Fragments d’un discours amoureux, de Roland Barthes


Ce livre est un essai sur le discours amoureux, ou plus exactement sur ce que pensent les amoureux de leurs sentiments, sur la manière dont ils vivent leur passion dans leur for intérieur : chaque thème (l’attente, la jalousie, l’absence, l’excès de scrupules, le sentiment de devenir fou, la scène de ménage, etc.) est puisé dans une œuvre littéraire – souvent le Werther de Goethe mais aussi Proust ou Stendhal – et est analysé en profondeur, avec une grande lucidité, étayé de réflexions philosophiques ou psychanalytiques.
Il y a en tout quatre-vingts thèmes – que Barthes nomme figures – classés par ordre alphabétique, et qui trouvent écho les uns dans les autres, puisque par exemple l’idée de souffrance se retrouve dans une majorité de thèmes, mais la manière d’exprimer cette souffrance est variable et connaît des paliers d’intensité, de la nostalgie au suicide en passant par la mauvaise humeur ou l’angoisse.
Ce livre parle merveilleusement bien de l’amour non réciproque, du malheur d’aimer, mais ne prend pas en compte le bonheur d’aimer et l’amour partagé, qui est peut-être en effet un tout autre sujet, un autre sentiment.
J’ai l’impression qu’on ne peut pas parler de ce livre sans faire de la paraphrase, aussi je préfère vous donner quelques extraits significatifs.

 

Extrait sur l’absence, page 19

Beaucoup de lieder, de mélodies, de chansons sur l’absence amoureuse. Et cependant, cette figure classique, dans Werther, on ne la trouve pas. La raison en est simple : ici, l’objet aimé (Charlotte) ne bouge pas ; c’est le sujet amoureux (Werther) qui, à un certain moment, s’éloigne. Or, il n’y a d’absence que de l’autre : c’est l’autre qui part, c’est moi qui reste. L’autre est en état de perpétuel départ, de voyage ; il est, par vocation, migrateur, fuyant ; je suis, moi qui aime, par vocation inverse, sédentaire, immobile, à disposition, en attente, tassé sur place, en souffrance, comme un paquet dans un coin perdu de gare. L’absence amoureuse va seulement dans un sens, et ne peut se dire qu’à partir de qui reste – et non de qui part : je, toujours présent, ne se constitue qu’en face de toi, sans cesse absent. Dire l’absence, c’est d’emblée poser que la place du sujet et la place de l’autre ne peuvent permuter ; c’est dire : « je suis moins aimé que je n’aime. »

Extrait sur Les lunettes noires page 51

X parti en vacances sans moi, ne m’a donné aucun signe de vie depuis son départ : accident ? grève de la poste ? indifférence ? tactique de distance ? exercice d’un vouloir-vivre passager (« sa jeunesse lui fait du bruit, il n’entend pas ») ? ou simple innocence ? Je m’angoisse de plus en plus, passe par tous les actes du scenario d’attente. Mais, lorsque X ressurgira d’une manière ou d’une autre, car il ne peut manquer de le faire ( pensée qui devrait immédiatement rendre vaine toute angoisse), que lui dirai-je ? Devrai-je lui cacher mon trouble – désormais passé (« Comment vas-tu ? ») ? Le faire éclater agressivement (« Ce n’est pas chic, tu aurais bien pu … ») ou passionnément (« Dans quelle inquiétude tu m’as mis ») ? Ou bien, ce trouble, le laisser entendre délicatement, légèrement, pour le faire connaître sans en assommer l’autre (« J’étais un peu inquiet … ») ? Une angoisse seconde me prend, qui est d’avoir à décider du degré de publicité que je donnerai à mon angoisse première.

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La femme des sables, de Abé Kôbô

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J’ai acheté ce livre par hasard, en cherchant des livres de littérature japonaise sur le site Internet d’un magasin culturel …

L’histoire : Un homme d’une petite trentaine d’années va au bord de la mer pour rechercher un insecte d’une espèce très rare et qui vit dans le sable. Cet homme est en effet entomologiste à ses heures perdues et espère pouvoir découvrir de nouvelles espèces, ce qui lui permettrait de laisser son nom dans l’histoire. Mais, dans sa quête d’insecte au bord de mer, il doit demander à être hébergé dans le village le plus proche car la nuit est tombée plus tôt que prévu. Seulement, les gens du village amènent l’homme au fond d’un immense trou dans lequel vit une femme, une jeune veuve, dont l’unique occupation est de déblayer le sable qui tombe dans le trou de tous les côtés. L’homme s’aperçoit bientôt qu’il est séquestré dans ce trou, que personne ne veut le sortir de là.

