Mademoiselle de Joncquières, d’Emmanuel Mouret


La sortie en février de Mademoiselle de Joncquières d’Emmanuel Mouret en DVD a été pour moi l’occasion de voir ce film et ça a été une très heureuse surprise.
L’histoire est inspirée d’un passage de Jacques Le Fataliste de Diderot (L’ayant lu sans en garder beaucoup de souvenirs, je ne pourrai pas comparer la version livresque à cette adaptation filmique) c’est-à-dire que l’intrigue se déroule au XVIIIè siècle. Costumes et décors sont d’ailleurs très beaux, auxquels s’ajoutent de belles images de paysages plongés dans une lumière douce qui met aussi en valeur les visages. Les dialogues, très littéraires, très brillants, n’empêchent pas le jeu des acteurs d’être naturel, sans affectation, et se suivent avec un très grand plaisir. J’ai lu que certains de ces dialogues étaient extraits de Diderot lui-même, et effectivement il y a beaucoup de finesse et d’intelligence, mais aussi des pointes d’humour.

L’histoire :
Le marquis des Arcis, dont la réputation de libertin n’est plus à faire, courtise Mme de La Pommeraye, une jeune veuve qui préfère l’amitié à l’amour, et qui se refuse obstinément à lui. Mais, après plusieurs mois, elle finit par lui céder, convaincue qu’il a changé et qu’il l’aime sincèrement. Cependant, après quelques années d’une liaison heureuse, le Marquis se désintéresse de sa maîtresse, cesse de l’aimer, et ils conviennent tous les deux de rompre et de rester amis. Mais Mme de La Pommeraye, qui aime encore le Marquis et se sent humiliée par son inconstance, médite une vengeance contre lui, représentant à ses yeux de tous les libertins. Elle a entendu parler avec intérêt d’une dame de la noblesse et de sa fille – une jeune fille de quinze ans, très belle – qui ont été ruinées et se livrent à la galanterie pour survivre. Mme de La Pommeraye décide de se présenter comme la bienfaitrice de ces deux dames et de les sortir de leur tripot pour mieux les manipuler et les présenter au Marquis des Arcis comme des dames vertueuses et farouches …

Mon Avis : Un très beau film ! Et des personnages très intéressants. Le Marquis des Arcis n’est pas le libertin calculateur et cynique que l’on pourrait imaginer : au contraire, il est entièrement guidé par ses sentiments, passionné, et il subit l’inconstance de ses sentiments sans pouvoir y changer quoi que ce soit. Il est capable de toutes les folies lorsqu’il s’éprend d’une femme et ne se contrôle plus – un trait de caractère que Mme de La Pommeraye utilise pour assouvir sa vengeance. Au début, Melle de Joncquières apparaît comme une personne très effacée, presque sans réaction (il est vrai qu’elle est très jeune, qu’elle a vécu jusque là une vie très dure, et qu’elle est obligée par les circonstances à se soumettre aux ordres de Mme de La Pommeraye) mais on lit peu à peu ses émotions sur son visage et on commence à comprendre ce qu’elle ressent, et cette évolution est une des très jolies idées du film. Quant à Mme de La Pommeraye, elle nous est présentée comme un caractère ambigu, manipulant tout le monde, mentant, et obligeant les autres à se faire ses complices, mais elle utilise des prétextes de bonté, de pédagogie et de justice envers les femmes pour justifier sa perversité et on se demande jusqu’à quel point elle croit elle-même en ces beaux motifs.
La fin du film, où Mme de La Pommeraye croit avoir triomphé du Marquis alors que les choses ne sont pas si simples, m’a aussi beaucoup plu.

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Meilleurs vœux pour 2015 ! Petite chronique et bilan

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En ce premier jour de 2015 je tiens à souhaiter à tous les lecteurs qui me suivent (et aux autres qui sont juste de passage) une superbe année, pleine de lectures enrichissantes, de poésie et de succès personnels !
2014 aura été une année très réussie pour moi, pour ce petit blog, et j’espère que 2015 saura suivre la même pente.

