Trains étroitement surveillés de Bohumil Hrabal

Couverture chez Folio

Dans le cadre du Mois de L’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran je vous propose de nous pencher sur ce roman de l’un des principaux écrivains Tchèques du 20ème siècle, Bohumil Hrabal. J’avais déjà lu de lui « une trop bruyante solitude » il y a quelques années et j’avais envie, depuis ce moment, de regoûter au style de cet auteur, qui m’avait plu, même si certains aspects de l’histoire m’avaient laissée un peu perplexe. Et la découverte de ce Folio dans une boîte à livres de mon quartier m’en a fourni l’occasion.

Note sur Hrabal

Né en 1914 à Brno. Il fait son droit à Prague, en 1939, mais les Allemands ayant fermé les universités tchèques, il n’obtiendra son diplôme qu’en 1946. Il n’exercera d’ailleurs jamais le métier de juriste. Il est successivement clerc de notaire, magasinier, employé de chemins de fer, courtier d’assurance, commis voyageur, ouvrier dans une aciérie, emballeur de vieux papiers et figurant au théâtre.
Il publie en 1963 son premier livre, Une perle dans le fond et, tout de suite, on voit en lui un grand écrivain. Ses livres suivants confirmèrent sa réputation, en particulier Trains étroitement surveillés (1965) qui inspira le film éponyme de 1966, réalisé par Menzel, qui reçut l’Oscar du meilleur film étranger.
Ayant dû subir la censure et les attaques du pouvoir tchèque, il est ensuite interdit de publication entre 1970 et 1976 puis, à nouveau, entre 1982 et 1985, sous la dictature communiste de son pays qui l’accuse de « grossièreté et pornographie ».
Il est mort en 1997.

Présentation de l’histoire par l’éditeur

Une petite gare de Bohême pendant la guerre. Un stagiaire tente de s’ouvrir les veines par chagrin d’amour. L’adjoint du chef de gare profite d’une garde de nuit pour couvrir de tampons les fesses d’une jolie télégraphiste. Mais il y a aussi l’héroïsme, le sacrifice, la résistance. Dans un pays qui a donné tant de richesses à la littérature mondiale, Hrabal est un des plus grands.

Mon Avis

On ne peut pas s’attendre à ce qu’un livre sur la Seconde guerre mondiale et la Résistance Tchèque contre les Nazis soit un « feel-good » ou une lecture particulièrement douce. Mais, là, j’ai trouvé que c’était tout de même assez rude et que le niveau de violence était parfois difficile à encaisser. De ce point de vue, les dernières pages du livre sont éprouvantes, et à déconseiller aux âmes sensibles.
Cette brutalité et cette cruauté s’expriment également dans quelques scènes de sexe (pas toutes) et on ne peut vraiment pas dire que la vision de l’amour par Hrabal soit romantique ou courtoise – c’est même exactement le contraire. Les choses sont faites crûment et sans ambages.
Certes, il y a une brève histoire d’amour entre une jeune fille et le héros, qui pourrait passer au début pour délicate et sentimentale, mais ça dégénère rapidement et aboutit à une scène de suicide sanguinolente.
Cependant, la description de la vie des employés de cette gare, des petits fonctionnaires qui ont tous leur tempérament particulier et leur côté pittoresque, chacun à sa façon, m’a paru assez poétique, et même par instants humoristique. Ainsi, quand le jeune héros compare la coiffure du chef de gare à une ogive gothique, et d’autres passages de ce style, qui m’ont fait un peu sourire.
L’écriture de Hrabal m’a paru tout à fait remarquable, avec beaucoup d’images et de métaphores, et, par la seule force de son style il réussit à donner une dimension quasi onirique à des réalités triviales et peu ragoûtantes, il transfigure cette réalité par ses mots. C’est vraiment ce que j’ai le plus apprécié et admiré dans ce roman. Autre point positif : c’est une histoire forte, riche en événements étonnants et en drames inattendus, et on ne s’ennuie pas du tout.
Un roman dur, violent, servi par une très belle écriture.