Mon avis : C’est un roman très angoissant, où la présence obsédante du sable revient à chaque page : le sable se mêle à la sueur des personnages, faisant une sorte de croute sur leur peau, mais il s’infiltre aussi dans leur gorge, dans leurs poumons, se mêle à leurs aliments, à leur tabac, et menace de les engloutir ou même de les écraser.
L’homme est pris au piège et tente de se révolter contre son sort – du moins dans un premier temps – mais il ne sait pas si la femme est victime comme lui ou si elle est du côté de ses bourreaux, et c’est un des aspects les plus passionnants du livre : en tout cas, la femme, elle, ne se révolte jamais, et préfère essayer de s’en sortir comme elle peut en acceptant les règles imposées par les gens du village.
Le village et ses règles implacables et mystérieuses m’a fait fortement penser au Château de Kafka : une entité cruelle et toute puissante, avec laquelle on ne peut quasiment pas discuter, et aux lois de laquelle on n’échappe pas.
Bien sûr, ce gigantesque trou de sable est symbolique, mais la force du roman vient du fait que ce symbole peut être interprété de tas de manières différentes : le sable peut-être le temps, mais le trou dans le sable peut être un symbole de la vie ou bien un symbole du mariage, ou bien un symbole de la solitude, … en réalité, chacun peut y voir ses propres peurs et hantises.
J’ai trouvé que c’était un superbe roman, mais je tiens à préciser qu’il offre une vision de la vie très noire, sans aucune espérance, et qu’on termine la lecture avec un grand sentiment d’accablement.

Le Pigeon, un court roman de Patrick Süskind

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L’histoire : Un homme d’une cinquantaine d’années, nommé Jonathan Noël, vit dans une chambre de bonne dans le sixième arrondissement à Paris. Cela fait vingt ans qu’il vit là, seul et heureux, et il n’envisagerait pour rien au monde de changer son cadre de vie. Cela fait vingt ans que son existence n’a été marquée par aucun événement notable, et il en est pleinement satisfait. Son métier de vigile, consistant à stationner huit heures par jour devant une banque, sans mouvement et sans initiative, lui convient également très bien. Mais, un vendredi matin, alors qu’il s’apprête à sortir de sa chambre pour aller aux toilettes situées sur le palier, Jonathan Noël se retrouve empli d’épouvante en découvrant un pigeon à quelques centimètres de lui, qui le fixe de son regard froid et sans éclat. Quelques minutes plus tard, après avoir vu les déjections de l’oiseau devant sa porte, il est pris d’un tel dégoût et d’un tel effroi que l’idée de s’installer à l’hôtel s’impose à lui comme une évidence. (…)

Mon avis : Ce livre m’a semblé illustrer la manière dont événement apparemment insignifiant pouvait faire l’effet d’un cataclysme sur une personne fragile. La présence du pigeon réveille des angoisses probablement enfouies depuis plusieurs décennies. Il faut dire que le passé de Jonathan Noël – avant ces vingt années de calme absolu – a été émaillé de souffrances : ses parents sont en effet morts en déportation alors qu’il n’était qu’un enfant, et sa jeunesse a été triste et pénible.
Ces vingt-quatre heures qui suivent la découverte du pigeon vont être pour notre héros un véritable cauchemar, dans la mesure où toute une série de petites contrariétés sans gravité vont mettre à vif ses angoisses les plus profondes : peur de devenir clochard, sensation d’absurdité et de vide, peur de se vider de sa substance (puisqu’il a fréquemment peur de vomir, se sent mal lorsqu’il transpire, et fait une légère fixation sur la façon plus ou moins digne de « faire ses besoins »), peur de voir son intégrité physique menacée (un accroc dans son pantalon va prendre des proportions démesurées et lui donnera, l’espace d’un instant, l’envie de dégainer son pistolet de vigile et de tirer au hasard dans la foule).
Patrick Süskind montre un talent superbe pour nous faire entrer dans les sentiments et dans les raisonnements de son personnage, qui nous apparaît d’abord comme bizarre ou excessif, mais qui se révèle finalement dans toute son humanité et sa sensibilité.

La Méprise de Vladimir Nabokov

Hermann, un petit bourgeois bien installé dans la vie, croise au cours d’une promenade à la campagne, un vagabond nommé Félix dans lequel il reconnait son sosie. Cette rencontre et surtout cette grande ressemblance font germer dans l’esprit fantasque d’Hermann un plan d’escroquerie auquel il veut associer son épouse, une femme stupide mais qui lui fait aveuglément confiance.

Ce roman joue avec les codes de plusieurs genres littéraires qui sont ici étroitement imbriqués : roman policier, roman psychologique, roman russe dans la lignée de Dostoïevsky. Nabokov s’amuse de ces genres et de leurs codes pour mieux les détourner.
Le lecteur essaye d’anticiper les futurs rebondissements mais le héros est un personnage si imprévisible et si bizarre que toute anticipation est impossible.
Le thème de ce roman ? Je dirais que c’est l’identité et la folie – l’angoisse du dédoublement de soi.
Beaucoup de passages, spécialement vers la fin, sont burlesques (et tragiques en même temps), d’autres, notamment au début, sont très énigmatiques, comme cette longue scène où Hermann imagine sa femme en train de coucher avec Félix et essaye de s’éloigner mentalement de la scène pour mieux la percevoir.

Bref, ce roman est d’une grande richesse de significations et je pense que plusieurs lectures et interprétations sont possibles.