Cette Vie de Karel Schoeman

J’avais déjà lu un roman de Karel Schoeman, « Retour au Pays Bien Aimé », que j’avais beaucoup apprécié, et c’est la raison pour laquelle je voulais approfondir ma connaissance de cet écrivain.

Voici une petite présentation de l’auteur :
Karel Schoeman est né en 1939 à Trompsburg (État libre d’Orange). Solidaire du combat des Noirs de son pays, il a reçu en 1999, des mains du président Mandela, la plus haute distinction sud-africaine : The Order of Merit. Son œuvre compte une trentaine d’ouvrages d’histoire et dix-sept romans dont certains sont considérés comme des chefs-d’œuvre de la littérature sud-africaine. Il est mort dans la nuit du 1er au 2 mai 2017 à Bloemfontein (Afrique du Sud). (Note de l’éditeur)

Note Pratique sur le Livre :
Publié par les éditions Phébus en 2009, dans une traduction française de Pierre-Marie Finkelstein.
Langue d’origine : Afrikaans.
Nombre de pages : 266.

Voici la présentation de ce roman par les éditions Phébus :

Nous sommes au XIXe siècle dans le Roggeveld, région parmi les plus inhospitalières d’Afrique du Sud. Une femme se meurt. Au cours de sa vie, elle a beaucoup vu et beaucoup entendu : elle a surtout énormément appris sur le cœur des hommes. Hésitante, incertaine, elle égrène ses souvenirs, reconstruit son passé et, ce faisant, exhume un monde, celui des Afrikaners. Surgissent alors de sa mémoire, sur fond de paysage tissé par le vent, la poussière et le silence, des êtres austères et néanmoins secrètement ardents, pragmatiques puis brusquement lyriques.
Et, de page en page, en filigrane, apparaît le subtil portrait de cette narratrice profondément seule et intensément lucide sur son histoire, son pays et son peuple.

Mon humble Avis :

C’est un beau livre, à l’écriture très travaillée, et aux descriptions généralement magnifiques, et on ne peut pas contester le génie de l’auteur à créer des atmosphères, à susciter en nous des images et des impressions.
Malgré cela, j’ai eu beaucoup de mal à avancer dans cette lecture qui demande beaucoup de persévérance et durant laquelle il m’est arrivé de m’ennuyer un peu. Bref, il m’a fallu presque quinze jours pour arriver au bout de ce livre, alors que c’est loin d’être un pavé !
Cette impression de lenteur et de stagnation dans ma lecture était liée au caractère très spécial de l’héroïne et narratrice : une femme absolument enfermée en elle-même, qui ne parle presque jamais et qui se sent toujours étrangère à ce qui se passe autour d’elle. Dans son enfance, elle semble s’attacher à trois ou quatre personnes, surtout des membres de sa famille, comme son père et sa belle soeur Sofie. Mais plus elle grandit ou mûrit plus sa vision du monde devient morne, lointaine et silencieuse.
Pourtant, cette étrange narratrice-héroïne traverse des événements, des drames, qui devraient la sortir de son apathie et la rendre plus active mais elle les raconte en se demandant ce qu’ils veulent dire, dans une incompréhension où elle ne cesse de douter, alors que le lecteur comprend mieux qu’elle de quoi il retourne.
Néanmoins, cette narratrice est loin d’être stupide : elle est une des seules de son village à savoir lire et écrire, elle est souvent sollicitée par des voisins pour rédiger des courriers, elle aime lire et il lui arrive à certains moments de noter ses pensées, de faire des tentatives littéraires, mais elle finit par s’en désintéresser.
Parallèlement, cette narratrice montre une certaine lucidité pour analyser les caractères de ceux qui l’entourent, la cupidité des uns, la dureté des autres, mais elle rêve surtout de solitude et de promenades en liberté à travers le veld.
C’est donc, comme je le disais, un beau livre mais dont il faut accepter le rythme lent et contemplatif, et on doit s’accrocher pour arriver jusqu’au bout.
La fin n’est pas surprenante, on s’y attend depuis le début, et de ce point de vue il n’y a pas de suspense, mais c’est quand même une très belle fin, où l’auteur a mis beaucoup d’émotion contenue.

Un Extrait page 89-90

(…) Les voisins revinrent pour les obsèques – cela devait bien faire vingt ou trente personnes en tout, en comptant les enfants – et je me souviens qu’ils parlaient à voix basse et se taisaient dès qu’ils apercevaient quelqu’un de la famille. Après le culte, qui fut célébré près de la tombe, je servis des bols de café au salon et comme je n’étais encore qu’une enfant, personne ne fit attention à moi. « Ce n’est tout de même pas normal, une femme qui ne verse pas une larme sur la tombe de son mari » fit remarquer quelqu’un sur un ton de reproche; un autre, commentant la chute de Jakob, se demanda ce qu’il pouvait bien faire dans la crevasse où l’on avait retrouvé son corps, aussi loin de l’endroit où il avait été vu pour la dernière fois.
C’est alors que je pris conscience, pour la première fois, de tout ce que l’on peut voir et entendre à condition de rester bien tranquille et de se tenir en retrait, de se contenter de regarder et d’écouter sans laisser échapper le moindre son ni faire le moindre geste; c’est là, en me faufilant sans me faire remarquer avec mes bols de café parmi ces gens venus assister à l’enterrement, que sans m’en rendre compte j’ai appris à vivre pour le restant de mes jours.(…)

