Suicide, d’Edouard Levé

Quand on s’apprête à lire un livre intitulé Suicide, on peut déjà ressentir quelque appréhension, mais quand on sait en plus que l’auteur de ce livre s’est suicidé à peine quelques jours après avoir porté le manuscrit à son éditeur, on peut éprouver de réelles réticences et redouter une lecture éprouvante qui mettrait nos esprits et nos nerfs à rude épreuve.
Pour ma part, j’avais acheté Suicide d’Edouard Levé il y a peut-être cinq ou six ans, et j’en repoussais toujours la lecture, redoutant justement un récit très noir, un désespoir qui s’étalerait dans toute sa crudité, la sincérité d’un homme qui n’a plus rien à perdre. Du même auteur, j’avais cependant déjà lu Autoportrait, qui date me semble-t-il de 2004, et que j’avais plutôt apprécié, et dont je m’étais dit qu’il était peu enclin aux épanchements et qu’il savait trouver un ton original pour aborder les sujets intimes, voire risqués.
J’ai donc finalement profité de mes dernières vacances pour lire ce livre, entre une promenade en bord de mer et un verre en terrasse, ayant envie d’affronter ce sujet morbide avec toute l’ouverture et la détente nécessaires.

Que vous dirai-je de cette lecture ?
– Que le livre est court et vite lu.
– Qu’il prend pour prétexte le suicide d’un de ses amis quelques vingt ans plus tôt pour dresser en creux son propre portrait, ce dont on peut se rendre compte facilement car on retrouve dans Suicide de grandes ressemblances avec Autoportrait, certains passages quasiment identiques.
– Que le style est plutôt froid, dédramatisé, avec une mise à distance de toute sorte de sentiments, comme si l’auteur voulait se cacher derrière une façade lisse et acceptable.
– Que les idées sont intelligentes et brillantes, subtilement formulées, l’auteur mettant le doigt sur les étrangetés et bizarreries de l’existence, avec une acuité qui emporte je crois l’adhésion du lecteur.
– Qu’on sent, surtout dans les premières pages du livre, une véritable fascination de l’auteur pour le suicide, pour l’image que les vivants ont des suicidés, davantage que pour la mort proprement dite, ce qui crée un effet très dérangeant, que je ne crois pas avoir déjà ressenti par rapport à d’autres livres.
– Que ce livre ne répond pas du tout aux grandes questions existentielles (par exemple « Pourquoi mourir ? » ou « Qu’est-ce qui peut justifier un tel acte ? ») qui, précisément, auraient pu m’intéresser, mais peut-être s’agit-il de questions trop épineuses, voire insolubles.
– Que ce livre se termine par une suite de tercets qui, malgré leur forme et leur caractère poétiques, se révèlent un peu systématiques et lassants et me paraissent finalement moins poétiques que toutes les pages qui précèdent.

Voici un extrait :

Ta vie fut une hypothèse. Ceux qui meurent vieux sont un bloc de passé. On pense à eux, et apparaît ce qu’ils furent. On pense à toi, et apparaît ce que tu aurais pu être. Tu fus et tu resteras un bloc de possibilités.
Ton suicide fut la parole la plus importante de ta vie, mais tu n’en cueilleras pas les fruits.
Es-tu mort puisque je te parle ?
Si tu vivais encore, serions-nous amis ? Je fus plus lié à d’autres garçons. Mais le temps m’a séparé d’eux sans que je m’en aperçoive. Il suffirait d’un coup de téléphone pour renouer. Aucun de nous ne risque la désillusion des retrouvailles.
Ton silence est devenu une éloquence. Mais eux, qui peuvent encore parler, ils restent silencieux. Je ne repense plus à eux, dont je fus si proche. Mais toi, autrefois lointain, distant et ténébreux, tu rayonnes à présent près de moi. (…)

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Mes amis, d’Emmanuel Bove

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L’histoire :
Contrairement à ce que le titre laisserait supposer, ce livre est l’histoire d’un homme, Victor Bâton, qui vit dans une intense solitude et n’arrive pas à se faire d’amis, bien qu’il s’y emploie assidûment. Le livre est donc le récit de toutes ses tentatives ratées pour se faire des amis ou prendre des maîtresses, puisqu’ici le terme « amitié » recouvre aussi bien la camaraderie que l’amour.
Victor Bâton est un trentenaire qui vit pauvrement d’une pension militaire (il a fait la guerre 14-18) et qui passe ses journées à errer dans la grande ville, car il ne veut pas travailler. Au cours de ses pérégrinations urbaines, il croise divers personnages dont il espère pouvoir se faire des amis, mais son caractère susceptible, jaloux et intéressé lui fait perdre toute chance de nouer des liens durables.

Mon avis :
J’ai trouvé le personnage principal touchant au premier abord, puis il m’a un peu agacée, ensuite il m’est devenu franchement antipathique lorsqu’il essaye de séduire la très jeune fille de son bienfaiteur, puis j’ai de nouveau eu une certaine sympathie pour lui. Il m’a semblé en tout cas difficile à cerner, dans la mesure où il allie la mauvaise foi, un excès de fierté, une haute opinion de lui-même, et en même temps un grand besoin de se faire plaindre, d’apitoyer autrui, et une très forte timidité. C’est assez curieux car, devant ce héros somme toute peu engageant et bourré de défauts, le lecteur ne peut pas s’empêcher de ressentir de la compréhension, de l’intérêt et de l’indulgence.
Il faut dire que Victor Bâton tombe lui-même sur des personnages généralement peu reluisants, certains voulant profiter de lui et lui soutirer de l’argent, d’autres voulant au contraire lui servir de bienfaiteur mais se heurtant à sa fierté et à ses sursauts d’orgueil : avec aucun de ses « amis » il ne pourra traiter d’égal à égal, et il souffrira tantôt de sa supériorité tantôt de son infériorité.
Ses relations avec les femmes sont réduites au minimum : il les séduit rapidement, couche avec elles, et les laisse tomber, sans qu’aucune relation humaine de complicité, de confiance ou d’amour ait pu se mettre en place.
Tout le long du livre, il y a de nombreuses descriptions, que ce soit de la ville ou des différentes chambres où se retrouve Victor Bâton, et ces descriptions sont toujours surprenantes, poétiques, frappantes.
Un assez beau livre, qui se lit facilement.

Les Vagues de Virginia Woolf

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Les Vagues est un roman expérimental de Virginia Woolf (1882,1941) qui date de 1931.

Bien que l’histoire soit assez ténue, je vais tout de même essayer de la raconter : Six personnages dont trois masculins (Bernard, Neville et Louis) et trois féminins (Suzanne, Jinny, et Rhoda) s’expriment à tour de rôle sur leurs vies et leurs préoccupations depuis l’enfance jusqu’à la fin de leur vie. Chacun a un caractère bien défini : Louis est un homme d’affaires efficace, Suzanne est une mère de famille travailleuse, Rhoda est une femme repliée sur sa vie intérieure, Jinny est « amoureuse de l’amour », Bernard est un homme très sociable qui redoute plus que tout la solitude, et Neville est un homme cultivé qui cultive des passions intellectuelles et sensuelles. Ces six personnages se rencontrent donc pendant l’enfance, juste avant l’entrée au collège, et se retrouvent à différents moments de leur vie – tous ensemble – pour des diners raffinés au restaurant. Le début de leur vie est marqué par une grande admiration pour un de leurs amis, nommé Perceval, mais ce dernier meurt en pleine jeunesse dans un accident et les six amis (mais surtout Neville et Suzanne) ressentent douloureusement cette perte, qui reviendra comme un leitmotiv.

Mon avis : Ce roman est très poétique, l’écriture est superbe, avec de nombreuses références à la nature qui se montre tantôt riante tantôt cruelle et menaçante. Le discours intérieur des six personnages est parfois difficile à suivre malgré sa beauté car c’est un mélange d’impressions fugaces et de notations philosophico-poétiques, avec parfois des analyses psychologiques très subtiles. Bien que j’aie admiré l’écriture de cette œuvre, la lecture m’a paru interminable car j’avais l’impression de ne pas avancer d’un pouce à cause du caractère cyclique de l’écriture et de la minceur de la trame narrative.
Ceci dit, j’ai trouvé que c’était un roman très intéressant à lire quand on écrit soi-même, car il peut donner des idées de constructions littéraires originales, et fait réfléchir à la manière de construire la psychologie des personnages.
Je ne sais pas si je conseillerais ce livre à un lecteur de romans – je crois que je le conseillerais plutôt à un lecteur de poésie.

Art de Yasmina Reza

yasmina_reza_theatreSerge, médecin dermatologue, vient d’acheter pour deux cent mille francs un tableau d’un mètre soixante sur un mètre vingt, entièrement blanc, avec de fins lisérés blancs transversaux. Son ami Marc, ingénieur, auquel il montre sa nouvelle acquisition, est consterné qu’il ait pu mettre une telle somme dans un tableau qu’il considère comme une « merde ». Il faut dire que Marc est ennemi de la modernité et du snobisme, tandis que Serge se pique d’être un homme représentatif de son époque – un homme de son temps. Intervient un troisième personnage, Yvan, qui est un ami à la fois de Serge et de Marc, et qui essaye de minimiser le désaccord, pourtant profond, qui existe entre ses deux amis, et qui tente, en vain, de les réconcilier.