Un Extrait Page 14-15

(…) Mon grand-père, pour ne pas être en reste avec l’arrière-grand-père Lucas, était hypnotiseur ; il travaillait dans des cirques de campagne et toute la ville voyait dans cette manie d’hypnotiser les gens la preuve qu’il faisait de son mieux pour ne rien faire. Mais en mars, quand les Allemands franchirent si brutalement la frontière pour occuper tout le pays et marchèrent sur Prague, seul mon grand-père s’avança à leur rencontre, seul mon grand-père alla au-devant des Allemands pour leur barrer la route en les hypnotisant, pour arrêter les tanks en marche avec la force de la pensée. Donc grand-père s’avançait, les yeux fixés sur le premier tank qui conduisait l’avant-garde de leurs armées motorisées. Dans la tourelle de ce tank se tenait un soldat du Reich, son buste dépassant jusqu’à la ceinture, coiffé d’un béret noir avec tête de mort et tibias croisés, et grand-père continuait d’avancer droit sur ce tank, il avait les bras tendus et par les yeux il injectait aux Allemands sa pensée, faites demi-tour et retournez d’où vous venez… (…)

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Logo du défi

Quatre Poèmes en Prose de Christian Dotremont

couverture du livre

J’ai découvert ce livre au rayon poésie de ma librairie habituelle et il m’a tout de suite attirée car le nom de Christian Dotremont ne m’était pas inconnu.
Christian Dotremont est en effet un peintre et poète belge, connu pour avoir fondé en 1949 le Mouvement COBRA (acronyme de « Copenhague, Bruxelles, Amsterdam », d’où sont issus la plupart des membres de ce mouvement), il est célèbre aussi pour ses Logogrammes.

Voici la note biographique que les éditions Unes consacrent à cet artiste-poète :

Christian Dotremont est né en 1922 en Belgique. Il publie ses premiers textes en 1940, notamment Ancienne éternité, poème incandescent immédiatement remarqué par Magritte, Scutenaire et Ubac. Il rencontre Picasso, Éluard, Giacometti, Cocteau et incarne la relève d’un mouvement surréaliste qui se dilue dans le fracas de la Seconde Guerre mondiale. Il fonde en 1949 le mouvement Cobra – avec Joseph Noiret, Pierre Alechinsky, Asger Jorn, ou encore Karel Appel –, qui ouvre un espace expérimental d’une grande liberté dans l’art contemporain, au-delà des enjeux de figuration et d’abstraction ; laboratoire où se croisent des expériences artistiques qui se prolongent bien après la dissolution officielle du groupe en 1951. Cette même année, Dotremont contracte la tuberculose, qu’il appelle « la catastrophe ». Jusqu’à sa mort en 1979, il ne cesse de questionner le rapport entre les images et les mots, ambition qui s’exprime pleinement dans ses célèbres Logogrammes qui repoussent les limites de la plasticité alphabétique, inventant une calligraphie inédite, entre l’image et le lisible, et qui lui assurent une renommée internationale. Son œuvre poétique se nourrit de plus en plus des nombreux voyages qu’il fait en Laponie, malgré une santé de plus en plus précaire. Auteur d’un nombre important de poèmes et de textes courts publiés à Paris, Bruxelles ou Amsterdam, ainsi que d’un roman (La Pierre et l’oreiller, Gallimard, 1955), il laisse une œuvre lumineuse, souvent enjouée, faite de surprises et d’émotions, de rebondissements de langage permanents, qu’irrigue un élan passionné, une jeunesse inaltérable, et un amour fou des valises dans lesquelles il emportait sa vie. (source : site de l’éditeur)

Voici une Présentation du Livre par les éditions Unes :

Cette édition rassemble sept ensembles de poèmes de Christian Dotremont, d’Ancienne éternité, texte éblouissant écrit en 1940 à seulement 17 ans et qui le fera intégrer immédiatement les groupes surréalistes belges puis français, jusqu’à Les trois forêts, écrit au sanatorium d’Eupen en 1953 où il soignait sa tuberculose. (…) (source : site de l’éditeur).

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(page 13)
Extrait d' »Ancienne éternité » (1940)

V

Avant, c’était quoi ? – une petite chambre involontaire où je couchais avec moi. – pour ouvrir la lucarne, une corde grinçait – et pour ouvrir mon espoir. – avant, c’était quoi ? – imaginez une route bordée de routes, – avec un papier au bout. – j’ai dit : non. – le samedi, je me déguisais en homme heureux – mais c’était un vêtement loué. – c’était fort solitaire ? – non, moins. – c’était beaucoup d’ombres, c’était un livre, c’était des vers parmi des proses ; donc, une obscurité. – seuls, mes yeux crevaient de lumière. – et quoi encore ? – l’invisible.

