Deux poèmes de Jean-Michel Maulpoix

Dans le cadre de mon double mois thématique « Le Printemps des Artistes » d’Avril et Mai 2021, je voulais trouver des poèmes sur la musique mais aussi sur la peinture – donc, pourquoi pas, sur les couleurs de l’arc-en-ciel.
Et quand on parle de la couleur en poésie, il est difficile de ne pas penser à la célèbre Histoire de Bleu de Jean-Michel Maulpoix (né en 1952), un des livres les plus connus de la poésie française contemporaine, qui date de 1992.
Je vous en donne à lire aujourd’hui deux extraits.

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Page 38

Les femmes aux yeux noirs ont le regard bleu.

Bleue est la couleur du regard, du dedans de l’âme et de la pensée, de l’attente, de la rêverie et du sommeil.

Il nous plaît de confondre toutes les couleurs en une. Avec le vent, la mer, la neige, le rose très doux des peaux, le rouge à lèvres des rires, les cernes blancs de l’insomnie autour du vert des yeux, et les dorures fanées des feuilles qui s’écaillent, nous fabriquons du bleu.

Nous rêvons d’une terre bleue, d’une terre de couleur ronde, neuve comme au premier jour, et courbe ainsi qu’un corps de femme.

Nous nous accoutumons à n’y point voir clair dans l’infini, et patientons longtemps au bord de l’invisible. Nous convertissons en musique les discordances de notre vie. Ce bleu qui nous enduit le coeur nous délivre de notre condition claudicante. Aux heures de chagrin, nous le répandons comme un baume sur notre finitude. C’est pourquoi nous aimons le son du violoncelle et les soirées d’été : ce qui nous berce et nous endort. Le jour venu, l’illusion de l’amour nous fermera les yeux.

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page 72

Comme un linge, le ciel trempe.

Il passe au bleu. Ses contours se perdent, dilués dans l’inexistence. Il ne peut que s’enfoncer indéfiniment en soi, incapable de se connaître ni de se mirer. Epuisé par sa propre ignorance, le ciel bleuit de lassitude. Sa couleur est sa manière propre de désespérer, impeccablement pur au-dessus des robes claires et des rires. De ce qui le traverse, il ne conserve pas la trace. On n’y voit point de cicatrice à l’œil nu, hormis les rubans de fumées peu à peu dispersés des usines et des aéroplanes. Il oublie. Et pourtant ce bleu est mémoire. C’est là son unique raison d’être. Il ne sait pas au juste de quoi il se souvient, ni même si cela eut jamais une forme et un nom. Mais il veille sur ce souvenir. Avec une obstination calme, il fixe un vide lointain. Il n’en a pas fini avec le premier jour.

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Une histoire de bleu est disponible chez Poésie/Gallimard, avec une préface d’Antoine Emaz.

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Le Vieux qui lisait des romans d’amour, de Luis Sepulveda

Couverture chez Points

J’ai lu ce livre pour le Mois de l’Amérique Latine concocté par Ingannmic et Goran, merci à eux de cette initiative intéressante !

Note biographique :
Luis Sepulveda est né au Chili en 1949. Son premier roman, Le vieux qui lisait des romans d’amour, connaît un immense succès. Très engagé politiquement, auprès du Parti Communiste, entre autres, il est emprisonné dans les prisons de Pinochet durant deux ans et demi. Il s’engage plus tard (1979) auprès des sandinistes au Nicaragua. Il travaille comme journaliste. Best-sellers mondiaux, ses romans sont traduits dans le monde entier. Il est mort en Espagne en 2020 à cause de la pandémie de Covid-19.

Quatrième de Couverture (selon Amazon) :

Lorsque les habitants d’El Idilio découvrent dans une pirogue le cadavre d’un homme blond assassiné, ils n’hésitent pas à accuser les Indiens de meurtre. Seul Antonio José Bolivar déchiffre dans l’étrange blessure la marque d’un félin. Il a longuement vécu avec les Shuars, connaît, respecte la forêt amazonienne et a une passion pour les romans d’amour. En se lançant à la poursuite du fauve, Antonio José Bolivar nous entraîne dans un conte magique, un hymne aux hommes d’Amazonie dont la survie même est aujourd’hui menacée.