Cette pièce avait été créée pour la première fois en 1994 avec Pierre Vaneck dans le rôle de Marc, Fabrice Luchini dans le rôle de Serge et Pierre Arditi dans le rôle d’Yvan.
La pièce avait eu un succès extraordinaire, ce qui était dû, à mon avis, au fait que c’était la première fois que, sur la scène d’un grand théâtre parisien, on disait que l’art contemporain était de la merde et qu’on ne pouvait l’apprécier que par snobisme : une idée extrêmement répandue dans la population, mais que les écrivains sérieux et réputés n’étaient pas supposer reprendre dans leur oeuvre.
Mais, à côté de cet aspect un peu démagogique de cette pièce, j’ai trouvé que c’était au contraire une pièce assez fine sur les rapports humains.

Ce grand tableau blanc est en fait le révélateur des traits de caractère de chacun. Chaque personnage, en exprimant son avis sur le tableau, dévoile le fond de sa personnalité : Serge est un homme sensible et raffiné, Marc est un individualiste qui n’a pas peur d’avoir des opinions tranchées et à contre-courant, et Yvan est un « sans opinion » qui est prêt à donner raison à tout le monde pour éviter les tensions.

J’ai plutôt apprécié le côté humoristique de cette pièce, qui doit beaucoup au personnage d’Yvan, mais j’ai trouvé que le propos sur l’art était un peu faible et que, finalement, il n’en sortait pas de grande idée. Ceci dit, les personnages sont bien campés, les relations entre eux sont intéressantes, et il y a un rythme bien vif dans les dialogues, ce qui rend la lecture très agréable.

Bienvenue parmi nous d’Eric Holder

L’Histoire : Taillandier, un peintre célèbre, n’arrive plus à créer depuis sept ans. Bien qu’il mène une vie harmonieuse avec sa compagne Alice, il a décidé de mettre fin à ses jours dans peu de temps, peu après son soixante-deuxième anniversaire.
Bientôt, Alice accueille dans leur maison une adolescente de quinze ans, Daniella, qui a été abandonnée par sa mère et qui cherche un refuge.
Taillandier, d’abord indifférent à la jeune fille, finit par nouer une complicité avec elle.
Ils partent tous les deux sur les routes de France, lui dans l’objectif de se suicider, elle dans celui de retrouver sa mère.
Leur périple les mènera dans différentes régions.

Mon avis : Sous prétexte de sobriété et de retenue dans l’expression des sentiments, ce roman est d’une platitude assez étonnante et les personnages sont réduits à des coquilles vides.
Comme il ne se passe rien, Éric Holder crée un semblant d’action en faisant changer ses personnages d’hôtels et de régions, mais cela ne suffit pas à combler le sentiment de vide qui s’empare du lecteur.
Tout le livre est censé reposer sur le lien privilégié entre Taillandier, un homme de soixante-deux ans, et Daniella, une fille de quinze ans, sans qu’il n’y ait jamais la moindre ambigüité dans leurs relations, mais ce lien, réduit à quelques parties d’échecs, à quelques promenades, n’est étayé par aucun dialogue, par aucune tension, et reste beaucoup trop ténu et vague.
On a l’impression d’assister à un téléfilm avec paysages de bords de mer, trajets en voiture, et l’inévitable « happy end » qui ôte toute crédibilité aux précédentes idées noires de Taillandier.
Si je cherchais quelque chose de positif à dire de ce livre, je dirais que le style est plutôt clair, fluide, et que cela permet d’aller au bout de la lecture sans trop s’ennuyer.

La princesse et le pêcheur de Minh Tran Huy

Lam, une adolescente d’origine vietnamienne, rencontre lors d’un séjour linguistique en Angleterre, un vietnamien de son âge, Nam, réfugié en France depuis peu de temps. Elle est rapidement éprise de lui mais il ne voit en elle qu’une petite sœur. Une amitié solide se noue entre eux, pleine de non-dits. Malgré leurs origines vietnamiennes tout les sépare : elle est née en France dans un milieu privilégié, elle est douée pour les études, introvertie, alors que lui est un boat people, il vit dans une banlieue difficile, mène une existence chaotique et précaire, et est un garçon charmeur et affable.
Cette rencontre est l’occasion pour la jeune fille de s’interroger sur ses racines, de poser des questions à sa famille. Peu de mois après, elle fait un voyage au Vietnam avec ses parents et sa grand-mère, voyage qui répond à une partie seulement de ses interrogations, lui apportant surtout beaucoup d’éclaircissements historiques et culturels mais finalement peu de choses sur les sentiments de ses parents, qu’elle a du mal à se représenter.
Le récit est émaillé du début à la fin de contes et légendes vietnamiens, que l’adolescente recueille dans un carnet et qui sont tous d’une grande beauté – j’ai chaque fois ressenti beaucoup d’émotion à les lire.

