Django d’Etienne Comar

affiche du film

Ce film était sorti en 2017 et il s’agit du premier film d’Etienne Comar (né en 1965), connu en particulier comme scénariste et producteur du film Des hommes et des Dieux (en 2010).

Présentation du début du Film :

Ce biopic du célèbre guitariste de jazz Django Reinhardt nous transporte en France, pendant la période de l’Occupation allemande : le grand musicien d’origine tzigane est alors la coqueluche du tout-Paris, ses concerts remportent d’énormes succès et même les officiers allemands aiment son swing et se pressent pour aller l’écouter. Il est d’ailleurs prévu que Django fasse bientôt une tournée dans l’Allemagne nazie, car il se préoccupe assez peu de politique et ne songe qu’à la musique. Mais une de ses anciennes connaissances, Louise de Klerk, une femme ambiguë et séduisante, le met en garde contre les nazis et leurs exactions racistes contre les juifs et les tziganes, dont il pourrait finir par être victime. (…)

Mon Avis :

C’est un film agréable, les images sont souvent belles, avec des éclairages tamisés et un peu brumeux, des couleurs chaudes et douces, qui vont bien avec les concerts de jazz et le côté trouble et incertain de cette période historique, marquée par le doute, la méfiance, la duplicité des caractères.
Le personnage de Django est d’abord insouciant, peu intéressé par les problèmes politiques, et l’idée de jouer pour les nazis ne le dérange pas du tout. Puis, petit à petit, il commence à se rendre compte du danger : la haine des nazis contre les tziganes se manifeste de plus en plus clairement et le célèbre musicien commence à prendre conscience de la réalité.
J’ai appris grâce à ce film que même la musique ne pouvait pas être jouée librement durant la période hitlérienne : des tas de normes et de règles arbitraires étaient édictées pour qu’on joue le plus lentement possible, en évitant certains rythmes et sans trop de swing, sous peine d’interdiction de représentation. Bien sûr, Django Reinhardt, montré comme un caractère libre, audacieux et courageux, ne pouvait pas se plier à ces diktats et les contournait à la première occasion.
Un biopic assez bien fait, où j’ai eu surtout beaucoup de plaisir à écouter la musique tantôt entraînante et tantôt émouvante de Django Reinhardt !

Cette chronique était mon dernier article pour Le Printemps des Artistes 2021, qui se termine aujourd’hui et dont vous aurez bientôt le Bilan !

Emily Dickinson, A Quiet Passion, un film de Terence Davies

Emily Dickinson, a Quiet Passion, Affiche du film

Dans le cadre de mon défi d’avril à juin 2021, Le Printemps des Artistes, je viens de regarder ce film anglo-belge, un biopic sur la grande poète américaine Emily Dickinson (1830-1886), réalisé par Terence Davies en 2017, et j’ai trouvé qu’il ne manquait pas de qualités, cherchant à nous rendre sensibles le caractère, le génie et le parcours de vie de cette poète.

Emily Dickinson a mené une vie très particulière : recluse dans la maison de ses parents, entourée de son frère et de sa sœur, elle aimait plus que tout sa famille et ne s’est jamais mariée. Si, dans sa jeunesse, elle a noué quelques amitiés très fortes qui se sont plus tard délitées, ses années de maturité ont été marquées par les deuils successifs de ses parents et de certains amis.
Mort, séparations, solitude, souffrances morales et physiques semblent jalonner cette existence et ce film n’est pas des plus drôles, comme on peut s’en douter, et plus particulièrement dans la dernière demi-heure, ténébreuse à tous points de vue.
On nous présente une jeune Emily Dickinson très indépendante d’esprit, rejetant et critiquant les conventions de son temps avec une audace et une insolence étonnantes, ne cessant de s’interroger, de soupeser et de réfléchir là où les autres se contentent de docilement obéir sans se poser de questions.
Aussi bien sur la religion, dogmatique et pétrie d’interdits, que sur la place secondaire accordée aux femmes dans la société et dans les arts, elle s’insurge mais réagit plutôt par le repli sur soi, par une révolte intériorisée et cachée.
Malgré tout, les moments les plus intéressants de ce film sont ceux où l’actrice lit les poèmes d’Emily Dickinson, moments magnifiques et lumineux, qui se détachent nettement des autres dialogues et les font paraître un peu anodins ou fades.
Les images du film sont belles, avec beaucoup de scènes d’intérieur éclairées à la bougie ou à la lampe à pétrole mettant en relief un doux clair-obscur, les couleurs un peu fanées et en demi-teinte répondent à l’humeur conventionnelle et feutrée de l’époque.

