Rimbaud le fils, de Pierre Michon


J’ai attendu plus d’une quinzaine de jours avant d’écrire une note sur ce livre, tout simplement parce que je ne savais pas quoi en penser : si je reste admirative de l’écriture de Pierre Michon – savante, sophistiquée, précieuse – et qu’il m’est toujours aussi agréable de plonger dans son style, je suis sortie malgré tout de cette lecture dubitative, pas convaincue, et avec le sentiment qu’il me manquait quelque chose.
Ce livre se situe au croisement de plusieurs genres – biographie, essai, roman – et parle essentiellement de poésie, toutes choses qui me plaisent extrêmement et qui me tiennent toujours en haleine.
Par ailleurs, il se concentre sur les années d’enfance et d’adolescence de Rimbaud, c’est-à-dire ses années créatives, et il laisse tomber la période africaine – une excellente idée pour quiconque aime la poésie de Rimbaud et s’interroge sur elle.
Autre avantage par rapport aux biographies rimbaldiennes : il apporte un regard d’écrivain, un regard de connivence et de compréhension, qui nous éclaire sur le sens profond de la quête poétique – là où les biographes en restent à des embrouillaminis de petits faits superficiels.
Par contre, sur de nombreux points, j’ai trouvé les interprétations de Michon très subjectives, lorsqu’il dit que la mère de Rimbaud était une femme mauvaise (Rimbaud la voyait ainsi, mais est-ce vrai ?), que Rimbaud cherchait un père dans les hommes qu’il rencontrait (psychanalyse douteuse), ou que La Saison en Enfer est le cinquième Evangile.
Bien sûr, l’auteur a droit à sa subjectivité, à ses rêveries ou à ses fantasmes, et il peut toujours broder des motifs à partir du réel, mais ça n’empêche pas que le lecteur n’adhère pas toujours à ces visions, pour peu qu’il ait lui-même sa petite idée personnelle.
Rimbaud le fils m’a cependant intéressée et je conseille ce livre aux amateurs de poésie et aux amoureux de beaux styles.

Extrait page 78 :

(…) De cela je suis sûr : Rimbaud refusait et exécrait tout maître, et non pas tant parce que lui-même voulait ou croyait l’être, mais parce que son maître à lui, c’est-à-dire celui de la Carabosse, le Capitaine, lointain comme le tsar et peu concevable comme Dieu, comme eux plus souverain d’être bouclé derrière des kremlins, derrière des nuages, son maître depuis toujours était une figure fantôme ineffablement exhalée dans les clairons fantômes de garnisons lointaines, une figure parfaite, hors d’atteinte, infaillible et muette, postulée, dont le Royaume n’était pas de ce monde ; et, en voir, en ce monde l’apparition, même pas l’apparition mais le soupçon, l’apparence, l’ombre portée, le lieutenant, l’incarnation déchue qui vidait des stouts dans sa barbe et écrivait de beaux vers, cela jetait Rimbaud hors de lui, le dépossédait, et sans doute il enrageait, au comble de l’indignation et ne sachant pourquoi, comme un pharisien à qui le Dieu opaque des Tables closes fait l’injure d’apparaître clairement dans le pouilleux de Nazareth. (…)

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8 Commentaires

  1. Je n’ai jamais lu Pierre Michon, mais il ne faut peut-être pas que je commence par celui-ci…

    Réponse
    • Ce livre-ci est très intéressant quand on aime Rimbaud, mais certains détails m’ont un peu énervée 🙂 De Pierre Michon, on peut lire aussi « Les Vies minuscules », qui est très bien.

      Réponse
  2. frédéric perrot

     /  19 décembre 2019

    J’ai lu deux fois cet essai, la première fois avec enthousiasme, la seconde, quelques années plus tard, non sans une certaine irritation… Pierre Michon écrit remarquablement bien, mais que dit-il au fond de Rimbaud ? Cela tourne par moments à l’exercice de style, empreint d’une religiosité pénible, ainsi que vous le notez justement… La Saison en enfer comme cinquième Évangile ! Rien que ça… Mais est-ce vraiment un compliment d’ailleurs ?!
    Je connais pour ma part nombre de lectures plus passionnantes que les Évangiles, dont Rimbaud !

    Merci à vous pour la qualité de votre blog !
    Bien cordialement
    Frédéric Perrot

    Réponse
    • Bonjour Frédéric, Je vois que nos avis sur ce livre sont assez voisins ! Je crois que Rimbaud a souvent été récupéré par les catholiques alors qu’il était plutôt progressiste et athée …
      Merci à vous de vos commentaires !
      Je vous souhaite de joyeuses Fêtes !
      Bien cordialement,

      MAB

      Réponse
  3. Cette écriture étourdissante qui s’émancipe du point et de la virgule m’aura fait sombrer bien avant d’achever le premier chapitre. Je préfère passer mon chemin, pour le moment.

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  4. Michel B.

     /  22 décembre 2019

    Waouh ! quel style !… Je ne connais pas cet écrivain… mais l’extrait que vous donnez de ce livre est impressionnant !…

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