Ces derniers mois, j’ai lu de nombreux livres que je n’ai pas chroniqués dans ce blog, et je voudrais aujourd’hui profiter de ce nouvel article pour noter quelques impressions au sujet de certaines de ces lectures qui m’ont marquée.
Les voici donc en vrac :

– Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau : Un livre de souvenirs du grand écrivain, dans lequel il essaye de prouver aux yeux de ses contemporains et de la postérité qu’il n’est pas un homme méchant – ce dont on l’a accusé à l’époque parce qu’il avait abandonné ses enfants les uns après les autres. C’est un livre extrêmement vivant et agréable à lire, où foisonnent les anecdotes amusantes, et où Rousseau ne cache rien de ses mauvais penchants et de ses petits travers, il n’hésite pas à aborder les thèmes liés à la sexualité en particulier, avec des tendances exhibitionnistes dans son adolescence dont il parle avec un mélange de pudeur et d’humour.
C’est surtout, à mon avis, un livre très passionnant si on cherche à se représenter ce qu’était la vie quotidienne au 18è siècle, avec ses habitudes sociales, ses mentalités, et la manière dont on concevait la psychologie.

– Métaphysique de la mort d’Arthur Schopenhauer.
Je ne suis pas du tout habituée à lire de la philosophie, et je craignais, en commençant ce livre, que ça me passe au-dessus de la tête. Mais j’ai été très vite rassurée : c’est un livre assez facile à lire pour un néophyte en philosophie, et qui ne demande pas trop de connaissances préalables. J’ai été très profondément impressionnée et même bouleversée par ce livre, qui est très stimulant intellectuellement, et donne une vision vraiment plausible de la mort telle qu’elle est peut-être. Selon Schopenhauer, la vie après la mort est une fable, nous n’existerons pas plus après la mort que nous n’existions avant la naissance, mais il est possible que la réincarnation existe et, du point de vue de notre espèce humaine, la mort n’existe pas vraiment dans la mesure où la nature de l’espèce est immuable …

– La Carte et le Territoire de Michel Houellebecq.
Je n’ai pas chroniqué ce roman car beaucoup de choses pertinentes ont déjà été écrites par la critique et par les commentaires de blogueurs. En fait, ce livre m’a beaucoup plu par son humour et le regard qu’il porte sur l’art contemporain, la célébrité et surtout des passages très forts sur l’euthanasie et la vieillesse. Par contre, il y a une tentative d’histoire d’amour qui selon moi n’est pas très réussie car un peu abstraite et désincarnée ; et puis il y a une tentative d’enquête policière qui n’est pas très palpitante non plus mais, à mon avis, Houellebecq n’avait pas de réelle ambition dans ce domaine. Reste une impression vraiment foisonnante, d’un livre qui essaye de donner une vision globale de la société contemporaine, et qui ne craint pas de combattre les clichés et les idées à la mode.

Voilà pour les trois livres lus et non chroniqués en 2014 et que je conseille vivement !

Un hymne à la nuit de Novalis

novalis_hymnes_a_la_nuitDes hymnes à la nuit de Novalis (1772-1801), que j’ai relus cette semaine, j’ai retenu le deuxième, qui m’a paru être le plus accessible et le moins sombre.

II

Faut-il toujours que le matin revienne ? L’empire de ce monde ne prend-il jamais fin ? Une fatale activité engloutit les élans divins de la Nuit qui s’approche. Ne va-t-il donc jamais, le sacrifice occulte de l’Amour, éternellement brûler ?
La lumière a son temps, qui lui fut mesuré ; mais le royaume de la Nuit est hors le temps et l’espace. – Et c’est l’éternité que le sommeil a pour durée.
Sommeil sacré ! Ne t’en viens pas trop rarement, durant le terrestre labeur du jour, combler de tes félicités les adeptes fidèles de la Nuit. Les insensés uniquement te méconnaissent et ne savent point d’autre sommeil que l’ombre que tu jettes, par compassion pour nous, au crépuscule de la nuit évidente. Ils ne te sentent point dans le flot d’or des grappes – dans l’huile miraculeuse de l’amandier ou dans la brune sève du pavot. Ils ne le savent pas, que c’est toi qui nimbes ainsi le tendre sein de la vierge et nous fais de son cœur un paradis. Ils ne pressentent pas que, te levant des légendes anciennes, tu t’avances vers nous, ouvrant le ciel, et tu portes la clé qui ouvre les demeures de la béatitude, silencieux messager des infinis mystères !

