Des Extraits de « L’extase matérielle » de J.M.G. Le Clézio

Ce livre m’a été conseillé par un ami artiste et ce fut un excellent conseil car je l’ai beaucoup apprécié. Très beau livre, qui peut s’apparenter à un essai philosophique ou à des proses poétiques.
Plutôt que de rédiger une chronique, selon mon habitude, j’ai préféré recopier quelques extraits.

Note pratique sur le livre :

Année de parution : 1967
Editeur : Folio
Nombre de pages : 315
Genre : Essai

Note sur l’auteur :

Jean-Marie Gustave Le Clézio est né en 1940 à Nice, il se définit lui-même comme un écrivain de langue française. Il a les nationalités française et britannique et se considère de culture mauricienne et bretonne. Il obtient le Prix Renaudot en 1963 pour son premier et célèbre roman Le Procès-verbal. D’abord marqué par les recherches formelles du Nouveau Roman, il s’oriente par la suite vers un style plus onirique, sous les influences des cultures amérindiennes et de ses multiples voyages. Il obtient en 2008 le Prix Nobel de littérature en tant que « écrivain de nouveaux départs, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, explorateur d’une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante ». (Source : Wikipédia résumé par mes soins).

Quatrième de Couverture :

Essai discursif, à l’opposé de tout système, composé de méditations écrites en toute tranquillité, destinées à remuer plutôt qu’à rassurer, oui, à faire bouger les idées reçues, les choses apprises ou acquises. C’est un traité des émotions appliquées.
« Les principes, les systèmes, sont des armes pour lutter contre la vie. »
« La beauté de la vie, l’énergie de la vie ne sont pas de l’esprit, mais de la matière. »
Douloureusement, cliniquement, l’auteur parle de lui pour lui : de sa chambre, de la femme, du corps de la femme, de l’amour, d’une mouche, d’une araignée, de l’écriture, de la mort, de son idée de l’absolu.
« Il y a un indicible bonheur à savoir tout ce qui en l’homme est exact. »
Le Clézio nous livre frénétiquement le secret d’une découverte mais, bien entendu, le secret demeure entier.

Quelques Extraits :

Page 11 :

Quand je n’étais pas né, quand je n’avais pas encore refermé ma vie en boucle et que ce qui allait être ineffaçable n’avait pas encore commencé d’être inscrit ; quand je n’appartenais à rien de ce qui existe, que je n’étais pas même conçu, ni concevable, que ce hasard fait de précisions infiniment minuscules n’avait pas même entamé son action ; quand je n’étais ni du passé, ni du présent, ni surtout du futur ; quand je n’étais pas ; quand je ne pouvais pas être ; détail qu’on ne pouvait pas apercevoir, graine confondue dans la graine, simple possibilité qu’un rien suffisait à faire dévier de sa route. Moi, ou les autres. Homme, femme, ou cheval, ou sapin, ou staphylocoque doré. Quand je n’étais pas même rien, puisque je n’étais pas la négation de quelque chose, ni même une absence, ni même une imagination. Quand ma semence errait sans forme et sans avenir, pareille dans l’immense nuit aux autres semences qui n’ont pas abouti. Quand j’étais celui dont on se nourrit, et non pas celui qui se nourrit, celui qui compose, et non pas celui qui est composé. Je n’étais pas mort. Je n’étais pas vivant. Je n’existais que dans le corps des autres, et je ne pouvais que par la puissance des autres. (…)

**

Page 127 :

La grande beauté religieuse, c’est d’avoir accordé à chacun de nous une AME. N’importe la personne qui la porte en elle, n’importe sa conduite morale, son intelligence, sa sensibilité. Elle peut être laide, belle, riche ou pauvre, sainte ou païenne. Ca ne fait rien. Elle a une AME. Etrange présence cachée, ombre mystérieuse qui est coulée dans le corps, qui vit derrière le visage et les yeux, et qu’on ne voit pas. Ombre de respect, signe de reconnaissance de l’espèce humaine, signe de Dieu dans chaque corps. Les idiots sont idiots mais ils ont une AME. Le boucher à la nuque épaisse, le ministre, l’enfant qui ne sait pas parler, ont chacun leur AME. Quelle est la vérité dans ce mystère ? (…)

**

Page 194

Mais aucune de ces deux forces n’est vraiment favorable à l’homme. La nuit et le jour, le vide et le plein, ainsi conçus, sont deux monstres avides de faire souffrir et de détruire.
L’angoisse du jour est peut-être encore plus terrifiante que celle de la nuit. Car ici, nous ne sommes pas en proie à un ennemi visqueux qui se dérobe sans cesse ; nous sommes face à la dureté, à la cruauté, à la violence impitoyable du réel. Notre peur n’est pas d’un inconnu qui creuse son gouffre, mais d’une exaspération de l’être, d’une sorte de vertige d’existence qui nous extermine à force de s’étaler, de se montrer. Le trop visible est encore plus hostile que l’invisible. (…)

**

Page 258

Le bonheur n’existe pas ; c’est la première évidence. Mais c’est un autre bonheur qu’il faut peut-être savoir chercher, un bonheur de l’exactitude et de la conscience. S’il vient, en tout cas, c’est quand la vie a terminé son ouvrage. C’est quand la vie, par instants, ou bien jamais, ou bien dans une continuelle ardeur de la conscience, a cessé de lutter contre le monde et se couche sur lui ; c’est quand la vie est devenue mûre, cohérente et longue, chant profond qu’on cesse d’entendre ou de chanter avec sa gorge, mais qu’on joue soi-même, avec son corps, son esprit, et le corps et l’esprit de la matière voisine.
Alors il est bien possible que l’individu qui était sourd et aveugle laisse entrer en lui une force nouvelle, une force nouvelle qu’il avait pour ainsi dire toujours connue. Et que dans cette force, il y ait l’esprit des autres hommes, l’esprit des autres vies, l’unique onde du monde. Cela se peut. Etant accompli, étant la somme de tous les malheurs et de tous les espoirs, cette vie pourra n’être plus recluse. A force d’être soi, à force d’être soi dans le drame étroit, il se peut que cet homme dépasse tout à coup le seuil de sa prison et vive dans le monde entier. Ayant vu avec ses yeux, il verra avec les yeux des autres, et avec les yeux des objets. Ayant connu sa demeure, angle par angle, il reconnaîtra la demeure plus vaste et il vivra avec les millions de vies. Par le singulier, il touchera peut-être à l’universel. (…)

**

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30 Commentaires

  1. « La beauté de la vie, l’énergie de la vie ne sont pas de l’esprit, mais de la matière. » Les méditations de Le Clézio touchent profondément. Cependant, je n’ai jamais résisté à quelques pages de lecture…

    Réponse
    • Je comprends ! Son écriture est magnifique mais il faut parfois s’accrocher car elle est aussi exigeante et un peu abstraite. De mon côté j’ai avancé assez lentement dans cet essai et j’ai fait pas mal de pauses, ce qui m’a permis d’arriver au bout. Merci Danielle bonne journée 🙂

      Réponse
  2. natlarouge

     /  4 mars 2022

    il faut lire Le Clézio, sa langue est beauté pure

    Réponse
  3. Je garde un très mauvais souvenir de cet écrivain, lu au collège… “Mondo et autres histoires”. J’ai tenté à nouveau de le lire avec “Désert” : échec.
    Peut-être qu’avec cet essai, son univers me semblerait moins hermétique…

    Réponse
    • Bonjour Eleonore ! Je n’ai pas aimé non plus « Mondo et autres histoires » qui m’avait ennuyée. Celui-ci est beaucoup plus philosophique et c’est un essai, donc totalement différent de « Mondo ». Je suis d’accord avec toi sur ce côté un peu hermétique que tu décris mais il écrit vraiment très bien. Bonne journée à toi et merci de ton commentaire 🙂

      Réponse
      • Je me souviens avoir trouvé son écriture légèrement pompeuse, à l’époque. Peut-être qu’aujourd’hui, je la trouverais magnifique, étant plus ouverte aux Classiques et à la philosophie.
        Merci pour ce partage, Marie-Anne. Je partage les mots du dernier extrait que je trouve… « waouh ! »
        Bon vendredi à toi !

      • Il est clair que la lecture de Le Clezio n’est pas très adaptée à des adolescents, déjà que ce n’est pas simple pour les adultes. C’est une drôle d’idée de leur faire étudier au collège. Parfois on se demande si le but est de dégoûter les élèves de la littérature. Bon vendredi à toi Éléonore !

  4. J’adore ses pommettes, comme celles d’Erri de Luca, son contemporain et d’époque et d’âge. Je pense qu’il faut les consommer* en quotidien: chaque jour -pourquoi pas- et sans demi-mesure à défaut d’en entier.
    *😇

    Réponse
    • Ah tiens je n’avais jamais pensé à ses pommettes mais c’est bien vu 🙂 J’ai déjà lu Erri de Luca (sans enthousiasme) mais je ne sais pas du tout à quoi ressemble son visage. Je jetterai un coup d’œil ! Merci Lyssamara et bonne fin de semaine 🙂

      Réponse
  5. Denis H

     /  4 mars 2022

    j’aime l’écriture de leclezio, mais ne partage pas ses convictions philosophiques. le livre dont il est question a été écrit à 27 ans, ce qui est très jeune… peut-être a t il mis maintenant un peu d’eau dans son vin ….

