La Guerre des salamandres de Karel Capek

Ce roman est un classique de la Science-Fiction, ou plus exactement de la Politique-Fiction, car il a été écrit dans les années 1930 (en 1936 pour être exact), en pleine montée du fascisme et du nazisme, et on trouve de nombreuses allusions très claires à ces idéologies, sur le ton de la dénonciation satirique.
Karel Capek (1890-1938) est un des plus célèbres écrivains tchèques du 20è siècle, un des inventeurs de la Science-Fiction, à qui l’on doit notamment la création du mot « robot ». Il s’opposa aussi bien au fascisme qu’au communisme et mourut peu de temps avant la seconde guerre mondiale et alors que la Gestapo avait prévu de l’arrêter.

 

Petite note explicative sur l’histoire :

Ce roman est une dystopie, qui commence par la découverte dans un lagon du Pacifique d’une nouvelle espèce animale : la salamandre marine géante, parfois appelée Triton. Cet animal s’avère capable d’apprentissages intelligents comme la lecture, l’écriture, la compréhension de certaines sciences. Les humains cherchent d’abord à exploiter les salamandres parce qu’elles sont de remarquables pêcheuses de perles, puis pour la construction de digues et l’aménagement des fonds sous-marins. Ces bêtes font l’objet d’un commerce intensif dans une sorte de nouvel esclavage, et on les traite comme des êtres inférieurs, dont on conteste les droits et les talents. Mais bientôt, certains humains charitables prennent la défense des salamandres, oeuvrant pour leur éducation et leur meilleures conditions de vie. La Terre semble finalement vivre harmonieusement entre le monde sous-marin des salamandres et le monde terrestre des humains. Mais les salamandres se reproduisent à une vitesse exponentielle et il leur faut des côtes toujours plus nombreuses pour survivre. Le conflit entre les hommes et cette prolifique espèce marine, semble donc inévitable. (…)

 

Mon humble avis :

Cette dystopie m’a semblé être un portrait véridique mais peu flatteur de l’humanité. Dans ce livre, les hommes sont essentiellement guidés par l’appât du gain et leurs intérêts mercantiles à très court terme, ce qui les mène au désastre. Calculateurs, cruels, futiles, imprévoyants : tels apparaissent les hommes face aux salamandres. Mais, en même temps, quand cette espèce marine commence à devenir menaçante, les hommes se révèlent naïfs et pleins d’un angélisme optimiste hors de propos. Tout cela est extrêmement bien observé de la part de Karel Capek, qui nous livre souvent au cours du récit des textes présentés comme scientifiques, par exemple en biologie, en neurologie ou en économie, ou bien des articles de journaux, comme s’il s’agissait de documents authentiques, vérifiables. Et on sent que l’auteur s’est amusé à détourner des archives réelles pour les adapter à son livre. Ainsi, certains articles racistes des humains contre les salamandres semblent très inspirés des textes racistes du début du 20è siècle et la satire est particulièrement féroce et brillante !
Un livre drôle, captivant, et d’une très grande originalité, que j’ai dévoré en quelques jours à peine et que je vous conseille.

**

Extrait page 321 :

Eh bien, X vous met en garde, poursuivait l’auteur anonyme. Il est encore possible de briser ce cercle froid et gluant qui nous enserre tous. Nous devons nous défaire des salamandres. Elles sont déjà trop nombreuses ; elles sont armées et elles peuvent lancer contre nous un matériel de guerre dont nous devinons à peine la force immense ; mais pour nous, les hommes, il est un danger plus terrible que leur nombre et leur force : leur victorieuse, leur triomphante infériorité. Je ne sais ce qu’il nous faut craindre davantage : leur civilisation humaine ou bien leur cruauté secrète, froide et animale. En tout cas ces deux choses prises ensemble leur donnent quelque chose d’incroyablement effrayant et de presque diabolique (…).

 

 

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23 Commentaires

  1. Je ne connaissais pas ! Merci pour cette découverte

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  2. Ce texte semble prendre une nouvelle actualité avec les nombreuses dystopies sur la place envahissante des robots (mot dont Kapek est l’inventeur, comme tu le rappelles) et des intelligences artificielles.
    (Kapek est par ailleurs l’auteur du livret de l’opéra « l’Affaire Makropoulos », de Janacek).
    JE te souhaite une bonne journée, Marie-Anne.