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(page 23)
Extrait de « Petite« 

III

Je lui ai dit qu’elle était belle et que j’avais soif et qu’elle savait me donner à boire.
J’ai agenouillé mon désir devant elle et elle l’a relevé.
Parce que nous sommes devenus les deux frères d’une seule escapade merveilleuse.
Il y avait des lumières maladroites qui taquinaient le soir.
Et il y avait nous entre les arbres et nos ombres se mélangeaient derrière nous.
Et tout ce qui était à elle et à moi se mélangeait comme les différentes fleurs d’un seul bouquet.
Les fleurs que j’apportais étaient des fleurettes du mal, pas fort belles.
Et les fleurs qu’elle apportait étaient si incroyablement jolies et odorantes et neuves.
Mais nous avons marié nos différences enfantines et nous avons offert le bouquet à nous-mêmes.
Elle n’a pas dit de grands mots mais elle a dit qu’elle venait d’avoir un cours d’histoire.

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(page 46)
Extrait de « Etes-vous fort ? »

II

Est-ce qu’il neigeait ? – Lorsqu’elle m’a glissé ce petit peu de neige, le soleil s’était caché pour que rien ne fonde de notre rencontre, pour que le feu entre nous s’allume sans secours, à seule raison de notre chaleur, à seul défaut de notre silence, et d’ailleurs… – Et d’ailleurs ? – Et d’ici je vois que nous étions ensevelis sous je ne sais quelle neige, de je ne sais quel ciel, sous une imperfection éclatante comme l’écume, tanguante comme la mer, sous le terrible poids du présent. – Mais à quel avenir avez-vous donné le mot de passe ?

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(page 55)
Extrait de « Les trois forêts »

C’est une nuit d’été que j’ai pour la première fois entendu la forêt parler, je me suis arrêté pour que le bruit de mes pas, – j’ai dominé mon émotion pour que le battement de mon cœur – ne se mêlent pas à cette voix tumultueuse de feuilles, – craquante de branches et glissante de mousse, – et palpitante d’odeurs et d’oiseaux, – claire d’été mais sourde de nuit. Je n’ai pourtant pas compris, – je n’ai rien compris, – je n’étais pas habitué, – et de mon côté je n’ai rien dit.

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Ancienne éternité est paru aux éditions Unes en décembre 2020.

Voici enfin un exemple de Logogramme de Christian Dotremont :

Logogramme de Christian Dotremont

Un poème en prose de Gustave Roud

Couverture chez Gallimard

Gustave Roud (1897-1976) est un poète et photographe suisse.
Ce poème en prose est extrait du livre Air de la solitude paru chez Gallimard en 2002 (Première édition en Suisse en 1945) avec une préface de Philippe Jaccottet.

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(Extrait page 84)

Récit

Qui veut se perdre, ici, doit y mettre un soin sans mesure. La nuit même est peuplée de trop de lampes pour laisser quiconque partir à l’aventure; il s’y retrouve presque toujours, hélas ! et ses écarts sont tellement volontaires qu’il y renonce bientôt, tant ils sont prévus et commandés en quelque sorte par une « bonne voie » trop évidente. Mais la fatigue d’une longue marche dans la neige, une petite forêt que je traversai à grand-peine, les yeux affreusement ouverts parmi des présences hostiles, senties avant d’être discernées, fantômes murmurant leur propre lumière imperceptiblement, troncs, feuilles desséchées, creuse glace des ornières et des fossés (je tâtonnais dans de la cendre, j’ouvrais les doigts dans un lait aérien liquide) et tout un territoire désorienté : ravins, collines, plateaux, semés de haies confuses, de roseaux et d’aulnes en touffes, me conduisirent peu à peu dans l’étrange, cet étrange qui est fait du connu que l’on ne parvient pas à reconnaître. L’homme dans une ville, qui a passé d’une rue à l’autre sans le savoir, en traversant le dédale d’escaliers, de corridors, de cours intérieures, de bureaux, d’ateliers qui les sépare, se tient sur le seuil d’une porte rouverte, ayant devant lui un spectacle cent fois contemplé d’architectures, de voitures et de passants – mais qu’il ne reconnait pas. L’espace d’une seconde il est vraiment perdu. Toute ma nuit fut pareille à cette seconde. (…)

Django d’Etienne Comar

affiche du film

Ce film était sorti en 2017 et il s’agit du premier film d’Etienne Comar (né en 1965), connu en particulier comme scénariste et producteur du film Des hommes et des Dieux (en 2010).

