parmi ses meilleurs (mais, excusez-moi, je suis trop paresseuse pour recopier des poèmes de plusieurs pages).
En espérant que ce poème aiguillonnera votre curiosité :

Un asphodèle

O cher doux rosâtre
inaccessible désir
… c’est triste, pas moyen
de changer le fol
asphodèle cultivé, la
réalité visible …

Et les épouvantables pétales
de la peau – quelle inspiration
d’être ainsi couché là ivre
et nu dans le salon
à rêver, en l’absence
d’électricité …
à manger encore et encore la basse racine
de l’asphodèle,
grise destinée …

roulant en génération
sur le sofa fleuri
comme sur un rivage en Arden –
ma seule rose ce soir le régal
de ma propre nudité.

(poèmes de jeunesse)

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Un poème de Pasolini (1952)

pasolini_poemesCe poème est extrait du recueil Petits Poèmes Nocturnes (1952-1953). Pier Paolo Pasolini avait donc trente ans lorsqu’il l’a écrit.

Quand il est plus dur de vivre
la vie est-elle plus absolue ?
Sur les rives vespérales
de mes sens muets est muette

la vieille raison
en quoi je me reconnais :
c’est un parcours intérieur
un sous-bois étouffé

où tout est nature.
Pénible travail
de subsistance obscure

toi seul es nécessaire …
Et tu m’emportes doucement
au-delà des frontières humaines.

Dimanche chez les Minton de Sylvia Plath

plath_dimanche J’ai choisi de lire Dimanche chez les Minton de Sylvia Plath parce que j’avais gardé un excellent souvenir de son roman autobiographique La Cloche de Détresse, qui parlait de son expérience de la dépression.
Ici, l’atmosphère est tout à fait différente, ne serait-ce que parce qu’il s’agit d’un recueil de nouvelles, dont la forme brève donne une plus grande impression de légèreté.

Sur ces cinq nouvelles, trois m’ont particulièrement touchée :
Dans la boîte à souhaits : une femme jalouse son mari parce qu’il fait chaque nuit des rêves passionnants, tandis qu’elle-même ne se souvient presque jamais de ses rêves. Elle commence à broyer du noir, à faire des complexes sur son manque d’imagination (…)
Dans le jour où Mr Prescott est mort : une mère et sa fille adolescente, la narratrice, vont chez les Prescott, une famille de leur connaissance, dont le père est mort. Elles sont ainsi associées à la veillée du corps. Mais personne n’a de chagrin car Mr Prescott était un vieillard grincheux, et chacun cherche à sauver les apparences, comme s’il s’agissait d’un jour très triste.
Dans dimanche chez les Minton : un frère et une sœur, Henry et Elizabeth Minton, tous les deux retraités, vivent sous le même toit mais ont des caractères radicalement opposés : Henry est un homme pointilleux et rationnel, tandis qu’Elizabeth est distraite et rêveuse, et voudrait échapper à l’ascendant de son frère.
Dans ces trois nouvelles, le personnage principal est décalé par rapport à son entourage, et se sent seul par rapport à une réalité qui lui étrangère. Ce personnage subit une situation sans parvenir à s’en extraire.
Dans la boîte à souhaits, c’est son manque d’imagination qui mine l’héroïne, dans dimanche chez les Minton, c’est l’excès d’imagination d’Elizabeth qui, probablement, encombre trop sa vie et ses pensées et la rend passive face au réel.
J’ai aimé l’écriture de Sylvia Plath, avec souvent des comparaisons très belles, et une manière de mener ses histoires et ses personnages sans jamais forcer le trait.

Une lecture rapide et assez agréable.

Deux poèmes de Maurice Blanchard

blanchard_barricades Ces deux poèmes sont issus du livre Les barricades mystérieuses publié chez Poésie/Gallimard, et plus spécialement du recueil Terre Brûlée (1956).
Maurice Blanchard est né en 1890. Ouvrier, marin, puis ingénieur, mobilisé pendant la guerre de 14-18, résistant dans les années 42-44, il commence à écrire de la poésie à l’âge de trente-sept ans (1927) et publie de nombreux recueils jusqu’à sa mort en 1960.

Que reste-t-il de la flamme ?

Il faut d’abord choisir le point exact d’où l’on doit partir. Le reste importe peu.
Pas la flèche, mais l’oiseau ! Je suis un oiseau aveugle au centre de la Terre et je ne puis choisir mon chemin. Il n’y a pas de chemin.
C’est en allant rechercher mes désirs enfouis que je me suis perdu. Les arbres s’inclinaient sous la charge invisible du vent qui passe, les arbres se redressaient, vainqueurs une fois encore.
La joie était dans les yeux, la joie était dans l’alléluia du tremble argenté, ce poète de la forêt dont les mains tour à tour sombres et lumineuses rythment la danse du devenir, l’innocence retrouvée.

