Mon Antonia, de Willa Cather

Ce roman, écrit en 1918 par Willa Cather (1873-1947) est un classique des Lettres américaines. Je l’ai lu chez Rivages-poche (350 pages).
Il s’agit d’une nouvelle Lecture Commune avec Goran du blogue des Livres et des Films, que je vous invite à visiter au plus vite pour découvrir sa critique !

Ce livre nous ramène au temps des pionniers américains du 19è siècle, parmi les divers immigrés d’origine européenne qui cherchaient une vie meilleure en Amérique. Il est présenté par Willa Cather, dans une brève introduction, comme le recueil de souvenirs d’un de ses amis de longue date, Jim Burden, c’est-à-dire que ce roman couvre une bonne trentaine d’années, depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte de ce personnage. Ce livre relate l’évolution de ses relations d’amitié amoureuse pour Antonia, de quatre ans son aînée, une jeune fille courageuse, travailleuse, jolie mais « forte comme un homme » qui va connaître dans sa vie des alternances de malheurs et de bonheurs, contrairement à Jim Burden, qui suit un chemin sans heurts vers la réussite sociale : études brillantes, goût de la culture et des travaux intellectuels, situation stable.
Si Antonia est plutôt une fille de la campagne, éprise de la nature et des travaux des champs, Jim Burden sera amené à quitter la terre pour s’installer en ville, laissant son amour de jeunesse derrière lui, non sans regrets. Différence sociale qui ne cesse de s’accentuer au fur et à mesure que Jim gravit les échelons de la réussite. Malgré tout, son amour pour Antonia reste enfoui en lui, à la fois fraternel et sensuel, un amour qui résiste au temps mais qui n’en demeure pas moins impossible, pour des raisons qui ne sont jamais clairement exprimées mais que l’on devine.
Beaucoup de personnages secondaires gravitent autour de ce duo central, et ils sont également très bien dessinés et intéressants, surtout les personnages féminins, qu’il s’agisse de Lena Lingard, à qui tout un chapitre est consacré, ou de Mrs Harling et de ses filles, elles présentent des figures de réussite féminine, de forts tempéraments, qui sont plaisants à suivre.
J’aurais malgré tout quelques petites réserves sur le fond de ce roman : ici, les valeurs de l’argent et de la réussite sociale semblent des horizons indépassables, ce qui n’exclut pas un grand sens moral. Le roman baigne dans un climat assez puritain, qui tranche avec la littérature européenne de la même époque. Par ailleurs, tous les personnages (sauf deux méchants corrupteurs de jeunes filles) apparaissent bons et pleins de qualités humaines, ce qui m’a paru peut-être un peu trop idyllique …
Un roman tout de même intéressant, riche en péripéties, agréable à suivre.

Extrait page 121 :

Aux premiers jours du printemps, après cet hiver rigoureux, on n’arrivait pas à se rassasier de l’air vif. Chaque matin, je me réveillais avec le sentiment renouvelé que l’hiver était fini. Il n’y avait aucun des signes avant-coureurs du printemps que je guettais lorsque j’étais en Virginie, pas de forêts bourgeonnantes ni de jardins en fleurs. Ici, tout ce qu’il y avait c’était le printemps lui-même : ses pulsions, un certain frémissement, son essence même présente partout, dans le ciel où couraient les nuages rapides, dans la pâle lumière du soleil, dans le vent haut et tiède qui se levait d’un coup et retombait de la même manière, capricieux et joueur comme un jeune chien qui lance ses pattes sur vous et, d’un coup, se couche pour se faire caresser. (…)

Des poèmes d’amour d’Ossip Mandelstam

Ces poèmes ont paru aux éditions Circé en 2016 dans une traduction d’Henri Abril.
Je les ai lus dans le cadre du mois de l’Europe de L’Est de Patrice, Eva et Goran.

Ossip Mandelstam (1891 – 1938) est un poète russe, représentant du mouvement acméiste. Auteur d’une épigramme contre Staline, il est arrêté et meurt en déportation.

***

Telle un ange noir sur la neige,
Tu m’es apparue tout à l’heure,
Et comment donc ne la verrais-je
Sur toi, l’empreinte du Seigneur ?

Un sceau étrange, mystérieux,
Ainsi qu’une offrande céleste :
Dans une niche, pour un peu,
Il aurait fallu que tu restes.

Que cet amour dans l’au-delà
A l’amour ici-bas se fonde,
Et que sur tes joues n’aille pas
Le sang fougueux qui se débonde ;

Ainsi le marbre pourra mieux
Rehausser tes haillons lunaires,
Tes joues dénudées mais sans feu,
Bien que complices de la chair.

début 1914

***

Pesanteur et tendresse, vos signes sont les mêmes, ô sœurs.
La rose pesante est sucée par guêpes et abeilles.
L’homme agonise. Du sable reflue la chaleur,
Et sur de noirs brancards on emporte l’ancien soleil.

Ah, lourds rayons de miel et tendres rets !
Plus légère est la pierre que ton nom sur mes lèvres.
Il ne me reste au monde qu’un souci désormais,
Un souci d’or : épuiser le fardeau du temps, sa fièvre.

L’air est trouble, je le bois comme une eau qui s’obscurcit.
On laboure le temps, et même la rose fut terre.
Dans un lent tourbillon les lourdes, tendres roses ainsi,
Les roses pesanteur et tendresse doublement se tressèrent.

1920

***

Deux poèmes de Rabindranath Tagore

J’ai trouvé ces deux proses dans le fameux recueil L’offrande lyrique publié chez Poésie-Gallimard.
Rabindranath Tagore (1861 – 1941) est un poète indien, prix Nobel de Littérature en 1913.

29

Mon propre nom est une prison, où celui que j’enferme pleure. Sans cesse je m’occupe à en élever tout autour de moi la paroi ; et tandis que, de jour en jour, cette paroi grandit vers le ciel, dans l’obscurité de son ombre je perds de vue mon être véritable.
Je m’enorgueillis de cette haute paroi ; par crainte du moindre trou, je la replâtre avec de la poudre et du sable ; et pour tout le soin que je prends du nom, je perds de vue mon être véritable.

***

37 –

Je croyais que mon voyage touchait à sa fin, ayant atteint l’extrême limite de mon pouvoir, – que le sentier devant moi s’arrêtait, que mes provisions étaient épuisées et que le temps était venu de prendre retraite dans une silencieuse obscurité.
Mais je découvre que ta volonté ne connaît pas de fin en moi. Et quand les vieilles paroles expirent sur la langue, de nouvelles mélodies jaillissent du cœur ; et là où les vieilles pistes sont perdues, une nouvelle contrée se découvre avec ses merveilles.

***

Vie de poète, de Robert Walser


C’est en me renseignant sur Robert Walser, dont j’avais entendu parler par hasard, que je suis tombée sur ce titre Vie de poète, qui m’a intriguée, et que j’ai eu envie de lire.
Robert Walser (1878 – 1956) est un romancier et poète suisse de langue allemande, qui a suscité l’admiration des plus grands écrivains de son temps, comme Kafka ou Musil, et qui considérait « Vie de poète » comme son livre « le meilleur, le plus lumineux, le plus poétique ».

Ce livre, écrit en 1917, est un recueil de courtes proses qui n’ont pas forcément beaucoup de points communs entre elles, sinon d’être écrites par le même narrateur, dont on peut supposer qu’il ressemble beaucoup à l’auteur.
De petites touches en petites touches, nous suivons la progression et l’évolution de ce héros fantasque, au caractère affirmé et joyeux, qui aime vagabonder dans la nature même s’il se fait parfois arrêter à cause de ses accoutrements bizarres et débraillés, et qui tient plus que tout à sa liberté et à sa pauvreté qui, selon lui, va de pair avec la créativité poétique tandis que trop de confort coupe l’inspiration.
Il y a des thèmes parfois surprenants dans ces proses, ainsi quand il donne une leçon de savoir-vivre à un poêle auquel il reproche sa suffisance, ou lorsqu’il fait l’éloge d’un bouton pendant presque deux pages, mais on sent là toute la fantaisie amusée de l’auteur, qui s’appuie sur des objets quotidiens et apparemment insignifiants pour tirer de leur apparence une sorte de morale ou de ligne de conduite.
J’ai trouvé, surtout dans la première moitié du recueil, que la joie de vivre et l’enthousiasme l’emportaient sur tout autre sentiment, mais peu à peu on s’achemine vers une humeur plus mélancolique, moins exaltée, sans doute à mesure que le narrateur-auteur gagne en années et en expériences.
Une prose particulièrement émouvante, est celle que Walser consacre à Hölderlin, dans laquelle il tente d’expliquer pourquoi le grand poète romantique allemand est devenu fou, et il est difficile de ne pas y lire en filigrane une confession de Walser sur ses propres fêlures, lui qui sera également enfermé à l’asile à partir de 1929 mais qui souffrira de dépression déjà quelques années auparavant.
Quant au style, il se caractérise par d’assez longues phrases, souvent bourrées d’adjectifs (jusqu’à cinq ou six d’affilée !) et ne craignant pas les lourdeurs ou les appositions superflues, dans une exubérance généreuse qui témoigne du plaisir de Walser à écrire ces textes, et qui donne beaucoup de vie et de dynamisme à la lecture.

Un livre très agréable, sans temps mort, et riche en réflexions et en sentiments divers, sans compter un humour subtil – une découverte qui me donne très envie d’explorer plus avant l’oeuvre de cet écrivain.

C’étaient des gens parfaitement estimables, vraiment de braves et bonnes gens ; sauf que pour mon malheur, ils m’interrogeaient sans trêve sur mon nouveau roman et que c’était odieux.
Dans la rue, lorsque je tombais sur l’une de ces estimables connaissances, la question ne manquait jamais :  » Que devient votre nouveau roman ? De nombreuses personnes ont hâte de lire, et brûlent déjà de découvrir votre nouveau roman. N’est-ce pas, vous avez bien voulu insinuer que vous étiez en train d’écrire votre nouveau roman ? Ah, ce nouveau roman, espérons qu’il paraîtra bientôt. »
Malheureux que je suis, misérable que je suis !
Soit, j’avais fait toutes sortes d’allusions. C’est vrai. J’avais eu la sottise et l’imprudence d’insinuer qu’un nouveau grand roman me coulait sous la plume ou le stylo.
Et maintenant, je pouvais bien me faire un sang d’encre : j’étais perdu !