Présentation du début du Film :

Ce biopic du célèbre guitariste de jazz Django Reinhardt nous transporte en France, pendant la période de l’Occupation allemande : le grand musicien d’origine tzigane est alors la coqueluche du tout-Paris, ses concerts remportent d’énormes succès et même les officiers allemands aiment son swing et se pressent pour aller l’écouter. Il est d’ailleurs prévu que Django fasse bientôt une tournée dans l’Allemagne nazie, car il se préoccupe assez peu de politique et ne songe qu’à la musique. Mais une de ses anciennes connaissances, Louise de Klerk, une femme ambiguë et séduisante, le met en garde contre les nazis et leurs exactions racistes contre les juifs et les tziganes, dont il pourrait finir par être victime. (…)

Mon Avis :

C’est un film agréable, les images sont souvent belles, avec des éclairages tamisés et un peu brumeux, des couleurs chaudes et douces, qui vont bien avec les concerts de jazz et le côté trouble et incertain de cette période historique, marquée par le doute, la méfiance, la duplicité des caractères.
Le personnage de Django est d’abord insouciant, peu intéressé par les problèmes politiques, et l’idée de jouer pour les nazis ne le dérange pas du tout. Puis, petit à petit, il commence à se rendre compte du danger : la haine des nazis contre les tziganes se manifeste de plus en plus clairement et le célèbre musicien commence à prendre conscience de la réalité.
J’ai appris grâce à ce film que même la musique ne pouvait pas être jouée librement durant la période hitlérienne : des tas de normes et de règles arbitraires étaient édictées pour qu’on joue le plus lentement possible, en évitant certains rythmes et sans trop de swing, sous peine d’interdiction de représentation. Bien sûr, Django Reinhardt, montré comme un caractère libre, audacieux et courageux, ne pouvait pas se plier à ces diktats et les contournait à la première occasion.
Un biopic assez bien fait, où j’ai eu surtout beaucoup de plaisir à écouter la musique tantôt entraînante et tantôt émouvante de Django Reinhardt !

Cette chronique était mon dernier article pour Le Printemps des Artistes 2021, qui se termine aujourd’hui et dont vous aurez bientôt le Bilan !

Deux sonnets de Jean Cassou

Jean Cassou (1897-1986) est un poète, écrivain, romancier, historien d’art et traducteur français.
Il publie son premier roman en 1926. Participe au Front Populaire à partir de 1936. En 1939, avec la signature du Pacte germano-soviétique, il quitte le Parti Communiste. Dès septembre 1940 il s’engage dans la Résistance. Arrêté comme résistant en 1941 la prison militaire de Furgole à Toulouse où il compose de tête, sans papier ni stylo, ses Trente-trois sonnets composés au secret, publiés clandestinement au printemps 1944 sous le pseudonyme de Jean Noir, avec une préface de Louis Aragon qui signe François La Colère.
A la libération, Jean Cassou retrouve ses fonctions de directeur du Musée d’Art Moderne.

Voici la fiche Wikipédia du recueil Trente-trois sonnets composés au secret :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Trente-trois_sonnets_composés_au_secret

Je n’ai pas choisi les sonnets les plus connus de Jean Cassou (comme les sonnets I, IV ou VI), car vous les trouverez très facilement sur d’autres blogs et sites.
Je préfère mettre en lumière des textes peu diffusés ailleurs.

Sonnet XIX

Je suis Jean.
V.H.

Je suis Jean. Je ne viens chargé d’aucun message.
Je n’ai rien vu dans l’île où je fus confiné,
rien crié au désert. Je porte témoignage
seulement pour le songe d’une nuit d’été.

Pour le songe d’une jeunesse retrouvée
sous les chaudes constellations d’un autre âge,
et parce que je veux entendre le langage
brûlant et vif de ce firmament éclaté.

Quant à moi, je ferai silence, étant indigne
de nouer le cordon des approches insignes
qui monteront vers l’aube ou d’apaiser mon front

sur le scintillement des hymnes révélées :
précurseur et disciple en toi s’aboliront,
ô nuit de l’ombre blanche et du total reflet !

