Marcher jusqu’au Soir de Lydie Salvayre

couverture du livre

J’ai lu ce livre dans le cadre de mon défi « le Printemps des Artistes » d’avril et mai 2021. En réalité, j’avais déjà acheté cet ouvrage bien avant l’invention de ce thème, mais il s’est trouvé que les deux pouvaient coïncider.

J’aime beaucoup Lydie Salvayre (née en 1948, Prix Goncourt en 2014 pour son roman Pas Pleurer), ayant lu déjà trois ou quatre de ses livres, et celui-ci, sur le thème de l’art et des artistes, me paraissait très attirant.

De quoi s’agit-il dans cet essai ?

Lydie Salvayre reçoit une curieuse proposition d’une de ses amies (ou relations) : elle pourrait passer une nuit enfermée au Musée Picasso, à Paris, absolument seule avec un lit de camp, un ordinateur et de quoi écrire ses impressions littéraires sur cette expérience artistique insolite. Elle resterait dans ce musée jusqu’au matin, pendant que se déroule l’exposition Picasso-Giacometti qui confronte les sculptures des deux célèbres artistes du 20è siècle. La réaction de Lydie Salvayre vis-à-vis de cette proposition est d’abord très négative mais à force d’avancer des arguments hostiles elle finit par se convaincre elle-même d’accepter cette expérience, avec un esprit d’autocontradiction assez amusant.
Elle passe donc une nuit à errer entre les sculptures et à regarder L’homme qui marche sous toutes ses coutures mais ce sont de longues heures douloureuses, où la peur le dispute à la colère et à des désirs de fuite, de rejet, de souvenirs d’enfance pleins de tristesse ou de révolte.

Mon humble avis :

Ce livre est une rencontre intime entre une écrivaine et les œuvres de Giacometti, particulièrement L’Homme qui marche mais, aussi, accessoirement, avec la sculpture du chien ou les nombreux portraits de Diego, ou certaines autres.
Lydie Salvayre se plaint de ne rien éprouver vis-à-vis de ces œuvres, de ne pas avoir la fibre artistique, alors que visiblement elle est prise dans ce Musée par un véritable tourbillon émotionnel (très négatif) qui la renvoie à des souvenirs d’enfance, à la violence et à la folie de son père, à des frayeurs très anciennes.
Cette expérience nocturne la renvoie aussi à ses origines sociales, à certaines humiliations éprouvées à l’âge adulte, des sensations de honte ou au contraire de révolte.
Elle considère que l’art est une chose bourgeoise, réservée aux riches, un signe de reconnaissance entre eux, une manière d’exclure ceux qui n’en possèdent pas les codes. Et précisément, elle se sent exclue de ce monde.
Je ne sais pas si j’ai été tellement convaincue par tous ces arguments (qu’on retrouve d’ailleurs chez des tas d’autres écrivains, d’Albert Cohen à Annie Ernaux, et bien d’autres). Selon moi, l’art est une des activités caractéristiques de l’être humain et toutes les sociétés, des plus riches aux plus pauvres, l’ont pratiqué… Et puis, beaucoup d’artistes ont été ou sont pauvres. Mais passons.
En tout cas, ce livre est bien écrit et possède une énergie, une fougue qui est agréable à suivre. Par ailleurs, on sent la sincérité de Lydie Salvayre et son emportement m’a revigorée. Et puis, elle écrit de très belles pages sur Giacometti et sa recherche impossible de la perfection, son goût de la pauvreté qui en faisait presque un saint (à sa manière).

logo du défi

Voici un Extrait page 9 (première page du livre)