Je pense que ce film est un honnête biopic, qui essaye de laisser filtrer un peu de la vie intérieure de la poète américaine, mais qui aurait peut-être dû se détacher encore davantage des événements purement biographiques et chronologiques pour s’engager dans quelque chose de plus poétique, plus mystérieux, moins linéaire.

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Une lettre-poème de Marie Desmaretz

couverture du recueil de Marie Desmaretz

Ce texte de Marie Desmaretz est extrait du livre Les lettres-poèmes de Marie publié en 2017 aux éditions du Petit Pavé, dans la collection Le Semainier dirigée par Jean Hourlier. Ces lettres-poèmes adressées par Marie Desmaretz à ses amis poètes sont de beaux témoignages d’amitié et de poésie mêlées.
Comme l’écrit Jean Chatard en préface : « Chaque texte est un élan, élan d’une artiste pour ses nombreux amis. Chaque dédicataire de lettre-poème se trouve concerné au plus haut point. Au niveau de l’écrit et à celui, plus rare, de l’amitié. En quelques lignes, Marie pénètre dans l’intime de chacun et y séjourne durablement. (…)  »

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page 17

Lettre-poème à Jean Chatard

A l’ami Jean, ces confidences tristes
parce que je n’en peux plus de l’hiver

Mai dans son soleil à quatre sous
Les muguets à la peine fripés de vent
Une mouette égarée (son cri) quand j’espère l’hirondelle (ses coups de ciseaux retaillant un ciel plus juste) Des mots qui fanent au bord des prières
Un arbre – comme un chien – seul dans la fenêtre

Mon bel hier est tombé comme un sac et me voilà maintenant si petite – Jean –
si petite sous la lampe
Avec l’herbier des chagrins ouvert sur la table
avec de grands morceaux d’hiver qui vieillissent
mes épaules et du vide tout autour du vide
qui parle une langue pauvre

Me voilà maintenant si petite et tellement
ignorante du geste qui sauve
Je ne sais plus comment on fait de l’été
comment on fait de l’intense
J’ai oublié l’heure des fruits l’heure des femmes
la lumière

Dans mes fonds de mémoire je cherche souvent
ce que j’ai perdu

Parfois je retrouve un bout d’avril à peau d’iris
un poème où j’ai demeuré
quelques paillettes d’insouciance…

Mais très vite le ciel tourne court se dérobe
m’abandonne

Et après vois-tu Jean
il fait encore plus froid.

Mai 2013

Wonder Wheel de Woody Allen

affiche du film

Je viens de regarder le film Wonder Wheel de Woody Allen, qui date de 2017, et que je n’avais pas vu à sa sortie. J’en sors avec une impression très mitigée car ce film me semble concentrer quelques grandes qualités et beaucoup de gros défauts également.

Mais venons-en tout de suite au début de l’histoire :
Nous sommes dans les années 50, à Coney Island. Ginny (Kate Winslet) est une femme de bientôt quarante ans, qui a abandonné dans sa jeunesse une carrière d’actrice et un mariage heureux pour se remarier avec un forain, Humpty (James Belushi), manutentionnaire dans un parc d’attractions, plus âgé qu’elle et amateur de pêche à la ligne. Ginny gagne sa vie comme serveuse dans un restaurant de fruits de mer bon marché et rêve naturellement d’une existence et d’une carrière plus exaltantes. Elle rencontre bientôt un jeune surveillant de baignade, dramaturge à ses heures, Mickey (Justin Timberlake) et entame une liaison avec lui, en cachette de son mari. Le jeune couple passe des moments torrides et romantiques sur la plage et Ginny, très amoureuse de son amant, voit en lui l’occasion de fuir sa vie actuelle, d’échapper à son mari brutal et à son boulot ingrat. Mais Mickey ne voit pas tout à fait les choses de cette façon. (…)

Mon Avis :

