Un poème de Jean Cayrol

J’ai trouvé ce poème dans l’anthologie Chacun vient avec son silence paru chez Points Poésie en 2009.

Jean Cayrol (1911-2005) résistant de la première heure, est arrêté en 1942 puis déporté au camp de Mauthausen-Gusen. Il survit à l’enfer concentrationnaire mais reste marqué à vie par cette expérience. Poète, romancier, éditeur, cinéaste, il a reçu le prix Renaudot en 1947, et a écrit le commentaire du film d’Alain Resnais Nuit et Brouillard.

Les pommes respirent

Ne laissez pas l’amour s’échapper de ses pommes.
Ce sont des fruits mordus, sucrés, puis oubliés.
On trouve dans l’herbage ce qui reste d’un homme ;
pulpes mortes et fraîches, chair qui perdit son nacré.

Le pommier a fleuri dans le gel d’hiver ;
ses pétales ont été emportés au loin par un vent sec.
L’écorce s’est fendue, la mousse est sa misère ;
une roue a écrasé ses pépins, la neige les enterre.

L’amour charnu bouge dans le vent froid,
pomme jaunie par les soucis :
c’est un nomade abandonné sans être en vie,
quel amant a choisi d’être un dieu sans carquois ?

Amour rouge et rond telle une pomme douce,
on retrouve des traces de dents sur la peau neuve.
Est-ce un baiser perdu dont la sève s’abreuve ?
On oublie le pas discret d’une saison trop rousse.

Amour, quoi de plus secret, perdu, abandonné,
la guêpe a mordu son cœur qui fut le tien.
Tu roules sur le chemin avec les chiens,
tu te laisses enfermer dans un blanc compotier.

Amour comestible dont le jus fait du bien.

***

recueil : A pleine voix, 1992

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Joyeux Noël à tous ! Et quelques lectures …

Noel

Noel

Je tiens à vous souhaiter à tous un joyeux réveillon et un très heureux Noël !
Petite pensée pour ceux qui passeront ces jours de fête dans la solitude.

Je profite de cet article pour chroniquer rapidement trois livres lus récemment et que je ne souhaitais pas développer longuement :

* De Sarah Kane : L’amour de Phèdre. Genre : théâtre.
Je sais que Sarah Kane est une auteure très appréciée et très prisée, mais je n’ai vraiment pas aimé cette pièce, qui me semble surtout faite pour choquer le bourgeois (fellations sur scène, langage cru, scènes finales violentes et sanglantes), ce qui ne serait pas un problème si les dialogues étaient intéressants, mais ce n’est justement pas le cas à mon avis. Les dialogues sont courts, limités au strict minimum, les personnages ne sont pas mal campés et ont une certaine cohérence, mais leur discours est trop limité pour qu’ils aient beaucoup de substance.
Une déception donc, mais j’attendais peut-être trop de cette dramaturge pour en avoir entendu dire que du bien ….

* De Annie Ernaux : L’écriture comme un couteau. Genre : Entretiens.
Ce livre est un recueil d’entretiens entre Annie Ernaux et Frédéric-Yves Jeannet, entretiens qui se sont déroulés par mail autour de l’année 2002, et qui sont suivis par une postface de l’auteure, qui est beaucoup plus récente. Dans ce dialogue, Annie Ernaux parle de politique, du féminisme, revient sur ses différents livres précédemment publiés en les analysant et en les comparant, parle de la genèse de ses livres et de sa manière d’écrire, parle aussi du Nouveau Roman, de l’autofiction, de ses journaux intimes, etc.
J’ai trouvé ce livre passionnant et il donne envie de pousser plus avant la découverte de cette auteure, qui apparaît comme ayant une vraie réflexion sur la littérature, sur la sociologie et sur l’histoire (elle-même associe les trois disciplines dans sa réflexion).

* De Bernard-Marie Koltès : Dans la solitude des champs de coton Genre: Théâtre.
J’avais vu cette pièce à la télévision, jouée par Patrice Chéreau et Pascal Grégory, il y a environ vingt ans, et j’en avais gardé un souvenir pas mauvais, mais flou. De fait, l’écriture de Bernard-Marie Koltès m’a toujours plu et intriguée, dans la mesure où elle est très travaillée et où elle ne prend pas son sujet de front mais utilise de savants détours, et emploie des images et des métaphores surprenantes et décalées. Ici encore, j’ai beaucoup aimé cette écriture, qui se développe dans de longues tirades ayant le désir et l’assouvissement du désir comme thématique principale, mais aussi les rapports humains dans ce qu’ils ont d’inégal et de trouble.
J’ai trouvé cette pièce magnifique, et il m’a semblé qu’elle gagnait à être lue plutôt que vue, car la subtilité de cette langue mérite d’être savourée lentement, et on a parfois envie de relire une phrase plusieurs fois de suite pour la laisser résonner.

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Des poèmes de Christian Bobin

bobin_enchantement
J’ai trouvé ces trois poèmes en prose dans le recueil de Christian Bobin L’enchantement simple et plus précisément dans le recueil Le Colporteur qui a été publié initialement chez Fata Morgana en 1990 (si j’en crois la couverture de mon livre).
J’ai choisi ces poèmes d’abord parce qu’ils sont suffisamment courts pour que je les recopie ici in extenso, mais aussi parce qu’ils ont pour sujet la lecture et que c’est un sujet qui me semble assez original en poésie, et très passionnant.

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Les mots traversent l’éther de la page. A peine veut-on les saisir, entre deux doigts de fée, qu’ils meurent et renaissent plus loin : comme à ce jeu, vous en souvenez-vous, où il est question d’un bois, et où demande est faite au loup de signaler sa présence. Semblablement, le lecteur y est lorsque l’auteur n’y est plus, tous deux se cherchant en vain dans la forêt de Langue d’Or.

Lire. Déplier l’échelle qui est dans l’âme, dont les degrés se perdent de vue, vers le haut comme vers le bas.

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Le visage du lecteur est plus nu que l’air et son corps est souple, délivré de l’étroitesse d’agir. Allongé, bras et jambes négligemment appuyés sur plusieurs continents, il compte les étoiles dans le blanc orageux de la page. Plus il s’approche de son rêve, plus le silence gagne sur lui.

Cérémonie du simple, exercice de la patience. Lire est un chemin, parmi tant d’autres. Croître en clarté, voilà le but.

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La vie passe au-dehors et sa vitesse est celle de la lumière. Les deux mains sur un globe de papier transparent, contemplant les flocons d’encre noire qui tombent à l’intérieur, il épouse la vitesse plus considérable encore de la lenteur. Il regarde impassible les blocs de temps pur, venus d’un ciel sans profondeur : Eloge de l’immobile. Supplique du muet.

Les noms possibles du lecteur : Méditant par grand froid. Mâche-le-vent. Creuse-l’azur. Songe-blanc. Passeur. Hirondelle du ras de la page.