    Réponse
    • Je ne savais pas du tout que Kapek avait pu collaborer à des livrets d’opéra, et comme en plus j’aime bien Janacek, je tâcherai d’écouter quelques airs de L’affaire Makropoulos !
      Merci Jean-Louis de ce commentaire très instructif et belle journée à toi 🙂

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  3. Bon jour,
    Vous trouvez toujours des « perles » … merci pour ce partage … 🙂
    Max-Louis

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  4. J’avais adoré ce roman, c’est d’ailleurs mon préféré de l’auteur tchèque… Bravo pour la critique 🙂

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    • Oui, c’est un roman vraiment intéressant, surtout quand on pense qu’il date des années 1930. Je l’ai trouvé très en avance sur son temps ! Merci Goran 🙂

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      • Tout comme toi, j’ai trouvé ce texte d’une grande modernité… Avec aussi des coupures de presse, si mes souvenirs sont bons, etc. Il y a aussi un jeu typographique, si mes souvenirs sont bons, c’est très travailler sur le fond et la forme.

      • Tout à fait, c’est un roman très foisonnant où sont insérées des pastiches de coupures de presse, d’articles scientifiques, des prospectus, etc. C’est très bien fait !

  5. Un ami dévoreur de vieille SF me l’avait fait découvrir il y a quelques deux ans. Je crois être arrivé aux trois quarts avant de laisser tomber, insuffisamment séduit. Mais effectivement, salamandres exceptées, il n’y a là guère d’anticipation, et une triste lucidité sur la monstruosité humaine….

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    • Bonjour Petit-être. Sachant que ce roman date du début des années 1930, bien avant la seconde guerre mondiale, je trouve qu’il y a tout de même un côté très visionnaire. Il avait bien compris à quoi pouvaient mener les idéologies fascistes et nazies alors qu’elles n’étaient qu’à leurs prémisses.
      Je comprends sinon qu’on puisse ne pas accrocher à l’écriture de ce roman, qui pastiche l’écriture journalistique et scientifique et manque donc beaucoup de poésie…

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      • 🙂 c’est là que nous divergeons. Pour moi, le livre peint un tableau il est vrai parfaitement lucide et, de ce fait, sinistre, de la monstruosité que produit le croisement du manque d’empathie pour l’autre – ici la salamandre – et de l’intérêt utilitariste. A beaucoup d’égards, on pourrait aussi y voir une allégorie de la traite et du commerce triangulaire…
        En revanche, de mémoire – mais c’est vrai qu’il ne m’a pas laissé un souvenir impérissable – il ne me semble justement rien y avoir vu des dynamiques proprement idéologiques spécifiques au totalitarisme et au fascisme – le rêve d’un homme nouveau, le rôle essentiel du mouvement, le prima du guide. Je n’y ai pas davantage vu une claire conscience historique de l’émergence de ces mouvements comme correspondant à l’émergence des masses dans l’espace politique européen… C’est pourquoi, pour ma part, je considère ce roman davantage comme un constat anthropologique pessimiste (je lui en rend hommage), une fable morale, plus que comme un ouvrage visionnaire.
        Cela étant, je partage pleinement votre conclusion quant aux vertus poétiques du résultat…

      • Je comprends votre point de vue. Je suis d’accord pour y voir une fable morale, mais j’y vois aussi un peu plus que cela… Certains passages m’ont semblé être des mises en garde et des avertissements très clairs contre le fachisme, sa monstruosité et son pouvoir de destruction. Après, bien sûr, la transposition fantastique dans le monde des salamandres géantes ne rend pas toujours toutes les analogies évidentes. Bonne soirée !

      • 🙂 à vous également !!!

  6. J’apprends toujours quelque chose en te lisant. Ainsi cet écrivain est l’inventeur du mot « robot ». Il est précieux ton blog Marie-Anne. Beau weekend à toi 🙂

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    • Oui, et ce roman est une très belle fable politique, une dénonciation des idéologies montantes du début des années 1930 tout à fait percutante.
      Belle semaine à toi Frédéric 🙂

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  7. Merci pour ce précieux conseil de lecture. Bon week-end Marie-Anne 📚🦉

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  8. Un petit animal, la salamandre, qui a beaucoup à nous apprendre puisqu’elle reproduit ses organes…mais pas au point de faire la guerre à l’homme. Le singe est plus crédible pour dénoncer ce que, sous bien des aspects, nous mériterions de subir… J’aime beaucoup le rêve donc ce côté fantastique. Merci.

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    • Selon la légende, les petites salamandres résistent au feu… Mais dans le roman il s’agit d’une nouvelle espèce de salamandres géantes, beaucoup moins inoffensives 🙂
      Merci Pat !

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  9. Crémieu-Alcan

     /  12 octobre 2020

    Et bien voilà donc mon prochain livre de chevet. Merci beaucoup.

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