Quatrième de Couverture (selon mon exemplaire chez Points) :

Antonio José Bolivar connaît les profondeurs de la forêt amazonienne et ses habitants, le noble peuple des Shuars. Lorsque les villageois d’El Idilio les accusent à tort du meurtre d’un chasseur blanc, le vieil homme quitte ses romans d’amour – seule échappatoire à la barbarie des hommes – pour chasser le vrai coupable, une panthère majestueuse…

Mon humble avis :

Je n’ai pas détesté ce roman, qui est sans doute un honnête divertissement quand on aime ce style, mais je n’ai jamais tellement accroché aux romans d’aventures exotiques au milieu des animaux sauvages, des gentilles tribus amazoniennes, et des villageois prétendument civilisés mais, au fond, un peu abrutis.
On apprend des choses intéressantes dans ce roman à propos des modes de vie et des croyances des Shuars, des ruses à employer pour se débarrasser des ouistitis ou de certains serpents de la jungle, mais ce n’est pas ce que j’attends essentiellement d’un livre de littérature.
J’ai ressenti peu d’émotions lors de cette lecture et je me suis souvent ennuyée. Les personnages n’ont pas tellement stimulé mon imaginaire ou ma curiosité car je savais d’avance comment les choses allaient se dérouler et comment l’histoire finirait.
A propos de ce petit livre très court (120 pages), émaillé de nombreuses aventures animalières, d’actions périlleuses, de péripéties sanglantes, on peut dire qu’il s’agit d’une lecture facile, pas très subtile, et où l’écriture n’est pas particulièrement formidable.
Un roman correct, honnête, qui joue la carte de l’exotisme écologiste et qui peut donc plaire au plus grand nombre.

Marius et Jeannette de Robert Guédiguian

affiche du film

Film de 1997 que je n’avais pas vu jusqu’à présent, Marius et Jeannette avait rencontré un important succès à sa sortie, aussi bien parmi le public que chez les critiques.

Au vu du titre et connaissant l’engagement socio-politique de Robert Guédiguian, je m’attendais à un genre de « Roméo et Juliette » chez les ouvriers marseillais, et ce n’est pas tout à fait le cas car on est ici très loin de Shakespeare et qu’il n’y a ni Capulet ni Montaigu – par contre le monde ouvrier est très présent : Jeannette (Ariane Ascaride) est d’abord caissière de supermarché avant de devenir chômeuse parce qu’elle a critiqué ses conditions de travail lamentables avec une virulence qui n’était pas du goût de son chef. Marius (Gérard Meylan) est le gardien bourru et taciturne d’une vieille cimenterie désaffectée et promise à une prochaine démolition. Jeannette est dotée d’un tempérament explosif et combattif, Marius traine sa jambe handicapée dans la solitude du chantier avec un air accablé et résigné. Rapidement, ces deux quadragénaires blessés par la vie se rencontrent, se chamaillent et s’apprivoisent. Marius passe de plus en plus de temps chez Jeannette et rencontre ses deux enfants et ses deux couples de voisins pittoresques, extravertis et amicaux.

Mon Avis :

Le film aborde (ou se contente d’effleurer) des sujets multiples et variés : politique, lutte sociale, différences entre les riches et les pauvres, existence et nature de Dieu, religions, fabrication de l’aïoli, sexe et amour, éducation des enfants, désir ou non d’ascension sociale, monde du travail, l’absence de bonheur en URSS, pauvreté, chômage, communication dans le couple, pourquoi les pauvres votent pour le Front National, qu’est-ce qui doit faire partie du patrimoine mondial de l’Humanité, et beaucoup d’autres questions qui sont prétexte à de nombreux bavardages à bâtons rompus mais, précisément, ces bavardages m’ont un peu fatiguée et le scenario paraissait souvent en panne, la situation n’avançait pas, et les personnages n’évoluaient pas non plus et se contentaient de discuter et de rire.
Jeannette se retrouve au chômage mais il est à peine fait allusion une fois à sa recherche de travail et elle ne parle jamais de ce sujet, faisant comme si ce n’était pas du tout un problème et que ça ne changeait rien à son existence ou à ses préoccupations.
Bref, il m’a semblé que le scenario était assez décousu, un peu vide, pas très fouillé, avec des ellipses gênantes.
Certaines scènes sont belles et touchantes, mais il manque à mon avis une histoire forte et solide pour souder les éléments entre eux.
Nous nous doutons pendant une grande partie du film que Marius cache un passé particulièrement douloureux, voire un drame, que son silence têtu rend palpable, et de ce point de vue la fin du film est réussie et répond à nos attentes de spectateurs compatissants et curieux.
Les personnages secondaires des deux couples de voisins ne m’ont pas fascinée, même si leur jeu d’acteurs est tout à fait excellent, mais je ne suis pas convaincue par la nécessité de leurs rôles mi comiques mi réflexifs.

