Deux Poèmes d’Andrée Chedid

Portrait d’Andrée Chedid

M’étant aperçue avec étonnement que je n’avais encore jamais consacré d’article à la poésie d’Andrée Chedid, je rattrape aujourd’hui cet oubli.

Andrée Chedid (Le Caire,1920- Paris, 2011), née Andrée Saab, est une écrivaine, dramaturge et poète française d’origine syro-libanaise. Installée à Paris dès 1946, elle écrit son premier roman en 1952 et écrit des nouvelles, des pièces de théâtre, des romans et de la littérature jeunesse. Son œuvre est marquée par un grand humanisme, elle défend des valeurs de paix et de fraternité. Elle obtient de nombreux Prix et décorations, en particulier le Goncourt de la Poésie en 2002. Elle est la mère du chanteur Louis Chedid et la grand-mère du chanteur Matthieu Chedid.

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ELOGE DU VIDE

Il faut
Du vide
Pour attirer
Le plein

Pour que s’explore
Le songe
Pour que s’infiltre
Le souffle
Pour que germe
Le fruit
Il nous faut
Tous ces creux

Et de l’inassouvi.

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SAISON DES HOMMES

Sachant qu’elle nous sera ôtée,
Je m’émerveille de croire en notre saison,
Et que nos cœurs à chaque fois
Refusent l’ultime naufrage.
Que demain puisse compter,
Quand tout est abandon ;
Que nous soyons ensemble
Égarés et lucides,
Ardents et quotidiens,
Et que l’amour demeure après le discrédit.

Je m’émerveille du rêve qui sonde l’avenir,
Des soifs que rien ne désaltère.
Que nous soyons chasseurs et gibiers à la fois,
Gladiateurs d’infini et captifs d’un mirage.

Les dés étant formels et la mort souveraine,
Je m’émerveille de croire en notre saison.

Andrée Chedid

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Terres chaleureuses, un poème d’Andrée Chedid

pleiade_anthologie

Terres Chaleureuses

Moi, altéré de vie, enfant des impatiences,
Je chanterai les noces de l’ombre et de l’ardent.

Avec mon peu de souffle, jusqu’au temps sans lisière,
Je tiendrai promesse envers l’unique mort.

Aux chemins divisés, l’horizon est le même ;
Nos jours furent ce miracle pareil aux moissons.

Songe à l’oiseau délié en nos arbres meurtris ;
Nous avons eu l’herbe et l’eau du seul amour.

Songe à l’espérance, sa tige doublée de terre ;
Songe au cœur dénoué par la voix de l’ami.

Un champ raidi prête naissance au pavot ;
Et le grain fut, chaque fois, le contraire de la nuit.

Mon amertume se noie, si légère est sa trame ;
Si vaste est l’univers où tout s’accomplira.

Oui, je te chante ô mort, jusqu’à l’ultime absence,
Gardienne de l’inconnu, douce prairie des errants !

Je chante, car ici-bas l’épi échappe aux cendres ;
La parole délivre, l’aile trouve sa raison.

Un soir, je m’en irai loin des terres chaleureuses ;
Le masque, couleur d’aube, sur ma face de vivant.

Un soir je m’en irai, ayant pour seule peine
De quitter tout amour enlacé aux saisons.

Ô mort, tu me viendras, et je le veux ainsi.

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J’ai trouvé ce poème dans l’anthologie de la poésie française (du 18è siècle au 20è siècle) parue aux éditions de La Pléiade.
Le rythme de ces vers est, à quelques nuances près, celui de l’alexandrin, mais l’hémistiche est rarement conforme aux règles classiques.