On retrouve dans ce film des tas de situations déjà vues dans ses autres oeuvres. La serveuse insatisfaite, rêvant d’une vie meilleure, était déjà présente dans « La rose pourpre du Caire » il y a plus de trente ans, et Woody Allen tirait un bien meilleur parti de cette situation de départ.
Bien sûr, Ginny ressemble beaucoup à l’héroïne de Blue Jasmine : elle aussi est une déclassée, un peu névrosée, une femme lunatique qui boit, ment, trompe et se trompe, et qui rêve de retrouver la classe sociale supérieure où elle a été tellement heureuse.
Déjà, dans Blue Jasmine, les classes sociales étaient dépeintes de manière stéréotypée et caricaturale mais le personnage de la sœur, qui campait une caissière pauvre assez fine et sympathique, nuançait un peu le propos. Dans Wonder Wheel, le mari prolétaire reste une grosse brute pas très fûtée, cantonné à un rôle secondaire que le cinéaste ne cherche jamais à rendre émouvant.
Le seul personnage qui paraisse vraiment creusé psychologiquement, c’est celui de Ginny et il faut noter la performance d’actrice de Kate Winslet, qui est tout à fait remarquable, et qui ne semble pas vraiment jouer dans le même film que ses partenaires, très superficiellement décrits et auxquels on ne croit pas vraiment.
Le symbolisme de la roue (La grande roue du parc d’attraction) que l’on retrouve dans le titre et dans le caractère lunatique de Ginny, est encore accentué par des jeux d’éclairages colorés qui se reflètent sur le visage de Kate Winslet pendant qu’elle parle, tantôt d’une couleur chaude orangée, tantôt d’une couleur froide gris-bleu, et si cet effet m’a paru intéressant au départ, j’ai trouvé qu’il devenait un peu trop répétitif et systématique, voulant souligner l’ambivalence du personnage.
Un film où Woody Allen ne parvient pas à se renouveler, mais d’une qualité honnête, et pas désagréable à regarder !

une scène du film

Le jour d’avant de Sorj Chalandon

J’ai lu ce livre parce qu’une amie me l’a prêté, en me prévenant de sa grande qualité et, comme cette amie a des goûts littéraires proches des miens, je me suis précipitée en toute confiance, ravie à l’idée de le découvrir.
Malheureusement, je n’ai pas accroché, et de moins en moins au fur et à mesure que j’avançais dans ma lecture. Je vais essayer d’expliquer pourquoi.
En premier lieu : le style m’a paru difficile à supporter. Plein de pathos, grandiloquent, cherchant constamment à produire sur le lecteur le maximum d’effet tout en exigeant de lui le minimum d’effort. C’est boursoufflé à souhait mais ça reste dans le cadre du style efficace qui vous assomme et, en même temps, vous réveille bien : phrases courtes, elliptiques, percutantes.
L’histoire, en revanche, est au début très intéressante et m’a beaucoup plu : nous transportant dans le Nord de la France, pendant les années 1970, face au dur travail des mineurs et nous rappelant, plus précisément, la catastrophe de Liévin en décembre 1974, où un coup de grisou avait fauché 42 mineurs et où les manquements de la direction et des petits chefs, notamment sur les questions de sécurité, avaient été en cause. Tout cet aspect documentaire, au plus près de la vérité historique et sociale, est tout à fait captivant et mérite d’être relevé.
Malheureusement, par la suite, la fiction l’emporte de beaucoup sur le documentaire et je n’ai pas réussi à adhérer aux réactions étranges du héros dont les idées et les mobiles d’action sont pour le moins embrouillées et qu’on n’a pas forcément envie d’élucider.
Un héros qui a sans doute des circonstances atténuantes mais dont l’aveuglement et le déni durent tout de même un peu trop longtemps selon moi.
Je me trompe peut-être mais il ne m’a pas semblé vraisemblable, je n’y ai pas cru.
Le personnage de l’avocate ne m’a pas paru beaucoup plus crédible, et sa plaidoirie m’a laissée plus que perplexe.
Je sais que ce roman a reçu partout des critiques dithyrambiques, et je suis sans doute la seule à ne pas avoir accroché, alors je vous laisse vous forger votre propre opinion si ça vous tente !