Un film correct, honnête, mais qui ne m’a pas enthousiasmée et que je crains d’oublier assez vite !

Les Emigrants de W.G. Sebald

couverture du livre chez Babel

J’ai lu Les Emigrants dans le cadre du défi « Les feuilles allemandes » de Patrice et Eva.

Cette lecture était pour moi une découverte de l’univers littéraire insolite et particulier de W.G. Sebald, dont je vous propose une petite note biographique afin de situer l’écrivain et son œuvre :

W.G. Sebald (1944-2001) est un romancier et essayiste allemand, né pendant la Seconde Guerre Mondiale et qui a tenté dans son œuvre littéraire de rendre compte des horreurs de la guerre et du nazisme et d’en perpétuer la mémoire. Ses textes littéraires sont toujours accompagnés de photos, qui ancrent les textes dans une réalité vérifiable, quasi journalistique, mais aussi poétique. Sebald a été pressenti comme un lauréat possible du Prix Nobel de Littérature. Il a émigré en Grande Bretagne à partir de la fin des années 60, occupant des fonctions de professeur d’Université à Manchester puis à Norwich. Il est décédé à 57 ans d’une crise cardiaque au volant de sa voiture. Son œuvre littéraire a suscité plus d’intérêt dans les pays anglo-saxons que dans son propre pays d’origine. (source : Wikipédia vu par moi)

Présentation des Emigrants par l’éditeur en Quatrième de Couverture :

Avec un prégnant lyrisme teinté de mélancolie, Sebald se remémore – et inscrit dans nos mémoires – la trajectoire de quatre personnages de sa connaissance que l’expatriation (ils sont pour la plupart juifs d’origine allemande ou lituanienne) aura conduits – silencieux, déracinés, fantomatiques – jusqu’au désespoir et à la mort.
Mêlant investigations et réminiscence, Sebald effleure les souvenirs avec une empathie de romancier, une patience d’archiviste, une minutie de paysagiste, pour y découvrir le germe du présent. A la lisière des faits et de la littérature, son écriture est celle du temps retrouvé.

Mon humble avis :

Parmi les quatre histoires qui nous sont racontées dans ce livre, on retrouve certains éléments qui se font écho mais qui sont chaque fois développés et envisagés sous des angles différents, comme si le sujet du déracinement et de l’exil était chaque fois un peu plus approfondi.
Les origines juives de ces quatre hommes sont généralement révélées par de petites touches allusives, et l’auteur laisse beaucoup de place à l’imagination et à la réflexion du lecteur pour faire ses propres déductions et comprendre l’effroi et la détresse qui a pu saisir ces émigrants.
Même si ces hommes ont échappé à l’Allemagne nazie, et n’ont pas connu directement l’horreur des camps dans leur propre chair, on sent à quel point cette Histoire est imprimée en eux, dans leur esprit, leur cœur et leur mémoire, et les ronge de l’intérieur, faisant d’eux des victimes à retardement de l’antisémitisme hitlérien.
Certaines visions reviennent à plusieurs reprises, comme celle des villes en ruines, où des bâtiments anciennement luxueux se changent rapidement en lieux insalubres, avec des images de décrépitude, de déchéance, d’anéantissement, et on sent que les personnages eux-mêmes sont fragiles et menacés de destruction.
Il m’a semblé que Sebald tentait souvent de nous faire basculer d’une vérité documentaire, historiquement datée et très vérifiable, constituée de faits et d’événements, à des visions plus intérieures, bizarres, peut-être symboliques ou impressions d’irréalité, avec des récits de rêves, des imbrications de témoignages les uns dans les autres ; la présence de photographies, qui dans un premier temps semble nous ancrer dans le réel, finit par provoquer chez le lecteur une sensation d’étrangeté ou certains questionnements.
J’ai eu souvent à l’esprit tout au long de ces pages que Sebald était lui-même un émigrant d’origine allemande, et on sent sa profonde implication à travers ces récits, et son empathie pour les quatre homme dont il nous parle.
L’écriture est magnifique, à la fois précise et imagée, avec de belles descriptions de paysages, des phrases souvent longues et complexes, de même qu’un sens psychologique affûté.