    Réponse
    • Bonjour Denis ! Oui, ses conceptions philosophiques ont certainement évolué depuis les années 60. Je n’ai pas lu ses livres les plus récents mais il faudrait comparer. À l’époque on était très matérialiste. Bises ! À bientôt !

      Réponse
  6. L’extrait sur le bonheur vient me chercher… je ne partage pas tout à fait son point de vue car le bonheur, à mon humble avis, se retrouve dans les petites choses de la vie (boire un café, regarder un champs couvert de neige, manger de la glace, etc.). Merci pour cette présentation!

    Réponse
    • Bonjour Nathalie ! Je suppose que Le Clezio parle du grand bonheur dans cet extrait. Il a tendance à viser haut et à ne pas se contenter des petites choses quotidiennes, du moins dans cet essai. Peut être que les petits bonheurs sont plutôt des plaisirs que vraiment du bonheur, je ne sais pas. Bonne journée à toi ! Et très bon week-end !

      Réponse
      • Je ne sais pas… Je vais laisser le grand Le Clezio décider. J’imagine qu’il sait de quoi il parle. Merci pour cette mise en contexte. Au plaisir et bon week-end à toi également!

      • Enfin chacun est libre de ses avis 🙂 toutes sortes de philosophies peuvent coexister. merci Nathalie ! Bonne journée et week-end

  7. Michel B.

     /  4 mars 2022

    Cette idée mystérieuse de l’âme, aussi désuète qu’elle puisse paraître, est, je pense, à l’origine, de la conception moderne de l’universalité des droits humains… Chaque être humain étant d’égale dignité devant Dieu.

    Réponse
    • Bonjour Michel. Vous avez très certainement raison. Cet extrait sur l’âme m’a tout de suite tapé dans l’œil et je trouve ça très vrai. L’âme c’est notre part éternelle et divine. Bon week-end à vous et merci de votre commentaire ! A bientôt

      Réponse
  8. Toujours un plaisir de lire Le Clézio !
    Bonne journée, Marie-Anne.

    Réponse
  9. Merci Marie-Anne pour ces beaux extraits ! Le Clézio ❤ Compagnon d'enfance. Je ne l'ai jamais trouvé hermétique, il me semble parler ma langue, alors que j'ai du mal à comprendre d'autres auteurs. Mondo et autres histoires a été une lumière pour moi, et pourtant je comprends qu'on puisse le trouver ennuyeux. Et en fait, je crois que si je le découvrais aujourd'hui, je le trouverais bien moins intéressant. Mais pour la petite fille que j'étais, c'était enfin trouver quelqu'un qui savait dire ce que je sentais.

    Réponse
    • Bonjour Quyên ! Si je me souviens bien il y a beaucoup de descriptions de beaux paysages dans « Mondo et autres histoires » et l’atmosphère est plutôt lente et contemplative. Bien sûr c’est poétique et lumineux et je comprends très bien que vous aimiez cette beauté. De mon côté j’ai préféré « l’extase matérielle » qui est moins descriptif et plus philosophique. Dans tous les cas ce sont deux très beaux livres. Merci beaucoup ! Bon week-end !

      Réponse
  10. Je vais lire prochainement un livre de Le Clézio qui s’appelle « chanson bretonne ». Frédéric me l’a conseillé.
    Je comprends Eléonore, certains de ces écrits sont difficiles d’accès pour des ados.

    Réponse
    • Bonjour Eveline ! Je n’avais pas entendu parler de « chanson bretonne » mais ça semble très intéressant. Je vais le noter pour un prochain achat. Et je comprends que le sujet de la Bretagne te touche et te concerne tout particulièrement ! Belle journée à toi ! Bises

      Réponse
  11. C’est une belle idée de partager ces passages magnifiques. J’ai lu Ritournelle de la faim et Mondo et autres histoires. J’apprécie beaucoup l’écriture de cet auteur discret à l’univers si riche…

    Réponse
    • Bonjour Alain ! C’est effectivement un écrivain très rare et extraordinaire, mais son univers n’est pas toujours facile d’accès. Il me reste énormément de choses à découvrir dans son œuvre et j’essaie petit à petit, au fur et à mesure des années. Merci de votre commentaire et bonne journée !

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  12. Ces quelques feuilles extraites de l’ouvrage annoncent une lecture ardue que je ne suis pas sûr d’avoir le courage d’entamer.
    Je profite donc de ce partage pour abreuver mon esprit de quelques mots signés Le Clezio.
    Merci Marie-Anne. Bonne journée.

    Réponse
    • Bonjour Prince Écran Noir ! Une lecture un peu ardue effectivement (comme souvent avec les essais philosophiques) mais ça reste une très belle écriture, il y a un souffle poétique qui m’a impressionnée. Merci de ton commentaire et très bonne journée à toi 🙂

      Réponse

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