Trois poèmes de Giuseppe Ungaretti

J’ai trouvé ces trois poèmes dans le très beau recueil Vie d’un homme (poésies 1914-1970) qui est un choix anthologique des poèmes de Giuseppe Ungaretti (1888-1970) paru chez Poésie-Gallimard.
J’ai choisi trois poèmes qui datent de l’année 1916 et qui me paraissent particulièrement émouvants.
Ils ont été traduits de l’italien par Jean Lescure.

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JE SUIS UNE CREATURE

Comme cette pierre
du Saint Michel
aussi froides
aussi dures
aussi sèches
aussi réfractaires
aussi totalement
inanimées

Comme cette pierre
sont les larmes
qui ne se voient pas

La mort
s’escompte
en vivant

Valloncello di Cima Quattro, 5 août 1916

***

DANS LE DEMI-SOMMEIL

Je veille la nuit violentée

L’air est criblé
comme une dentelle
par les coups de fusil
des hommes
renfoncés
dans les tranchées
comme les escargots dans leur coquille

Il me semble
qu’une ahanante
tourbe de cantonniers
pilonne le pavé
de pierre de lave
de mes routes
et je l’écoute
sans voir
dans le demi-sommeil.

Valloncello di Cima Quattro, 6 août 1916

***

SAN MARTINO DEL CARSO

De ces maisons
il n’est resté
que quelques
moignons de murs

De tant d’hommes
selon mon cœur
il n’est pas même
autant resté

Mais dans le cœur
aucune croix ne manque

C’est mon cœur
le pays le plus ravagé

Valloncello dell’albero isolato, 27 août 1916

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Un poème de Blaise Cendrars

cendrars_monde_entier
J’ai trouvé ce poème dans le recueil Du monde entier, et plus spécialement dans la partie Dix-neuf poèmes élastiques.
Ce poème a été écrit en février 1914.
J’ai choisi comme illustration la danseuse de flamenco de Sonia Delaunay.

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6 – Sur la robe
elle a un corps

Le corps de la femme est aussi bosselé que mon crâne
Glorieuse
Si tu t’incarnes avec esprit
Les couturiers font un sot métier
Autant que la phrénologie
Mes yeux sont des kilos qui pèsent la sensualité des femmes
Tout ce qui fuit, saille avance dans la profondeur
Les étoiles creusent le ciel
Les couleurs déshabillent
« Sur la robe elle a un corps »
Sous les bras des bruyères mains lunules et pistils quand les eaux se déversent
dans le dos avec les omoplates glauques
Le ventre un disque qui bouge
La double coque des seins passe sous le pont des arcs-en-ciel
Ventre
Disque
Soleil
Les cris perpendiculaires des couleurs tombent sur les cuisses

EPEE DE SAINT-MICHEL

Il y a des mains qui se tendent
Il ya dans la traîne la bête tous les yeux toutes les fanfares tous les habitués du bar Bullier
Et sur la hanche
La signature du poète

***

flamenco-dancer

Chanson Dada de Tristan Tzara

tzaraEn février 1916 est né le Mouvement Dada ( Dada est né à Zurich le 8 février 1916, son nom ayant été trouvé à l’aide d’un coupe-papier glissé au hasard entre les pages d’un dictionnaire Larousse. – source Wikipedia) aussi, un siècle après, je souhaitais faire une place sur ce blog à Tristan Tzara, chef de file de ce mouvement.
Voici donc La fameuse chanson dada. J’ai mis comme illustration la Roue de bicyclette (1913) de Marcel Duchamp, premier « Ready Made » de l’histoire de l’art.

CHANSON DADA

La chanson d’un dadaïste
qui avait dada au cœur
fatiguait trop son moteur
qui avait dada au cœur

l’ascenseur portait un roi
lourd fragile autonome
il coupa son grand bras droit
l’envoya au pape à rome

c’est pourquoi
l’ascenseur
n’avait plus dada au cœur

mangez du chocolat
lavez votre cerveau
dada
dada
buvez de l’eau

II

la chanson d’un dadaïste
qui n’était ni gai ni triste
et aimait une bicycliste
qui n’était ni gaie ni triste

mais l’époux le jour de l’an
savait tout et dans une crise
envoya au vatican
leurs deux corps en trois valises

ni amant
ni cycliste
n’étaient plus ni gais ni tristes

mangez de bons cerveaux
lavez votre soldat
dada
dada
buvez de l’eau

IIIroue_de_bicyclette_duchamp

la chanson d’un bicycliste
qui était dada de cœur
qui était donc dadaïste
comme tous les dadas de cœur

un serpent portait des gants
il ferma vite la soupape
mit des gants en peau d’serpent
et vint embrasser le pape

c’est touchant
ventre en fleur
n’avait plus dada au cœur

buvez du lait d’oiseaux
lavez vos chocolats
dada
dada
mangez du veau