Une lecture qui restera pour moi marquante et importante !
Une grande expérience littéraire, même si elle n’est pas toujours aisée.

Extrait page 190 :

De fait, en voyant Ferber travailler des semaines durant à l’une de ses études de portrait, il m’arrivait souvent de penser que ce qui primait chez lui, c’était l’accumulation de la poussière. Son crayonnage violent, opiniâtre, pour lequel il usait souvent, en un rien de temps, une demi-douzaine de fusains confectionnés en brûlant du bois de saule, son crayonnage et sa façon de passer et repasser sur le papier épais à consistance de cuir, mais aussi sa technique, liée à ce crayonnage, d’effacer continuellement ce qu’il avait fait à l’aide d’un chiffon de laine saturé de charbon, ce crayonnage qui ne venait à s’interrompre qu’aux heures de la nuit n’était en réalité rien d’autre qu’une production de poussière. J’étais toujours étonné de voir que Ferber, vers la fin de sa journée de travail, à partir des rares lignes et ombres ayant échappé à l’anéantissement, avait composé un portrait d’une grande spontanéité ; mais étonné je l’étais encore plus de savoir que ce portrait, le lendemain, dès que le modèle aurait pris place et que Ferber aurait jeté un premier coup d’œil sur lui, serait infailliblement effacé, pour lui permettre à nouveau, sur le fond déjà fort compromis par les destructions successives, d’exhumer, selon son expression, les traits du visage et les yeux en définitive insaisissables de la personne, le plus souvent mise à rude épreuve, qui posait en face de lui. (…)

Les Emigrants de Sebald étaient parus chez Babel (Actes Sud) en 1999 dans une traduction française de Patrick Charbonneau.

Le Chant des Consonnes (4ème Partie)

Mammouth

Continuons dans notre progression alphabétique et explorons les trois consonnes suivantes.
Je rappelle que ces petits textes sont soumis au droit d’auteur.

*** M ***

Au moment même où murmurent les mômes malmenés, ma momie aux mamelles de minium et à mémoire minimum de mammouth, ami des museums, mime, émue, l’amertume maritime des mamans et marmonne un magma mou.

*** N ***

La none nunuche aux narines naines et le chanoine aux haines inhumaines ne nient ni nos nounous anonymes ni nos nirvanas nocturnes mais ânonnent l’inanité innée de nos années monotones.

*** P ***

A propos de pipeau, le peuple des poulpes, propres pour la plupart, pomponne un poupon pimpant en palpant ses polypes pleins de pus prospère puis épépine sa pulpe aux pampres à peu près purpurins.

Marie-Anne Bruch

Le Chant des Consonnes (3ème Partie)

chouette cheveche

Voici la suite de mes petits textes facétieux qui datent des années 95-97.
Continuons avec les trois consonnes suivantes :

*** Ge et J ***

Georges, l’ange aux jolies joues jaunes, jadis jeune à jamais, jouit à jeun d’une gingivite jugée légère ; les gens agiles en jardinage et en jaugeage des joujoux engorgés l’engagent à agir au jus de jujube joint aux jets de gingembre.

*** CH ***

Cette chochotte, juchant sans chichis un hachis de haschisch sur sa chéchia puis chevauchant une chouette chevêche aux chants chichement chuchotés, cherche un chow-chow à chouchouter à l’archevêché de Cochinchine !

