Deux poèmes de Wislawa Szymborska

De-la-mort-sans-exagerer_szymborskaJ’ai trouvé ces deux poèmes dans le recueil De la mort sans exagérer publié chez Poésie Fayard en 1996, l’année où Wislawa Szymborska a obtenu le prix Nobel de Littérature pour l’ensemble de son œuvre poétique. Poète polonaise, Wislawa Szymborska est née en 1923 et est l’auteur de neuf recueils de poèmes, dont « sept qui comptent » selon le préfacier du livre. La traduction des poèmes est de Piotr Kaminski.

***

Remerciements

Je dois beaucoup à ceux
dont je ne suis pas amoureuse.

Le soulagement d’apprendre
que d’autres ils sont plus proches

La joie de ne pas être
le loup de leurs agneaux.

La paix vient avec eux, et la liberté,
choses que l’amour ne saurait donner,
ni prendre au demeurant.

Je ne les attends pas
de la porte à la fenêtre.
Patiente tel un cadran solaire,
prête à comprendre
ce que l’amour ne saurait comprendre,
à pardonner
ce que l’amour ne pardonnerait jamais.

D’une lettre à une rencontre
s’étale non pas l’éternité,
mais quelques jours tout bêtes, ou quelques semaines.

Avec eux les voyages sont réussis,
les concerts bien entendus,
les cathédrales bien visitées,
et les paysages bien distincts,
et lorsque des terres et des océans nous séparent,
il s’agit d’océans et de terres
bien connus de la géographie.

C’est à eux que je dois de vivre
en trois solides dimensions
dans un espace non lyrique, et non rhétorique
doté d’un horizon réel, mobile, comme il se doit.

Ah ils ignorent sans doute
combien ils m’apportent dans leurs mains vides.

« Je ne leur dois rien du tout »
dirait l’amour
à ce sujet ouvert.

***

Oignon

L’oignon c’est pas pareil.
Il n’a pas d’intestins.
L’oignon n’est que lui-même
foncièrement oignonien.
Oignonesque dehors,
oignoniste jusqu’au cœur
il peut se regarder,
notre oignon, sans frayeur.

Nous : étranges et sauvages
à peine de peau couverts,
enfer tout enfermé,
anatomie ardente,
et l’oignon n’est qu’oignon,
sans serpentins viscères.
Nudité multitude,
toute en et caetera.

Entité souveraine
et chef d’œuvre fini.
L’un mène toujours à l’autre
le grand au plus petit,
celui-ci au prochain,
et puis à l’ultérieur.
C’est une fugue concentrique
l’écho plié en chœur.

L’oignon, ça s’applaudit :
le plus beau ventre sur terre
s’enveloppant lui-même
d’auréoles altières.
En nous : nerfs, graisses et veines
mucus et sécrétions.
On nous a refusé
l’abrutie perfection.

***

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7 Commentaires

  1. Splendides (et je pèse mes mots) ! Et le choix de ces deux poèmes est réussi, très différents et également forts. Il n’y a plus quà trouver les sept recueils…
    merci !

    Réponse
    • Je suis contente que mon choix vous plaise.
      Pour les sept recueils, je ne sais pas trop s’ils ont été traduits, il faudrait vérifier.
      Par contre, vous n’aurez pas de mal, je pense, à vous procurer « de la mort sans exagérer » paru chez Fayard, même s’il date de presque vingt ans.

      Réponse
  2. Ces textes sont juste géniaux ! Une fois de plus, merci pour cette découverte !

    Réponse
  3. arbrealettres

     /  17 mars 2015

    Etonnante Poésie! Merci pour la découverte 🙂

    Réponse
  4. Vous aviez raison, j’ai facilement trouvé « dela mort sans exagérer » (merci les bibliothèques publiques).
    Avis (forcément) tout personnel, j’y trouve parfois comme un écho de Norge, d’autres fois un goût de Brautigan. Comme de lointains cousins.

    Réponse
    • Rapprochements intéressants.
      Il me semble aussi qu’il y a une certaine parenté. Ne serait-ce que dans la clarté de l’expression. Et puis dans une certaine vision décalée du monde.
      Peut-être que Szymborska est un peu plus philosophique, Norge reste un peu plus dans la facétie. Pour Brautigan je ne connais pas assez de poèmes de lui pour émettre des généralités, mais il me semblait qu’il était plus dans le quotidien et le prosaïque.

      Réponse

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