Pendant les deux premiers tiers du roman j’ai trouvé que l’histoire trainait en longueur et que pas mal d’éléments étaient répétitifs : par ailleurs la construction de l’histoire est assez confuse et n’aide pas le lecteur à savoir s’il s’agit d’une réflexion sur les origines ou s’il s’agit d’une histoire d’amour qui peine à démarrer.
Et puis le dernier tiers trouve un rythme plus enlevé,  et la lecture devient plus facile.

J’ai assez apprécié ce livre – particulièrement pour les contes qu’il contient – mais la mise en place m’a semblé vraiment longue.

Extrait page 169 :

 » Quels qu’aient été les malheurs, tout s’apaise. Les blessés guérissent, quand bien même ils gardent une cicatrice de vingt centimètres de long. L’herbe reverdit, le soleil sèche la pluie et on balaie les ruines pour rebâtir sinon un palais, du moins une chaumière. Car bien sûr, rien ne vous est jamais totalement rendu. Retourner aux bonheurs d’autrefois est impossible, l’âge d’or demeure une idée, une chimère, un mensonge, la nostalgie, une impasse. Rien n’est ni ne redeviendra comme avant. Mais l’illusion est douce, qui surgit parfois lorsqu’on ne s’y attend pas, ou plus. »

La Mauvaise Rencontre de Philippe Grimbert

J’ai acheté La mauvaise rencontre de Philippe Grimbert tout à fait par hasard. En regardant la couverture et en lisant la première page, je m’étais figuré que ce serait un livre léger, quelque chose de charmant sur les souvenirs d’enfance, avec ce qu’il faut de nostalgie.
C’est loin d’être le cas : ce livre est très sombre, le thème de la mort est présent du début à la fin et il plane sans cesse un sentiment d’inquiétude.
L’histoire est celle de Mando et de Loup (le narrateur), deux garçons qui, dès le temps des bacs à sable, se lient d’une amitié fusionnelle. Cette amitié durera jusqu’à leur entrée à l’Université, Mando choisissant le Droit et Loup la Psychanalyse. A partir de là un gouffre se creuse entre eux, irrémédiable.
Le suspense est ménagé pendant tout le livre pour nous amener vers la révélation de ce gouffre, et j’ai d’ailleurs plutôt aimé la manière dont les chapitres étaient construits : l’auteur nous prévient de ce qui va se produire,  dans le chapitre suivant il change de sujet, puis il nous ramène au sujet sur lequel nous étions prévenus et que nous avions perdu de vue. Malgré la présence de pas mal d’indices, je n’avais pas imaginé la révélation finale.
Mais si ce livre m’a paru fort c’est moins pour son alternance d’effets d’annonces et d’effets de surprises que parce qu’il aborde le thème du double et de la ressemblance. Et je me suis posé pas mal de questions après l’avoir refermé :
Est-ce que partager les mêmes goûts, les mêmes idées, et avoir en plus une longue histoire commune suffit pour dire qu’on se ressemble ?
Est-ce qu’on ressemble à quelqu’un uniquement parce qu’on veut lui ressembler ?
Je me suis aussi demandé sur quels critères on pouvait bien choisir ses amis à l’âge de trois ou quatre ans, si c’était juste le hasard ou s’il y avait déjà des accords de personnalités.

J’ai lu d’autres critiques de ce livre, et elles mettent toutes beaucoup en relief la personnalité de Mando. Pour ma part, il m’a semblé que ce personnage était, si j’ose dire, logique avec lui-même.
Par contre le personnage du narrateur m’a paru vraiment trouble, ambigu, et je suis restée perplexe en voyant qu’il ne cherchait jamais à expliquer ses sentiments.
Et puis je me suis rendu compte que le livre était autobiographique (il est dédicacé “A mes fantômes”) et j’ai pensé que ça devait être une forme de pudeur.
En tout cas ce roman est assez fort, troublant, et on sent dedans beaucoup de vérité.

 

(Cet article a été publié pour la première fois sur le blog « laboucheaoreille » en février 2012).