Deux pantoums célèbres et peu orthodoxes

Je suis supposée être en vacances mais j’ai eu tout de même envie ce matin d’écrire un petit article, juste comme ça, en passant, entre deux moments de farniente !
Il faut dire que j’essaye depuis deux jours d’écrire un pantoum (autrement appelé pantoun, ce qui est, parait-il, la bonne appellation), écriture qui se révèle extrêmement difficile.

Pour résumer brièvement ce qu’est un pantoum :
c’est une forme poétique fixe originaire de Malaisie, qui a été importée et adaptée en français vers le milieu du 19ème siècle. Sa caractéristique principale est qu’il se compose normalement d’un minimum de six quatrains, où le deuxième et le quatrième vers de chaque strophe deviennent le premier et le troisième vers de la strophe suivante. De plus, le premier vers du pantoum doit normalement être répété à la fin de la dernière strophe.

Je vous renvoie à Wikipédia pour plus d’informations sur les pantoums, les règles exactes qu’ils doivent suivre et les exemples parfaits et réguliers que cette forme a donnés dans la poésie française, en particulier chez Leconte de Lisle.

Mais, aujourd’hui, ce qui m’intéresse ce sont les deux avatars de cette forme chez Baudelaire et chez Verlaine, qui n’ont chacun écrit qu’un seul pantoum dans toute leur œuvre.

Chez Baudelaire, le côté répétitif et cyclique de cette forme poétique est mis au service de thèmes sensuels (sons, parfums) et d’un spleen obsédant (« valse mélancolique et langoureux vertige ») sur seulement deux rimes embrassées.
Chez Verlaine c’est beaucoup plus léger, les répétitions faisant davantage penser au refrain d’une chanson, ou même d’une comptine, et les règles n’étant pas du tout respectées, traitées de manière désinvolte et fantaisiste.

***

Baudelaire, dans les Fleurs du Mal :

Harmonie du soir

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir;
Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir;
Valse mélancolique et langoureux vertige!

Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir;
Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige;
Valse mélancolique et langoureux vertige!
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige,
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir!
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir!
Du passé lumineux recueille tout vestige!
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige…
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir!

Paul Verlaine, dans l’album zutique :

Pantoum négligé

Trois petits pâtés, ma chemise brûle.
Monsieur le Curé n’aime pas les os.
Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule,
Que n’émigrons-nous vers les Palaiseaux !

Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule,
On dirait d’un cher glaïeul sur les eaux.
Vivent le muguet et la campanule !
Dodo, l’enfant do, chantez, doux fuseaux.

Que n’émigrons-nous vers les Palaiseaux !
Trois petits pâtés, un point et virgule;
On dirait d’un cher glaïeul sur les eaux.
Vivent le muguet et la campanule !

Trois petits pâtés, un point et virgule ;
Dodo, l’enfant do, chantez, doux fuseaux.
La libellule erre emmi les roseaux.
Monsieur le Curé, ma chemise brûle !

***

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9 Commentaires

  1. J’aime beaucoup le pantoum négligé de Verlaine, qui prend la liberté de prendre des libertés.

    Réponse
    • C’est vrai, c’est pas mal.
      Personnellement je préfère Harmonie du soir, qui fait moins chansonnette ou ritournelle …
      Mais, en effet, le pantoum de Verlaine est joyeusement libéré.

      Réponse
  2. je viens d’essayer de pantoumiser « après trois ans », de Verlaine, (https://laboucheaoreilles.wordpress.com/2012/07/22/les-poemes-saturniens-de-verlaine/)
    ça marche presque, au prix d’une petite contorsion finale.

    Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
    Je me suis promené dans le petit jardin
    Qu’éclairait doucement le soleil du matin,
    Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle.

    Je me suis promené dans le petit jardin
    Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle
    Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle
    De vigne folle avec les chaises de rotin …

    Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle
    Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin
    De vigne folle avec les chaises de rotin …
    Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

    Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin
    Les roses comme avant palpitent ; comme avant,
    Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle,
    Les grands lys orgueilleux se balancent au vent.

    Les roses comme avant palpitent ; comme avant,
    Chaque alouette qui va et vient m’est connue.
    Les grands lys orgueilleux se balancent au vent.
    Même j’ai retrouvé debout la Velléda.

    Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle
    Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue,
    – Grêle, parmi l’odeur fade du réséda –
    Ayant poussé la porte étroite qui chancelle.

    Réponse
    • Joli 🙂
      Ca sonne bien ! J’adore les répétitions des « comme avant » et des « se balancent au vent » !
      C’est une bonne idée de « pantoumiser » des poèmes célèbres 🙂

      Réponse
      • Merci ! c’est peut-être un peu sacrilège, mais ça offre à l’amateur un répertoire de vers correctement mesurés et aux rimes garanties, ce qui est appréciable :).
        je me demande si les oulipiens n’y ont pas déjà joué.

      • Ca je ne sais pas, en tout cas ça leur ressemblerait !
        Mais c’est possible aussi que vous en soyez le premier inventeur 🙂
        J’ai cherché sur Google ‘pantoumiser un poème » et il n’en est pas sorti grand chose …

  3. C’est une forme très ludique. Une bonne base pour un exercice à contrainte
    De quoi animer les longues soirées d’été

    Réponse
    • Oui, je m’y exerce justement depuis quelques jours 🙂
      Je vais sans doute mettre le résultat en ligne cet après-midi – j’ai choisi le thème de la timidité.
      C’est en effet très ludique dans le style « casse-tête » 🙂
      J’envisage de remettre à ma sauce les vieilles formes fixes du style rondel, ballade, etc… du moins, si j’ai le courage.

      Réponse
  4. (Je parle du pantoum classique, pas de pantoumiser un autre texte)

    Réponse

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