*** L ***

Loin du halo où les lucioles ont lié leur élan lacrymal, les libellules aux ailes en lamelles parallèles, qui pullulent le long des lilas, ont lu le libellé louant l’oubli du linceul au lieu de l’alcool légal : un loup ulule alors, tel l’élu d’un lent hallali.

Marie-Anne BRUCH

***

Le Chant des Consonnes (2ème partie)

Le Fifre, de Manet

J’ai publié il y a une petite semaine la première partie et voici maintenant les trois consonnes suivantes, ou plutôt les trois sonorités suivantes :

*** F ***

Le fifre filiforme se faufile, furtif, au fond du fief fortifié et fait fructifier les forfaits fictifs de son frère, le philosophe fanfaron, fou de fanfreluches et de froufrous, afin de fuir le rififi des farfadets farfelus.

*** Gu ***

Dans la gargotte en goguette où gargouillent les gourgandines grégaires, aux gogueneaux déglingués qui glougloutent de guingois, le gros grigou groggy gargarise – ô grog à gogo – ses agrégats de ganglions gangrenés puis glousse, goguenard.

*** GN ***

Le guignon, borgne ou sans vergogne, cogne d’un gnon ignominieux l’agneau gnangnan. « Gnognotte bénigne ! » daignent grogner les duègnes ignares en oignant ses rognons et moignons cagneux d’oignons hargneux ; signe qu’au bagne règnent les teignes.

Marie-Anne BRUCH

***

A suivre dans une dizaine de jours !

Le Chant des Consonnes (1ère Partie)

photo de baobab

Pour cet été 2020, où nous avons tous besoin de détente, je vous propose des petits textes ludiques que j’ai écrits dans les années 1995 environ. Ils n’ont pas vraiment la prétention d’être « poétiques » mais j’espère qu’ils vous divertiront et qu’ils pourront fournir éventuellement des petits exercices de diction à des comédiens en herbe ou à tous ceux qui ont parfois la langue emberlificotée.
Je rappelle que ces textes ne sont pas libres de droit : prière de ne pas en faire usage sans citer mon nom.

*** B ***

A bâbord du baobab où un nabab bombe ses babouches et son bulbe à bubons, un babouin barbu imbibe le biberon du bébé de bourbe et barbouille ses babines de bonbons au Bourbon, en balbutiant des bribes barbares.

*** C ***

Qu’un quelconque cancre casqué d’une conque conique concocte un coq aux coquelicots et cactus concassés, il croque une carcasse cocasse, écarquille les quinquets et se requinque, quoiqu’il crie couic et claque sec, ce qui escroque les quincaillers coquins et enquiquine les coquets.

*** D ***

Deux druides dont le duodenum en débandade dodeline du dedans, se dandinent dans des dédales de rhododendrons, et décident un dromadaire au dos redondant à dédier des dindons aux dandys distendus de dédain et des édredons dodus aux dondons dénudées.

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Marie-Anne Bruch

A suivre ! Le reste de l’alphabet dans les prochaines semaines !

Tous les noms, de José Saramago

J’ai acheté ce roman de José Saramago car j’en avais vu une bonne critique sur un blog et que j’avais déjà lu avec grand plaisir L’Aveuglement du même auteur.
José Saramago (1922-2010) est un des principaux écrivains portugais du 20è siècle, Prix Nobel de Littérature en 1998. Son roman le plus célèbre est L’Aveuglement.

L’histoire :

Nous ne savons pas très bien, en lisant Tous les noms, si nous nous situons dans un univers fantastique ou familier et si cette société est totalitaire ou proche de la nôtre. Par certains éléments, nous penchons tantôt d’un côté tantôt de l’autre.
Le héros de cette histoire s’appelle Monsieur José (On notera la similitude avec l’écrivain lui-même), un célibataire d’une cinquantaine d’années. Il est employé aux écritures dans les gigantesques archives de l’Etat Civil, où on répertorie les fiches des vivants et des morts, et où l’on inscrit les renseignements essentiels d’une vie : naissance, mariage, divorce, cause du décès. L’appartement de Monsieur José est séparé de son lieu de travail par une simple porte, dont il n’a encore jamais utilisé la clé. Pour tromper la solitude et l’ennui de ses jours de congé, il collectionne des renseignements et des coupures de presse à propos des cent personnalités les plus célèbres du pays. Mais, un beau jour, il tombe par hasard sur la fiche d’Etat Civil d’une femme inconnue et décide de s’intéresser à elle. Il commence à mener une petite enquête sur la vie de cette femme, qui habite la même ville que lui. (…)