Les racines du Ciel, de Romain Gary

J’ai lu ce roman parce que j’aime bien Romain Gary et Emile Ajar, que j’ai déjà lu quelques unes de leurs oeuvres, et que ce livre-ci aiguisait ma curiosité.
Ecrit en 1956, il a en effet valu à l’écrivain son premier Prix Goncourt (il obtiendra le deuxième avec le pseudo d’Ajar pour « La vie devant soi »).
Par dessus-tout, il est réputé pour être l’un des tout premiers romans écologistes : son héros, Morel, est un défenseur acharné des éléphants et combat pour la protection de la nature, non seulement avec des tracts et des pétitions mais aussi en prenant les armes contre les chasseurs et trafiquants d’ivoire de tout poil. Il est rejoint dans son combat par des acolytes plus ou moins sincères. L’opinion publique se passionne pour Morel et les éléphants mais la plupart des responsables européens et africains cherchent des causes politiques à son action, le suspectant de défendre soit des idées indépendantistes soit au contraire colonialistes soit même encore communistes – ce qui n’est pas le cas. En bref, son combat pour les éléphants incommode fortement toutes les autorités politiques, religieuses et autres, mais il reste résolu et sûr de défendre la beauté et la liberté contre la barbarie.

Mon avis : C’est assez intéressant de suivre ce groupe de personnages passionnés par leur idéal et de voir les divergences de points de vue autour de la défense des éléphants. Ce combat, qui semble aller de soi de nos jours est ici constamment discuté et remis en question. Certains pensent que Morel préfère défendre les animaux plutôt que les humains et en tirent la conclusion qu’il est misanthrope, comme si on ne pouvait défendre à la fois l’homme et l’animal. La question du colonialisme et de l’indépendantisme est aussi abordée avec finesse et nous éclaire sur cet aspect historique qui nous parait aujourd’hui si lointain. Le personnage de Morel a ceci d’intéressant qu’il ne s’intéresse à aucune idéologie, qu’il ne pense pas à la politique ni aux petites combines des hommes, c’est un pur, et son combat est très simple et sans arrière-pensées. Ce roman m’a donc plutôt plu mais il a le défaut d’être répétitif, par moments on a l’impression que l’histoire n’avance pas, certains paragraphes reviennent quasiment à l’identique tout le long des chapitres.
Un livre à recommander aux férus d’écologie. Mais, selon moi, ce n’est pas un aussi bon Gary que « La Promesse de l’aube » ou « La vie devant soi ».

Marou, de Bessie Head

J’ai lu ce roman dans le cadre du défi de lecture Autour du monde elles écrivent.
Bessie Head est en effet une figure majeure de la littérature africaine du 20è siècle, métisse d’Afrique du Sud, née en 1937 et morte en 1986, à seulement 48 ans et alors qu’elle commençait à être largement reconnue.

Voici le résumé du début de l’histoire, tel qu’il est inscrit sur le site des éditions Zoé :

Même si elle porte le nom de la femme blanche qui l’a élevée, Margaret Cadmore est une Masarwa. Au Botswana, les membres de cette tribu sont des moins qu’humains. Dans le village où elle entre en poste comme institutrice, Margaret se trouve ainsi en butte aux haines et aux cabales. Mais elle rencontre aussi l’amitié et la protection de Dikeledi, une jeune femme noble ; elle vit pour Moleka un amour muet et elle éveille chez Marou, le futur chef du village, des sentiments tels qu’il fera fi de la tradition et de ses interdits.
Construit autour de quatre personnages, ce roman shakespearien, où les questions de pouvoir et de racisme le disputent aux sentiments amoureux violents, ouvre une porte sur un monde nouveau dans lequel les souffrances de l’exclusion pourraient prendre fin.

Mon avis

Beaucoup de choses sont remarquables dans ce roman, à commencer par son écriture, très pure et poétique, et à ce titre les descriptions de paysages des toutes premières pages sont particulièrement belles et préfigurent la suite.
La manière dont elle explore les caractères des personnages et leurs motivations plus ou moins secrètes est également très belle, et participe de la même complexité sous-jacente.
J’ai trouvé que ce roman instaurait un climat très particulier, peut-être parce que la sorcellerie, les rêves prémonitoires et les malédictions y ont la part belle, mais aussi parce que les non-dits et les pensées profondément enfouies traversent tout le livre.
Alors que le racisme entre tribus est le thème de ce roman, et que Margaret Cadmore transgresse les lois tacites de cette société, il n’y a pourtant pas de violence très nette, bien que certaines scènes fassent sentir la dureté ou l’intransigeance de tel ou tel personnage.
Roman d’amour à la tonalité surprenante, sans aucune effusion ni tendresse, l’amour semble ici le prétexte à calculs et sombres manigances.
La fin est également étonnante, douce-amère, et là encore, non dépourvue de cruauté.

Marou est paru aux éditions Zoé en juin 2016 et est traduit de l’anglais par Christian et Nida Surber.

Extrait page 162

Il aimait ses propres rêves et ses visions. Ils créaient une atmosphère où non seulement lui mais toute l’humanité pouvaient évoluer. Ils s’étendaient par-dessus les barrières et les tabous et embrassaient amoureusement l’impossible. L’esclavage y était inconnu et personne n’y était un objet de pitié. Mais alors même qu’il songeait à ce monde à venir, il n’était pas dupe. Les méchants, les égoïstes, les cruels – ceux-là aussi il les voyait, et leur capacité à provoquer de la douleur. Là où il le pouvait, il les clouait au sol, mais toujours vigilant, sans aucune intention d’en devenir la victime. Et il avait l’intention de suivre son propre cœur sans d’aucune manière devenir la victime de cette société stupide, insensible, cruelle, dans laquelle il avait été mis au monde. De là ses mensonges et ses subterfuges.