Visages Villages d’Agnès Varda et JR

Agnès Varda (1928-2019) et le photographe-artiste JR (né en 1983), auraient pu se rencontrer à la boulangerie, en boîte de nuit ou sur Meetic, … c’est du moins ce que nous apprend le début du film Visages Villages, avec grâce et humour. Toujours est-il qu’ils décident de partir ensemble sur les routes de France pour rencontrer, filmer et photographier les populations rurales, montrer la vie des habitants des petits villages. JR réalise leur portrait photographique géant, qu’il colle ensuite sur des façades de maisons ou diverses surfaces architecturales présentes dans ces paysages. Ils sillonnent ainsi le pays du Nord au Sud, interviewant successivement des descendants de mineurs, des agriculteurs intensifs et d’autres plus respectueux de la nature, un vieil artiste aux minima sociaux, un maire normand, des femmes de dockers, et j’en oublie beaucoup, mais ils filment aussi des lieux déserts : un blockhaus effondré sur une plage, un village fantôme, un cimetière et bien d’autres choses surprenantes que leur fantaisie leur donne envie de nous montrer, comme des poissons à l’étalage ou les pieds d’Agnès Varda, avec toujours un sens de la poésie et un humour très fin.
On sent une grande attention portée aux gens, un grand respect pour leur parole et leur vie, et même de l’affection pour eux. On sent qu’Agnès Varda et JR ont passé beaucoup de temps avec eux, tous, et qu’ils les ont longuement écoutés avant de les filmer.
Il y a aussi des moments de tristesse et de mélancolie lorsqu’Agnès Varda évoque les affres de la vieillesse, sa maladie des yeux, la mort qui approche mais qu’elle ne craint pas.
Je ne raconte pas la fin du film, qui est aussi très émouvante.

Un très beau film, plein de fraîcheur et d’amour de la vie.

Nos vies, de Marie-Hélène Lafon

J’ai acheté ce roman par curiosité, ayant entendu un jour une interview de l’auteure et m’étant dit « Pourquoi pas essayer, un jour, de la lire ? » mais sans précipitation ni enthousiasme excessif.
C’est le hasard qui finalement a placé ce roman sur mon chemin.

Je laisse la parole à la Quatrième de Couverture :

« Il y a comme ça des périodes où les plaques tectoniques de nos vies se mettent en mouvement, où les coutures des jours craquent, où l’ordinaire sort de ses gonds ; ensuite le décor se recompose et on continue. »

Le Franprix de la rue du Rendez-Vous, à Paris. Une femme, que l’on devine solitaire, raconte et imagine. Gordana, la caissière. L’homme qui s’obstine à venir chaque vendredi matin. Silencieusement elle dévide l’écheveau de ces vies ordinaires. Et remonte le fil de sa propre histoire.

Mon avis :

C’est rare que je fasse une chronique 100% négative mais là, franchement, j’ai passé un moment de lecture très pénible.
La seule chose que j’ai aimée dans ce roman, c’est sa quatrième de couverture.
Et encore, quand je lis l’expression « vies ordinaires », je ne comprends pas trop ce que ça veut dire.
La banalité ne se trouve généralement que dans le regard qu’on pose sur les choses.
Des personnages sans épaisseur, réduits à quelques caractéristiques physiques (des gros seins, un pied-bot), des situations convenues, une absence navrante d’humour, ont réussi à me plonger dans un ennui abyssal à chaque fois que je reprenais ma lecture.
Jamais on ne ressent le moindre souffle de vie animer ces personnages ou donner un peu d’élan à cette histoire.
A aucun moment je n’ai été touchée ou concernée par ces lignes.
Le style n’est pas désagréable, mais n’a pas suffi à m’extirper de mon ennui !

***

Nos vies de Marie-Hélène Lafon est paru chez Libella en 2017. Je l’ai lu en folio.

Quelques tanka de Muriel Carminati

J’ai trouvé ces tanka dans le n°126 de la revue Friches, de l’hiver 2017.
Le tanka est une forme poétique japonaise, ancêtre du haiku, se compose d’un tercet de 5-7-5 syllabes puis d’un distique de 7.