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Sonnet XXIII

La plaie que, depuis le temps des cerises,
je garde en mon cœur s’ouvre chaque jour.
En vain les lilas, les soleils, les brises
viennent caresser les murs des faubourgs.

Pays des toits bleus et des chansons grises,
qui saignes sans cesse en robe d’amour,
explique pourquoi ma vie s’est éprise
du sanglot rouillé de tes vieilles cours.

Aux fées rencontrées le long du chemin
je vais racontant Fantine et Cosette.
L’arbre de l’école, à son tour, répète

une belle histoire où l’on dit : demain…
Ah ! jaillisse enfin le matin de fête
où sur les fusils s’abattront les poings !

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Trente-trois sonnets composés au secret est paru chez Folio plus classiques en 2016, avec un dossier pédagogique par Henri Scepi.

Deux beaux poèmes de Lucien Becker

J’avais déjà consacré un article aux poèmes d’amour de Lucien Becker (1911-1984) en janvier de cette année.
Voici deux autres de ses poèmes, extraits de « Rien que l’amour », publié chez La Table Ronde.

***

page 263

Chaque regard est le point final
que l’homme met à sa solitude
et il est impossible d’aller au-delà sans rencontrer
l’épaisseur de mille vies dont une est à peine vécue.

Le ciel est un peu de buée sur la fenêtre
au milieu de laquelle on s’égare comme en pleine mer.
Adossé à l’ombre comme à un contrefort,
on voit les maisons couler de toutes leurs voilures.

Il suffit qu’on reconnaisse son visage dans les vitres
pour que le monde redevienne la place
où le couchant se lisse comme un grand oiseau
et où les femmes sont les seules choses qu’on peut tenir contre soi.

Mais la plupart des jours sont des jours perdus
qui portent une date comme un soldat son matricule
et ils font du passé où ils reculent
la foule anonyme qui accompagne l’homme à sa mort.

***
page 120

Avant d’entrer dans les bois,
la pluie frappe aux feuilles
qui sont pour elles le seuil
d’une solitude sans poids.

Elle a parcouru tout l’espace
pour venir sans hâte couler
dans d’obscurs sentiers
où rien ne doit marquer son passage.

Il suffit pourtant d’un rayon de soleil
pour qu’éclate sa présence,
pour qu’un instant la forêt pense
aux vitres dont elle l’émerveille.

Un couchant doit surgir
de cet incendie d’eau
où la terre s’éclaire de ce qu’elle a de plus beau
parce qu’elle aime les forêts à en mourir.

LUCIEN BECKER

Deux Poèmes d’amour de Lucien Becker

Grand coup de cœur pour ce recueil de poèmes que j’ai trouvé tout à fait par hasard en librairie et qui contient de magnifiques textes.
Je consacrerai d’autres articles à ce poète qui me parait tout à fait merveilleux, aussi bien sur le thème de l’amour que sur la nature, la solitude, ou la condition humaine.

Voici la note de l’éditeur au sujet de l’auteur :
Lucien Becker (1911- 1984) publie ses premiers poèmes, qui paraîtront dans des revues, alors qu’il est au lycée. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, il devient chef de service au ministère de l’Intérieur et aide de nombreux juifs à fuir le pays, puis se lie au maquis du Vercors. Il publie son dernier recueil, L’Eté sans fin, en 1961.

Rien que l’amour (Poésies complètes de Lucien Becker) est paru chez La Table ronde, dans la collection La Petite Vermillon en 1997, réédité en 2019.

***

page 139

Sur ton corps lisse de caillou
mes mains vont, forêts en liberté,
comme vers des sommets d’où je retombe,
source altérée de soleil.

Ton cœur est si proche de mon cœur
que nos artères se mêlent les unes aux autres
et ne retrouvent plus à nos fronts qu’une seule tempe
pour faire battre l’espace.

Bateau venu de la haute mer,
je vais très loin au fond de tes plages
et je me renverse dans les fougères
qui naissent de ton corps entr’ouvert.

Lorsque nous n’avons plus pour respirer
que l’air écrasé dans nos baisers,
le jour qui nous sépare a beau faire,
il n’arrive pas à être aussi nu que toi.

***

page 108

Je t’aime comme on aime un beau jour d’été,
immobile et très haut entre le matin et le soir.
Je pense à toi d’une façon tellement forte
que ton absence bat en moi comme une porte dans le vent.