 

La situation-limite

Il est un fruit qui mûrit lentement, très lentement.
Si lentement que l’arbre meurt avant que le fruit ne mûrisse, avant même qu’il n’ait apaisé la soif du voyageur épuisé. Il s’en faut de peu : un rayon de soleil sur l’eau tremblante du repentir.
Monsieur l’architecte mesure la porte, les fenêtres, la hauteur des murs et la pente du toit. On honore monsieur l’architecte, on le salue quand il passe dans la rue, le mètre à la main et le derrière au bas du dos, comme tout le monde. Chaque soir un sommeil bien mesuré le supprime.
Je veille. Mon travail a besoin de l’infini. Oui ! Il me faut, à chaque instant passer par l’infini pour atteindre d’incertaines et transitoires petites choses. C’est mon métier. Bonsoir !

Etude de Pronoms : un poème d’amour de Jean Tardieu

antho_poesie_amoureuseEtude de Pronoms

Ô toi ô toi ô toi ô toi
toi qui déjà toi qui pourtant
toi que surtout.
Toi qui pendant toi qui jadis toi que toujours
toi maintenant.
Moi toujours arbre et toi toujours prairie
moi souffle toi feuillage
moi parmi, toi selon !
Et nous qui sans personne
par la clarté par le silence
avec rien pour nous seuls
tout, parfaitement tout !

 

J’ai trouvé ce poème d’amour dans la petite anthologie de la poésie amoureuse parue chez First éditions.
Il est extrait du recueil Monsieur Monsieur (1951, Gallimard).
Je l’aime surtout pour son rythme haletant et sa structure très construite (toi, moi, nous), teintée de fantaisie, mais non dépourvue d’un léger lyrisme.

La Chute de Camus

camus_lachuteCe livre est le monologue d’un homme, ancien avocat, installé à Amsterdam, qui se fait appeler Jean-Baptiste Clamence et qui dit exercer l’activité de juge-pénitent, activité qu’il n’expliquera qu’à la toute fin du livre, après avoir minutieusement disséqué sa vie et fait son examen de conscience.

Jean-Baptiste Clamence a mené, en tant qu’avocat, une vie dévouée aux bonnes causes, défendant « la veuve et l’orphelin », mais ses motivations étaient en fait purement narcissiques et il ne cherchait en réalité qu’à se donner à lui-même des motifs d’auto-satisfaction.
Il s’est aperçu de la duplicité de ses intentions et de la fausseté de sa vie une nuit, lors d’une promenade sur les quais de Seine, où il aurait pu secourir une jeune femme qui s’était jetée à l’eau mais où il n’a pas bougé.
Devenu juge pénitent, il s’accuse lui-même d’innombrables fautes pour pouvoir mieux accuser les autres : en quelque sorte il leur tend un miroir.

Mon avis : C’est un grand livre – il n’y a pas de doute là-dessus – brillant d’intelligence, très lucide, et écrit dans un français superbe.
Mais cette manière insistante de pousser le lecteur à faire son auto-critique a fini par m’agacer un peu, parce que j’y ai reconnu un des aspects les plus sinistres du communisme des années 40-50. C’est sûrement très bien de pourchasser en soi-même la moindre trace de bonne conscience bourgeoise (puisqu’il s’agit de cela) mais il faudrait savoir par quoi on la remplace et à cela Camus n’apporte pas, selon moi, de réponse.
Bref, il y a tout un idéal de pureté dans La Chute (avec son corollaire : le thème de la culpabilité) qui me laisse relativement indifférente, ou en tout cas qui ne me touche pas.

J’ajoute que j’avais lu ce livre pour la première fois lorsque j’étais adolescente, qu’il ne m’avait pas plu mais qu’il m’avait beaucoup marquée. Et, en le relisant cette semaine, je me suis aperçue qu’il avait beaucoup influencé le cours de ma vie et les choix que j’avais pu faire dans ma jeunesse …

Voici l’extrait que je préfère dans ce livre :

Vous voyez en moi, très cher, un partisan éclairé de la servitude. Sans elle, à vrai dire, il n’y a point de solution définitive. J’ai très vite compris cela. Autrefois, je n’avais que la liberté à la bouche. Je l’étendais au petit-déjeuner sur mes tartines, je la mastiquais toute la journée, je portais dans le monde une haleine délicieusement rafraîchie à la liberté. J’assenais ce maître mot à quiconque me contredisait, je l’avais mis au service de mes désirs et de ma puissance. Je le murmurais au lit, dans l’oreille endormie de mes compagnes, et il m’aidait à les planter là. Je le glissais … Allons, je m’excite et je perds la mesure. Après tout il m’est arrivé de faire de la liberté un usage plus désintéressé et même, jugez de ma naïveté, de la défendre deux ou trois fois, sans aller sans doute jusqu’à mourir pour elle, mais en prenant quelques risques.
Il faut me pardonner ces imprudences ; Je ne savais pas ce que je faisais. Je ne savais pas que la liberté n’est pas une récompense, ni une décoration qu’on fête dans le champagne. Ni d’ailleurs un cadeau, une boite de chatteries propres à vous donner des plaisirs de babines. Oh ! Non, c’est une corvée, au contraire, et une course de fond, bien solitaire, bien exténuante.

La Chute avait paru chez Gallimard en 1956.