Un extrait des Carnets du Grand Chemin, de Gracq

Je lis actuellement Les carnets du grand chemin, un des derniers livres de Julien Gracq, qui n’est pas un roman, mais qui est constitué par une série de descriptions de villes, de villages, de routes, de paysages, aussi bien français (les différentes régions sont toutes bien représentées) qu’européens (Angleterre, Espagne, Belgique, etc.) ou même américains. Une sorte de carnets de voyage, donc, où Gracq donne libre cours à son écriture descriptive, imagée, sensuelle …

J’ai choisi de vous donner à lire un long extrait pages 69-70 :

(…) Non plus le noyer grêle aux feuilles claires, mais le châtaignier vert sombre, piqué de rosettes d’un vert plus jaune, dont l’ombrage est si lourd, et le massif de feuillage si compact. Et, de toutes parts, gardés par ces hautes tours vertes, s’étalent non plus les chaumes secs et les éteules roussies du Poitou, mais de profonds étangs d’herbe, enclos entre les berges des haies, chambres de verdure secrètes qui s’imbriquent et s’entr’ouvrent indéfiniment l’une sur l’autre, pelucheuses, moelleuses, encourtinées, et d’où l’haleine des plantes confinées déferle sur la route aussi intime et entêtante que la touffeur d’une alcôve. Ce n’est pas la forêt, clairement délimitée, avec l’aplomb de sa muraille nette et l’avalement brutal, en coup de vent, de la route par sa haute tranchée noire – ce n’est pas le bocage aux haies de ronciers plus épaisses et plus maigres – c’est un enfièvrement congestif du monde des plantes, qui monte, gonfle et s’amasse peu à peu des deux côtés de la route comme un orage vert. Les branches s’avancent au-dessus de la chaussée et y dégorgent lentement, goutte à goutte, l’eau lourde de la dernière averse : au-dessous d’elles, le long des bas-côtés où s’épaissit l’herbe vorace, les paravents des haies ferment toute issue au regard ; le bourrelet tremblant des fougères vient onduler jusqu’à l’asphalte. (…)

***

Je consacrerai très probablement une chronique à ce livre quand je l’aurai fini.

Carnets du grand chemin est paru chez José Corti en 1992.

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30 Commentaires

  1. Rien que l’extrait me donne envie de le lire. J’attends votre chronique avec impatience.

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  2. Merci pour cet extrait en attendant la chronique…

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  3. Tu nous fais Gracquer avec ce post. 🙂

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  4. Merci pour cette belle mise en bouche.
    ça a l’air tentant. Mais il n’est pas à la bib, va falloir que j’aille jusque chez le libraire 🙂

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  5. Merci, chez Gracq on a toujours l’impression de voyager par les mots.

    Réponse
    • Oui, et encore plus quand il décrit d’autres régions et d’autres pays … c’est un virtuose de la description, comme un peintre …

      Réponse
  6. Ah, Gracq ! Merci pour ce très bel extrait, long en bouche. 🙂

    Réponse
    • Votre écriture ressemble à celle de Gracq, je trouve 🙂 Je pensais aussi que cet extrait vous plairait 🙂

      Réponse
      • Oh mon Dieu, je le prends comme un compliment immérité (enfin je sais que Gracq n’est pas la tasse de thé de tout le monde). Et je vous remercie encore pour cet extrait, vous commencez à me connaître ! 🙂

      • Vous avez un style très imagé et savoureux, en tout cas, et un goût très vif pour les plantes et la nature, d’où cette comparaison qui me semble juste.
        Merci de votre visite 🙂

  7. Quelle belle écriture ! Plus assagie ici qu’elle ne le fut parfois où elle frisait le maniérisme.

    Réponse
    • C’est-à-dire qu’une écriture comme la sienne, très travaillée et raffinée à l’extrême, peut sans doute irriter certains, mais c’est tout de même du grand art …

      Réponse
  8. Je suis d’autant plus sensible à ce tres beau texte qu’il épouse parfaitement les souvenirs des bocages poitevins de mon enfance en vacances …

    Réponse
    • Oui, je partage votre impression ! J’ai également passé des vacances dans cette région (plus exactement dans le Marais Poitevin) et ce texte a ravivé des sensations enfouies …

      Réponse
  9. Michel B.

     /  16 mai 2018

    Je n’ai qu’un mot : superbe !
    Ça me donne vraiment envie de découvrir cet auteur… Merci !

    Réponse
  10. C’est beau…

    Réponse
  11. Merci pour l’écho en lien !

    Réponse
  1. Le couvent du Pantocrator (Julien Gracq) – Constellation

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