Les eucalyptus
étirent leurs beaux bras blancs
avec volupté
leur écorce les grattait
ils se sont déshabillés

***

Prévenant ses bêtes
qu’il leur apporte de l’eau
le berger sourit
de les voir qui dégringolent
comme une averse d’été

***

Plouf plouf et replouf
elles évoluent gaiement
tout à leur caprice
grenouilles de bénitier
surtout pas coassent-elles

***

Enfant mécontent
il prend le ciel à témoin
je suis grand dit-il
et je peux nager tout seul
il s’échappe et boit la tasse

***

Plage désertée
on entendait des galops
et des cris d’enfants
il n’y a pas si longtemps
seul le fracas de la vague

***

Non jamais le vent
ne dira tout ce qu’il sait
très malin le vent
faisant mine d’éventer
des secrets très bien gardés

***

Je profite de cet article pour vous souhaiter à tous de Joyeuses Fêtes de Pâques, sans trop de poissons et avec raisonnablement de chocolats !

Quelques poèmes de Valérie Canat de Chizy et Marie-Noëlle Agniau

J’ai trouvé ces quelques poèmes dans le recueil Le poème correspondant, paru chez La Porte à la fin 2017.
Ce recueil laisse alterner les voix des deux poètes : Marie-Noëlle Agniau, née en 1973, est enseignante de philosophie ; Valérie Canat de Chizy, née en 1974, est bibliothécaire et collabore à plusieurs revues poétiques.
Je recopie les poèmes tels qu’ils ont été publiés, sans nom d’auteur : chacun essaierai ou pas d’attribuer tel ou tel poème à l’une ou l’autre.

***

L’eau sur la vitre
une loupe microscopique
me fait voir l’envers

les pattes de l’insecte
ses ailes frétillant
et l’araignée
tapie
dans le coin de mon œil.

Juillet abonde de saisons
la pluie ruisselle et creuse
la peau
de rigoles.

Ma tête s’efforce
de rester bien calme
face à tant d’averses.

***

La lettre dans la boîte
porte plus que des mots

sans l’ouvrir à distance
je devine sa présence

porteuse de pépites
grains de lumière

c’est de cela
dont je dois me nourrir

le papier est neutre
mais empreint de bonté

***

1

Je déplie une carte
pour savoir où tu es

quel chemin suivre
dans les méandres

si les animaux traversent
les champs déserts

si comme eux
un frisson court en moi.

2

J’attends la neige
qui ne vient pas

principe actif : me perdre

les yeux en l’air,
émerveillés.

***

Le cœur est liquide

amour tristesse

nous ne savons pas vraiment
où il nous mène

vers trop de perte

ou juste

vers une autre dimension.

***

Deux proses poétiques de Cécile Guivarch

J’ai trouvé ces deux poèmes dans le recueil Sans abuelo petite paru en 2017 chez Les carnets du dessert de Lune.
Ce recueil alterne vers libres et proses, avec même parfois des strophes en espagnol (traduites à la fin du recueil), sur les thèmes des origines, de la langue maternelle, des secrets familiaux, de la petite histoire qui rejoint la grande.

***

La frontière est une ligne invisible. D’un côté la France de l’autre l’Espagne. Et ce n’est plus la même langue. Même les arbres parlent la leur. Un mélange de vent et d’océan dans les branches. Ils se coupent la parole, branches entremêlées. La frontière c’est une montagne qui nous monte sur la langue. Elle se fait lourde et puis légère. Coule dans les rivières se déverse dans l’Atlantique sans faire de vagues. Les odeurs surtout. Eucalyptus, champs de maïs, océan mêlés. Ici ou là-bas chaque sens est en éveil. Mais qu’est-ce qui change vraiment au fond ? Mes cousins parlent galicien. Je leur réponds en français. En espagnol. Une barrière de langue. Nous ne vivons pas sur la même bande de terre. Mais nous sommes de la même lignée.

**

Partout on pourrait se sentir chez soi mais nous ne le sommes pas. Nous sommes d’ici et d’ailleurs, mais on nous fixe quelque part. Chacun doit venir de quelque part et qu’est-ce que cela veut dire ? D’où je viens, si je suis née dans un village où aucun de mes ancêtres n’est passé ? Est-ce que je viens du pays de ma mère ou est-ce que je viens de celui de mon père ? Est-ce que je viens de là où je vis ? Un pays, une ville, un quartier, une maison bien précise. Chacun demande d’où nous sommes. Chacun cherche des signes, un accent, une peau, des yeux. Ne devrions-nous pas être de partout, d’ici et de là-bas sans rien qui nous distingue ?