Je veux me divertir de Pierre Michon

michon_watteauCe petit livre est une sorte de fantaisie autour de la vie et de la personnalité du peintre Watteau. L’histoire se passe donc au 18è siècle : le narrateur est un prêtre que Watteau aborde un jour en lui demandant de servir de modèle pour l’un de ses tableaux (le célèbre Pierrot), ce qui marque le début d’une amitié entre les deux hommes.
Watteau est présenté, tout au long de cette nouvelle, comme un personnage assez inconsistant, essentiellement préoccupé par les femmes et par l’argent, et terriblement vaniteux – j’ignore tout à fait si ce portrait est fidèle à la vérité historique et si Pierre Michon s’est vraiment documenté sur Watteau mais en tout cas je n’ai pas été convaincue et j’ai eu franchement des doutes sur ce portrait qui m’a paru à la fois trop flou, trop superficiel, et surtout trop simple … Je n’ai pas eu l’impression non plus d’être transportée au 18è siècle car, malgré l’abondance de perruques et de falbalas, on ne perd jamais de vue que ce livre a été écrit par un homme de notre époque.
Il y a une scène très énigmatique vers la moitié du livre (j’ai cru comprendre que c’était une scène de viol mais ce n’est pas clair du tout) dont j’ai pensé pendant un bon moment qu’elle allait donner plus d’épaisseur à cette histoire et qu’elle allait révéler des aspects plus sombres dans le caractère de Watteau, mais en fait pas du tout : l’énigme n’est jamais éclaircie, rien de particulier ne se passe, et le lecteur reste sur sa faim.
Les réflexions sur la peinture ne m’ont pas convaincue non plus car ce ne sont pas celles de Watteau mais celles de Pierre Michon, là encore sur l’art de Watteau on n’apprend rien sinon qu’il travaille par « petites touches », ce qui est plutôt limité, et ne révèle pas un grand intérêt pour la peinture de la part de l’auteur.
Reste le style de Pierre Michon, qui est, comme toujours, très bien ciselé et ne peut susciter que l’admiration, mais je n’ai pas trouvé, ici, que le style réussissait à rendre ce livre suffisamment intéressant pour être conseillé à la lecture.
Déception, donc.
Dommage, car j’aurais aimé commencer 2014 sur une note plus enthousiasmante – ce sera sans doute le cas pour mes prochains articles !

Les adieux à la reine, de Chantal Thomas

adieux_ala_reineUne ancienne lectrice de Marie-Antoinette, réfugiée à Vienne depuis la Révolution, se souvient de ses trois dernières journées passées à Versailles les 14, 15  et 16 juillet 1789. Ces trois jours, qui correspondent au début de la Révolution, représentent aussi un chamboulement complet de la vie et des usages de Versailles. Cette vie, réglée par l’étiquette héritée de l’époque de Louis XIV, et placée sous le regard constant des courtisans, des quémandeurs et des domestiques, devient pour Louis XVI et Marie-Antoinette une vie de solitude puisque même les amis les plus chers – et en particulier Gabrielle de Polignac – prennent la fuite.
On se rend compte, à travers ce livre, à quel point les informations extérieures arrivaient difficilement à Versailles : ainsi, il faut presque une journée pour que la Cour ait la confirmation de la prise de la Bastille, les rumeurs les plus diverses circulent, que les courtisans cherchent péniblement à confirmer ou à démentir, confrontant entre eux leurs informations, et gagnés bientôt par la panique et le désir de fuir.
La narratrice, qui voue une admiration sans bornes à la reine, et qui souhaite rester à ses côtés en ces temps troublés, est contrainte par Marie-Antoinette de partir avec la famille de Polignac : elle revêtira les vêtements de la favorite de la reine pour la protéger en cas de rencontre fâcheuse avec les révolutionnaires.

J’ai trouvé que c’était un roman assez brillant, historiquement très bien documenté, et qui semble restituer fidèlement l’état d’esprit qui pouvait exister au château de Versailles et l’atmosphère d’incertitude et de terreur qui a pu s’emparer de la noblesse.
En revanche, j’ai trouvé trop caricaturaux les personnages de Louis XVI et de Marie-Antoinette : le livre ne montre de la reine que ses qualités et sa grandeur d’âme, ainsi que sa dignité et son altruisme dans l’adversité, pendant que le roi est présenté comme un benêt, complètement dépassé par les événements, qui se goinfre aux repas et ne s’intéresse qu’à des broutilles alors que son trône vacille. Je n’ai pas trouvé ces portraits convaincants et je pense que le couple royal aurait pu être montré de manière plus nuancée.
Je pense aussi que les révolutionnaires auraient pu être dépeints autrement que comme des brutes sanguinaires, mais il est vrai qu’on nous montre ici le point de vue de la noblesse, et que ce point de vue ne peut être que caricatural.

Bref, je conseille plutôt ce livre, intéressant, et qui sait rendre l’histoire très vivante.