Mon avis :

Il y a une grande similitude avec l’univers de Kafka mais on sent ici davantage d’optimisme et d’espérance. L’univers bureaucratique est certes écrasant et absurde mais on peut parfois l’amadouer et lui faire entendre raison. Le personnage de Monsieur José est intéressant par son rapport avec la solitude : d’un côté il s’intéresse à des tas d’hommes et de femmes, réels et vérifiables, et cette quête constitue le sens de sa vie, mais d’un autre côté il reste presque toujours retranché dans son isolement. Il n’arrive à rencontrer les gens que sous la forme de papiers, de photos, de documents divers. Quant aux entrevues qu’il a de visu avec l’entourage de la femme inconnue, elles sont toujours entourées de mensonges, de prétextes et de faux-semblants, comme si la rencontre avec l’autre ne pouvait jamais avoir lieu sincèrement. Un moment particulièrement révélateur est la grande discussion que Monsieur José décide d’avoir avec son plafond, passage très poétique que j’ai apprécié, mais assez désespéré.
Nous nous acheminons pourtant, au fur et à mesure de la lecture, vers une ouverture de Monsieur José, qui parvient à briser sa coquille et à révéler aux autres sa vérité.
Ce roman m’a absolument conquise, par son atmosphère, son humour décalé, son écriture complexe, aux longues phrases labyrinthiques, ses réflexions philosophiques sur la vie, la mort, la société.

Extrait page 154

Le plafond donna à Monsieur José l’idée d’interrompre ses vacances et de reprendre le travail. Tu dis à ton chef que tu es suffisamment rétabli et tu lui demandes de te réserver le reste des jours pour une autre occasion, cela, si tu trouves le moyen de sortir de l’impasse où tu t’es fourré, toutes les portes sont fermées et tu n’as pas une seule piste pour te guider, Le chef trouvera bizarre qu’un fonctionnaire reprenne le travail sans y être obligé et sans y avoir été invité, Ces derniers temps tu as fait des choses bien plus bizarres, Je vivais tranquillement avant cette obsession absurde, avant de chercher une femme qui ne sait même pas que j’existe, Mais toi tu sais qu’elle existe et c’est bien là le problème (…)

***

Deux poèmes de Roberto Juarroz


J’ai trouvé ces deux poèmes de Roberto Juarroz dans son livre Quinzième Poésie Verticale, disponible chez José Corti.
J’aime vraiment beaucoup ces poèmes, qui me semblent proches de la perfection.

***

22

La fumée est notre image.
Nous sommes le reste de quelque chose qui se
consume,
une évanescence difficilement visible
qui se désagrège dans cette hypothèse du temps
comme une promesse non tenue
peut-être formulée à une autre époque.

Volutes d’une combustion qui ne parvient même
pas
à modérer le froid d’un hiver
sur cet îlot perdu,
qui devra lui aussi se changer en fumée.

(…)

***

2

Chaque texte, chaque mot change
selon les heures et les angles du jour et de la
nuit,
selon la transparence des yeux qui les lisent
ou le niveau des marées de la mort.

Ton nom n’est pas le même,
ma parole n’est pas la même
avant et après la rencontre
avant et après avoir repensé
que demain nous ne serons plus.

Toute chose est différente
regardée de jour ou de nuit,
mais ils deviennent plus différents encore
les mots qu’écrivent les hommes
et les mots que n’écrivent pas les dieux.

Et il n’y a aucune heure,
ni la plus prometteuse, la plus lucide, la plus
impartiale,
ni même l’heure sans quartiers de la mort,
qui puisse équilibrer les reflets,
ajuster les distances
et faire dire aux mêmes mots les mêmes choses.

Chaque texte, chaque forme, qu’on le veuille
ou non,
est le miroir changeant, chatoyant,
de la furtive ambiguïté de la vie.
Rien n’a une seule forme pour toujours.

Même l’éternité n’est pas pour toujours.

***