Non, je lui ai dit non merci, je n’aime pas les musées, trop de beautés concentrées au même endroit, trop de génie, trop de grâce, trop d’esprit, trop de splendeur, trop de richesses, trop de chairs exposées, trop de seins, trop de culs, trop de choses admirables. Résultat : les oeuvres entassées s’écrasent les unes sur les autres comme les bêtes compressées d’un troupeau et la singularité propre à chacune d’elles se voit aussitôt étouffée. Puis j’ai ajouté, tu vois ce qui est mal foutu dans les musées c’est que leur transition vers le dehors s’opère toujours de façon trop brutale, je veux dire sans la moindre préparation. Il faudrait aménager des passages, quelque chose comme des sas de décompression, des paliers de réadaptation au médiocre, de réaccoutumance progressive à la laideur, de sorte qu’au sortir de cette overdose de sublime à te flanquer la nausée, sitôt le seuil franchi, le retour à la vie quotidienne si imparfaite, si grise, si moche parfois, s’opère plus en douceur, tu comprends ?
(…)

Giacometti : L’homme qui marche

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9 Commentaires

  1. Depuis, une collection est née de ce concept. J’avais bcp aimé la nuit de Kamel Daoud, bcp moins d’autres expériences. Ayant vu cette exposition, c’est vrai que les oeuvres de Giacometti étaient terriblement porteuses d’écorchures et de failles. Et du coup, elles renvoyent à nos propres failures. Je suis touchée par l’extrait cité ici : qui ne s’est pas trouvé abasourdi (e) à la sortie d’une expo ? Le silence qui s’impose. La sensation de flottement, etc … Moi j’avoue je l’adore ce sas! 😉

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    • Moi aussi je trouve très bonne cette idée de sas à la sortie des musées pour se réhabituer à la laideur extérieure 🙂 J’ai vu que cette expérience avait donné lieu à tout une collection, je n’ai pas encore tenté d’en lire d’autres mais pourquoi pas. J’ai vu également l’exposition de Giacometti et je peux imaginer qu’une expérience nocturne et solitaire face à ces oeuvres peut être assez oppressante voire angoissante. Merci Matatoune 🙂

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  2. Belle chronique d’un livre et d’une autrice qui me touche par sa vie, son œuvre déjà très conséquente. Souvenir d’une lecture et d’une de mes premières chroniques. J’avais aimé réfléchir avec elle à la fonction des musées. Ce n’est pas évident car réservé à ceux qui ont les codes, une faible partie du corps social en fait. Je crois que Lydie Salvayre voudrait que l’art soit plus accessible à tous. A Tours on a eu il y a quelques années une exposition en plein air des sculptures d’Ousmane Sow et l’art était présent pour tous et se hissait à la première place. Bonne journée Marie Anne.

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    • Merci Alain ! Moi aussi j’admire beaucoup Lydie Salvayre, qui est l’une des plus grandes écrivaines actuelles. Mais je ne suis pas sûre qu’il faille vraiment avoir des codes particuliers pour aimer l’art. L’art n’est pas l’apanage de la bourgeoisie friquée – qui d’ailleurs souvent n’a aucune culture et se moque totalement de l’art. Mais ce n’est que mon point de vue très subjectif… A Paris aussi nous avons eu une exposition Ousmane Sow vers le début des années 90, j’avais beaucoup aimé ! Bonne journée Alain !

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  3. Michel B.

     /  26 mai 2021

    Une nuit au musée Picasso pendant une expo Giacometti ?… Euh… J’hésiterais, je crois… Mais si c’était au musée Rodin pendant une grande expo Camille Claudel… Alors là, j’accepterais tout de suite !…

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  4. Moi aussi, je choisirais le musée Rodin et l’expo Camille Claudel ! Là, pas besoin des « codes de bourgeois friqués » pour être bouleversé par la beauté et la puissance des oeuvres.

    Réponse
    • Tout à fait d’accord avec vous, Danielle. Je crois que la beauté est assez universellement reconnue, malgré les différences de goûts individuels. C’est vrai que le musée Rodin est très tentant 🙂

      Réponse
  1. Bilan de mon Printemps des Artistes 2021 | La Bouche à Oreilles

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