Seule, maintenant, une mémoire aveugle me rappelle
les caresses dont ton corps enfermait mon corps
comme dans des forêts infranchissables,
mais elle ne peut me rendre le poids de ta chair.

Je te cherche en moi comme dans une ville déserte
et pourtant à chaque instant je te rencontre
comme la terre à chaque pas rencontre des sources
mais j’ai froid sans la chaleur de tes mains.

Et ta voix, ta voix qui me faisait vivre
comme la flamme fait vivre un brasier
ta voix n’est nulle part, même pas sur ma bouche
à laquelle elle se mêlait jusqu’au silence des baisers.

LUCIEN BECKER

Trois poèmes de Jean Follain

Ces trois poèmes sont extraits du recueil Usage du temps, publié chez Poésie/Gallimard.
Jean Follain (1903-1971) est un poète français, ami de Reverdy, Salmon, Fargue, Mac Orlan, qui s’est toujours tenu à l’écart du groupe surréaliste.

***

Fouilles d’Enfance

Les enfants qui vont fouiller dans les greniers
où sont les mannequins noirs
les oignons, les issues
le sac de papier brun où reste de l’anis étoilé
connaîtront un jour les tracas et sauront
ce qu’il en coûte de rechercher les voluptés
et d’épouser la courbe délicieuse.

***

Poème

L’espérance dans les arbres passe
on l’entend le soir dans Paris
dans ces coins poudreux des théâtres
où la chair s’extasia
qui devint lasse ;
du verre bleu bu près de l’âtre
le sang conserve la liqueur
et tel pâlit d’être sans cœur
dans cette heure où le Temps s’avance
sortant des tableaux d’histoire
qui figurent des champs de bataille
il secoue un grand corps sanglant
qui jusque-là ne parlait pas.

***

Images de la Terre

Les espèces sans lassitude se reproduisent :
oiseaux de mer, serpents, insectes miroitants ;
le bois parfois résonne
de coups de fusil sourds :
chasseurs aristocrates d’un monde finissant,
j’ai vu leurs habits rouges saigner au fond du temps
pluvieux et mordoré ;
la trahison germait au cœur des dulcinées,
le boulanger riait dans la bourgade sombre
mangeant son pain beurré
abandonnant naïf aux pages de l’histoire
la jeune reine pleurante devant de hauts miroirs.

***

JEAN FOLLAIN

Mémoires d’un homme singulier, d’Emmanuel Bove

Ce roman raconte la vie, de l’enfance à la quarantaine, d’un homme qui n’a jamais vraiment trouvé sa place dans la société et qui se révèle très difficile à cerner car lunatique, indépendant, et n’arrivant visiblement à s’attacher durablement à rien ni personne. Il n’appartient pas à une classe sociale précise : sa mère était une fille pauvre abusée par un militaire et il est élevé par des familles successives, plus ou moins bourgeoises, qui lui donnent le sentiment de n’être ni pauvre ni bourgeois. Il ne cherche pas non plus d’emploi, restant toujours socialement indéterminé, mais épouse une jeune femme bourgeoise qui subvient aux besoins du ménage grâce à sa riche famille.

C’est difficile de parler de ce livre à cause du caractère très étrange du personnage principal. Il m’a fait penser parfois à l’Etranger de Camus, avec son manque d’affects et son détachement vis-à-vis des autres, mais le personnage de Bove est plus complexe et plus contradictoire. Il se montre par exemple assez sociable et recherche souvent de la compagnie, mais on a l’impression en même temps qu’il n’y attache aucune importance. Il vit à l’hôtel depuis une très longue période, comme s’il n’était pas capable de s’installer quelque part ou qu’il avait besoin d’un lieu aussi impersonnel que possible. A l’idée de se retrouver sans ressources matérielles et de ne plus pouvoir payer son loyer, il ne s’affole pas et ne cherche absolument aucune solution, soit qu’il ait accepté la fatalité de finir à la rue soit qu’il imagine qu’une solution providentielle va lui tomber du ciel sans qu’il fasse rien. Bref, c’est un homme passif, sans passion, mais pas froid non plus, disons un homme tiède, qui s’embarrasse aussi de beaucoup de timidités et de scrupules.
L’écriture est tout à fait lucide et belle, avec des phrases concises.
Une biographie d’une grande tristesse, que l’éditeur présente comme « le plus autobiographique des romans d’Emmanuel Bove ».

Mémoires d’un homme singulier est paru aux éditions du Castor Astral en 2018, mais son écriture datait de 1939.

Extrait page 196 :

Mon caractère change-t-il ? Voilà qu’aujourd’hui je songe à me confier à madame Vallosier comme à une femme que j’aimerais ! Voilà que je m’aperçois que je suis seul, que j’ai besoin de tendresse et, naturellement, de protection ! Voilà que j’hésite, non parce que je me rends compte de la légèreté de mon intention, mais parce que, comme jadis, j’ai peur que mes épanchements ne se retournent dans l’avenir contre moi ! Voilà que je prononce ce mot d’avenir dont je me moque ! Voilà que je veux dire à madame Vallosier que je suis malheureux, que j’ai besoin d’être aimé, compris !
Je me demande parfois si je ne suis pas fou. Quand je me suis lancé dans la vie, j’ai rêvé de compliquer mon existence pour pouvoir tirer fierté, plus tard, des obstacles que j’aurais surmontés. Je ne vais tout de même pas recommencer aujourd’hui.

La Plage de Scheveningen, de Paul Gadenne


J’ai lu ce roman car il m’a été conseillé par Goran, du blog Des livres, des films. Sans ses conseils, je n’aurais sans doute jamais lu Paul Gadenne (1907-1956), écrivain et poète français, mort de la tuberculose à 49 ans.

Ce roman se déroule juste après la deuxième guerre mondiale, en 1944, pendant l’Epuration. Le héros, Guillaume Arnoult, est écrivain et il cherche à retrouver une femme qu’il a aimée et qu’il n’a plus revue depuis la guerre. Cette femme, Irène (un prénom qui signifie « la paix » en grec), l’a abandonné sans un mot d’explication, et Guillaume voudrait comprendre les raisons pour lesquelles elle l’avait mal jugé. Au moment où il retrouve Irène, il apprend qu’un de ses proches amis de jeunesse, Hersent, a été arrêté pour collaboration avec les nazis. Hersent sera bientôt condamné à mort, à la grande stupeur de Guillaume, qui ne peut comprendre un tel verdict.
La plus grande partie du roman se déroule au bord de la mer, dans une chambre d’hôtel où Guillaume et Irène discutent durant toute une nuit de veille. Il veut la faire parler d’elle, la comprendre, mais il parvient surtout à s’expliquer à lui-même son sentiment de culpabilité, son idée que le mal est en chaque homme.

Mon avis :
La construction de ce roman est assez complexe, mêlant passé et présent, dialogues et réflexions philosophiques, dans de multiples va-et-vient entre intériorité et extériorité du héros.
L’écriture est d’une grande beauté, très littéraire, raffinée, concise, sensible, capable d’une extrême profondeur, mais aussi habile dans les descriptions de paysages ou de personnages.
Paul Gadenne défend un point de vue chrétien dans son approche du Bien et du Mal mais nulle part il n’assène de certitudes sur Dieu ou sur des dogmes, il se situe plutôt dans une recherche de la vérité, du côté de l’ignorance et du mystère.
Un livre qui, selon moi, mérite des relectures car il ne se laisse pas appréhender entièrement du premier coup, et recèle des zones d’ombres et des symboles à décrypter.
Paul Gadenne me donne en tout cas l’impression d’être un immense écrivain, qui mériterait plus de notoriété.

Extrait page 306

Il y a des doutes que l’esprit refuse d’examiner, mais c’est une victoire qui lui coûte. Ces gens, cette vie végétative, puissante et morne, cette insouciance animale, était-ce là ce qui avait été sauvé à si grand prix ? Était-ce donc pour ces épiciers, ces charcutiers repus, qui avaient attendu la paix derrière des remparts de cervelas, que l’on continuait à mourir ? une idée abominable s’empara de lui. Il eût préféré mourir dans la peau d’un traître avéré plutôt que de vivre dans la peau de ces gens. Hélas, cette lenteur de la vie quotidienne, cette insignifiance des gestes, cette sourde rumeur de train roulant dans la nuit, cela recouvrait l’agonie d’Hersent dans sa prison. Guillaume s’était juré de ne pas le plaindre, mais il continuait à ne pas comprendre.

J’ai lu La Plage de Scheveningen de Paul Gadenne dans la collection L’imaginaire Gallimard.