La Musique et l’ineffable de Vladimir Jankélévitch


Ce livre m’a été offert par mon ami, le poète Denis Hamel, et je l’ai lu très rapidement car il m’a fascinée et passionnée.
Lors de mes lectures, il m’arrive souvent de corner les pages qui me plaisent le plus ou qui me semblent les plus représentatives, mais dans La Musique et l’Ineffable j’ai corné presque toutes les pages : il est vraiment très difficile de choisir parmi tant de beautés.
Jankélévitch (1903-1985) s’emploie dans ce livre à nous dévoiler les qualités et les propriétés de la musique, il s’interroge sur son côté ineffable et non pas indicible, sur ses rapports avec le silence mais aussi avec le Temps, sur ses capacités à suggérer des sentiments ou des images, sur ses ressemblances ou dissemblances avec la poésie, avec les arts plastiques, etc.
A l’appui de ses idées, il cite de nombreux exemples de musiques classiques, surtout post-romantiques ou des débuts du 20è siècle (Fauré, Debussy, Satie, Prokoviev, Bartok, Albeniz) et c’est sans doute le petit reproche que je ferais à ce livre, de limiter ses références à une période si restreinte de l’histoire de la musique, et uniquement à la musique classique européenne.
On se dit que ses idées auraient été encore plus foisonnantes et riches s’il s’était aussi penché sur les musiques populaires, les musiques plus rythmiques, ou le jazz, ou les musiques asiatiques ou africaines.
Malgré ce petit reproche, j’ai trouvé ce livre superbe, intelligent, clair, sans jargon rébarbatif, et même plein d’élans poétiques et d’amour pour son sujet.

Voici deux extraits qui m’ont plu :

Page 119 :

Le charme est, comme le sourire ou le regard, cosa mentale ; on ne sait ni à quoi il tient, ni en quoi il consiste, ni même s’il consiste en quelque chose, ni où l’assigner … Il n’est ni dans le sujet ni dans l’objet, mais passe de l’un à l’autre comme un influx. Et plus généralement : rien n’est musical en soi, ni une neuvième de dominante, ni une cadence plagale, ni une échelle modale, mais tout peut le devenir selon les circonstances ; tout dépend du moment, et du contexte, et de l’occasion, et de mille conditions qui d’une nouveauté peuvent faire un trait d’esprit insincère ou pédant, et d’un banal accord une trouvaille géniale.(…)

Page 122

Un musicien de génie peut donc être un novateur sans être à proprement parler un inventeur. Et ainsi, ceux qui s’attendaient à des « trouvailles » seront déçus. N’en doutons pas : le besoin dévorant de nouveauté, si caractéristique des surenchères modernes, implique l’idée que le fait musical est une chose ; la musique serait dans le cas de toute technique : et de même que les techniques se prêtent à un perfectionnement indéfini, chaque salon de l’automobile ou des arts ménagers apportant des améliorations inédites par rapport au salon précédent, ainsi le progrès perpétuel serait la loi de la musique. Toujours plus loin, plus vite, plus fort ! Dans cette course aux armements chaque musique, battant les records de la précédente, se présente comme le dernier cri de la modernité ; chaque musicien, refoulant ses devanciers dans l’inactuel et le démodé, revendique son brevet d’inventeur. A une époque où le pastiche de la « recherche scientifique » est devenu quasiment général, les musiciens se devaient à eux-mêmes de devenir « chercheurs », comme tout le monde. Que cherchent-ils, en somme ? Un accord inconnu ? Une particule nouvelle ? Gageons que la soif d’innovations traduit ici le déclin de l’inspiration. (…)

***

La musique et l’ineffable est paru dans la collection Essais chez Points, il était paru pour la première fois en 1961.
Si vous aimez la musique et les réflexions sur l’art, je ne peux que vous conseiller cette lecture.

Publicités
Article précédent
Poster un commentaire

6 Commentaires

  1. À lire…! Merci Marie-Anne.
    Belle journée.

    Réponse
  2. Merci de nous rappelez la présence vivante de cet auteur….j’ai longtemps aimé une parole de « quelque part dans l’inachevé… » qui disait que certaines vertus disparaissent au moment même où l’on en parle et il donnait pour exemple « la modestie ».

    Réponse
  3. Un très beau livre sur le mystère de la musique…

    Réponse
  4. La musique et la philosophie sont ainsi deux mondes, deux disciplines strictement parallèles. Elles ont cependant un dénominateur commun : le temps. […] Mais le problème essentiel de la musique c’est celui du mystère, un mystère dont elle donne l’idée à condition de ne pas en avoir l’intention. C’est Debussy qui disait que la musique exprime un “je-ne-sais-quoi”. C’est par là qu’elle rend poètes tous ceux qui se laissent aller à sa magie
    L’enchantement musical …Merci

    Réponse
  5. À lire absolument… Merci pour la découverte 🙂

    Réponse

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :