Des Poèmes de Cees Nooteboom sur Paula Modersohn-Becker

J’ai trouvé ces poèmes dans l’anthologie « Le Visage de l’œil » parue chez Actes Sud en 2016 et, plus précisément, dans le recueil « Douce-amère » qui date de l’an 2000.

Note sur le poète

Né en 1933 à La Haye, Cees Nooteboom, écrivain nomade, s’est imposé comme l’un des plus grands auteurs européens contemporains. Il a reçu d’éminentes distinctions littéraires aux Pays-Bas, en Allemagne, en Autriche et en Espagne, où il a obtenu en 2020 le prix Formentor. Ses livres sont traduits dans le monde entier. En 2016, une anthologie poétique est parue chez Actes Sud : Le Visage de l’œil. En 2020, toujours chez Actes Sud : Venise. Le lion, la ville et l’eau. (Source : éditeur)

Note sur la peintre

Paula Modersohn-Becker (1876-1907) est une artiste peintre allemande et l’une des premières représentantes de l’Expressionnisme dans son pays. Elle fut une amie du poète Rilke. Elle est morte à l’âge de 30 ans seulement.

**

Nature morte, 1905

Paula Modersohn Becker, Nature Morte, 1905

De la bouillie dans une assiette bleue,
du pain juste à côté, gros, moitié d’une miche,
un œuf, une boule de fromage,
des fleurs, une nappe.

Auprès de ces images, pas de temps,
il n’était pas présent.
La bouillie, coup de brosse immangeable,
que signifie tout ceci ?

Art, qu’as-tu donc à t’attacher
aussi voracement à l’être des choses !
Cet œuf, je ne pourrai pas l’avaler,
personne ne prendra de ce pain sur la table,
et pourtant,
dans l’atelier de mes yeux
la peinture se change à présent en pitance,
nature morte avec homme futur,
repas en perpétuelle attente
de ma bouche alors si parfaitement invisible,

ma faim perpétuelle apaisée.

**

Portrait de Rilke, 1906

Rilke peint par Paula Modersohn-Becker, 1906

Le voilà donc, Rilke en 1906,
visage ladre de poèmes,
yeux mangés par les pupilles, noires billes
sur le trottoir de la mort.

Col dur et montant, oreilles peintes en repentir
avec en leur centre une tache
qui entend ce que le monde abjure
avant que la création ne commence.

Ceci n’est pas le portrait d’un corps,
ici, c’est un requiem qu’un couteau de sonnets
a mis sens dessus dessous,
beauté contaminée, calcinée.

Ici pas de comtesses, de princesses,
la coiffure découpe dans le front
une place carrée pleine d’effroi,

ici, plus rien que la bouche du deuil.

Cees Nooteboom

**

Logo du Défi

Article suivant
Poster un commentaire

9 Commentaires

  1. C’est âpre ! La poésie comme la peinture. Difficile…

    Réponse
    • Pour le portrait de Rilke c’est vrai qu’il y a une âpreté… Je trouvais par contre le poème sur la nature morte assez réconfortant, l’idée d’une nourriture pour l’âme. Mais la peinture expressionniste est plutôt brutale, en effet. Merci Danielle et très bon week-end !

      Réponse
  2. J’aime bien l’énergie têtue du premier poème , transposée à des pitances invisibles. Seule « perpétuelle » -deux coups- m’a peinée car on sait bien son inconstance.
    🙂

    Réponse
    • Bonjour Lyssamara ! La faim perpétuelle est sans doute une figure de style 🙂 Il y a des moments où on ne la ressent pas, je suppose. Merci et bonne journée 🙂

      Réponse
  3. C’est si beau. Actes Sud est décidément un éditeur remarquable. Je te souhaite un beau weekend Marie-Anne 🙂

    Réponse
    • Ils font effectivement des très beaux livres et de grande qualité littéraire ! Pour la poésie comme pour le roman. Merci beaucoup Frédéric de ton commentaire 🙂 Bon dimanche!

      Réponse
  4. Merci Marie-Anne pour cette découverte 🙏 la nature morte me plait beaucoup.

    Réponse
  1. Bilan du « Printemps des Artistes  d’avril à juin 2022 | «La Bouche à Oreilles

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :